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Reeaz Chuttoo : «Les travailleurs étrangers ne sont pas le problème, c’est le système qui les exploite»
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Reeaz Chuttoo : «Les travailleurs étrangers ne sont pas le problème, c’est le système qui les exploite»
Reeaz Chuttoo, président de la Confédération des travailleurs des secteurs public et privé (CTSP).
Après Sable-Noir, le débat sur les travailleurs étrangers ne peut plus être éludé. Pour Reeaz Chuttoo, président de la CTSP, l’incident est le symptôme d’un malaise plus profond : concurrence sur l’emploi, abus, recrutement mal encadré et protection insuffisante. De retour du Kenya, où il a participé aux Doha Talks, il tire la sonnette d’alarme et réclame des règles plus strictes pour les recruteurs et les employeurs. S’il défend la priorité aux Mauriciens en matière d’emploi et de formation, il prévient surtout contre une dérive qui pourrait opposer les travailleurs entre eux et créer une véritable main-d’œuvre à deux vitesses.
Après les incidents de Sable-Noir, avez-vous le sentiment que Maurice est confrontée à une montée de la xénophobie ou s’agit-il d’un incident isolé ?
Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un incident isolé. Sable-Noir a mis en lumière un malaise qui s’installe progressivement à Maurice. On constate une montée des discours xénophobes, parfois alimentés par des groupes socio-religieux qui ciblent certaines nationalités, tandis que d’autres prennent leur défense. Cette polarisation est préoccupante.
Il existe aussi une inquiétude réelle chez de nombreux travailleurs mauriciens, qui voient les étrangers comme des «job looters». À mon avis, le problème ne vient pas des travailleurs étrangers eux-mêmes, mais de la manière dont le marché du travail est géré et des pratiques de recrutement. C’est une réalité que nous avons également retrouvée dans plusieurs pays africains lors d’une récente conférence syndicale au Kenya.
Le sentiment de trahison s’est accentué après les annonces du gouvernement sur le recours accru à la main-d’œuvre étrangère dans plusieurs secteurs, alors qu’avant les élections de 2024, une mobilisation réclamait le rétablissement des quotas. Il faut désormais privilégier le dialogue plutôt que la division.
Les travailleurs étrangers osent-ils réellement porter plainte lorsqu’ils sont victimes d’abus, ou vivent-ils dans la peur de perdre leur emploi ?
Oui, la peur est bien réelle. Aujourd’hui, la CTSP traite davantage de dossiers individuels concernant des travailleurs étrangers que de travailleurs mauriciens, ce qui montre l’ampleur du problème. Notre rôle est de leur permettre d’accéder à la justice, sans distinction de nationalité. Nous faisons également partie d’un réseau syndical international qui défend les droits des travailleurs migrants et les accompagne dans leurs recours lorsqu’ils sont victimes d’exploitation ou de violations de leurs droits.
Quelles sont les retombées de votre mission au Kenya ?
Cette mission s’inscrit dans le cadre des Doha Talks, une initiative qui réunit syndicats, organisations internationales et agences de recrutement autour de la protection des travailleurs migrants. Les discussions ont principalement porté sur les pays où l’exploitation est la plus marquée, notamment au Moyen-Orient, avec le soutien du Bureau international du Travail.
Un constat est ressorti : plusieurs agents recruteurs ne maîtrisent toujours pas les conventions de l’Organisation internationale du Travail. La CTSP est aujourd’hui le seul syndicat africain à participer à ce programme en tant que pays récipiendaire de travailleurs étrangers. Notre responsabilité est désormais de rencontrer les 13 agences de recrutement opérant à Maurice afin de leur présenter les nouvelles chartes, les accords et les principes du Fair Recruitment. Nous solliciterons également le ministère du Travail pour faciliter ce dialogue.
Au-delà des contrôles, l’objectif est de responsabiliser les recruteurs, dont nous devrons aussi rendre compte des pratiques au niveau international. Enfin, une meilleure préparation des travailleurs est essentielle : avant leur arrivée à Maurice, ils devraient recevoir une formation sur les réalités religieuses, culturelles, sociales et climatiques du pays afin de favoriser une intégration harmonieuse et de prévenir les incompréhensions.
L’économie mauricienne peut-elle encore fonctionner sans travailleurs étrangers ? Le gouvernement lui-même reconnaît leur rôle essentiel dans plusieurs secteurs.
Non. Il faut être honnête : l’économie mauricienne ne peut plus fonctionner sans travailleurs étrangers. Ils contribuent à des secteurs clés comme le textile, la construction, l’agriculture ou encore l’hôtellerie. Mais reconnaître leur rôle ne signifie pas que l’on doit sacrifier les droits des travailleurs mauriciens ou créer un système qui favorise une main-d’œuvre moins protégée.
Notre critique porte sur les choix politiques. Depuis plusieurs années, des amendements ont assoupli les règles de recrutement, jusqu’à permettre, dans certains cas, des entreprises composées entièrement de travailleurs étrangers. À nos yeux, cette logique est excessive. Aucun autre pays ne fait du 100 % de main-d’œuvre étrangère un modèle. La priorité d’embauche doit d’abord être donnée aux Mauriciens, avant de recourir au recrutement international lorsque les compétences manquent réellement.
Nous dénonçons aussi des inégalités de traitement. Un employeur ne cotise pas au Portable Retirement Gratuity Fund pour un travailleur étranger, ce qui représente un avantage financier important. La CTSP considère cette mesure comme discriminatoire et a d’ailleurs saisi le Bureau international du Travail. Un travail égal doit bénéficier des mêmes droits, quelle que soit la nationalité du salarié.
Autre préoccupation : les travailleurs recrutés sous Occupation Permit, délivré par l’Economic Development Board, échappent souvent à certains mécanismes de contrôle du ministère du Travail. Nous constatons des contrats insuffisamment vérifiés, des intitulés de postes qui ne correspondent pas toujours aux grades prévus par les Remuneration Orders et, par conséquent, des salaires inférieurs à ceux auxquels ces travailleurs devraient avoir droit. Les compensations salariales et les arriérés doivent être systématiquement versés lorsque des irrégularités sont établies.
Enfin, il faut repenser le marché de l’emploi. Relever l’âge de la retraite à 65 ans n’aura de sens que si les travailleurs mauriciens sont réellement protégés contre les licenciements abusifs. Aujourd’hui, certains peuvent être remerciés pour «poor performance», tandis que des employeurs sont économiquement incités à recruter des étrangers.
La solution n’est ni la fermeture des frontières ni la xénophobie. Nous proposons la création d’un véritable pôle emploi national, où les entreprises seraient tenues de rechercher d’abord des candidats mauriciens avant d’obtenir l’autorisation de recruter à l’étranger. C’est ainsi que l’on préservera à la fois l’économie et la justice sociale.
Comment concilier la protection des travailleurs mauriciens et celle des travailleurs migrants sans les opposer ?
Il faut d’abord partir d’un principe simple : un travailleur reste un travailleur, quelle que soit son origine. Il ne doit y avoir aucune discrimination fondée sur le pays de provenance. Les salaires, les droits et les avantages doivent être les mêmes pour tous. C’est précisément cette égalité qui protège à la fois les Mauriciens et les travailleurs migrants.
La solution passe aussi par des négociations collectives plus fortes. Les syndicats doivent pouvoir accéder aux lieux de travail où sont employés des étrangers afin de les informer de leurs droits et de prévenir les abus. Nous plaidons également pour des négociations sectorielles, afin que le recours à la main-d’œuvre étrangère réponde à un besoin réel et non à une logique de réduction des coûts.
Il faut surtout investir dans la formation des Mauriciens. Autrefois, le secteur de la construction disposait de véritables écoles de formation. Aujourd’hui, on affirme que les Mauriciens ne veulent pas travailler, alors qu’on leur propose parfois des horaires de sept jours sur sept, incompatibles avec une vie familiale. Ce slogan doit disparaître. Il existe aussi un potentiel important chez les femmes mauriciennes, qui pourraient être formées à des métiers techniques aujourd’hui largement occupés par des étrangers.
Enfin, la loi doit mieux protéger les travailleurs migrants. Lorsqu’un étranger porte plainte, il risque souvent de perdre son permis de travail et d’être renvoyé dans son pays, ce qui freine considérablement l’accès à la justice. Nous proposons d’amender la législation pour donner aux syndicats un véritable pouvoir de représentation, afin qu’un travailleur puisse défendre ses droits sans craindre l’expulsion. Opposer Mauriciens et étrangers ne résoudra rien : seule l’égalité devant le travail et la loi permettra de préserver la paix sociale.
La CTSP s’est opposée à certaines réformes concernant les «labour contractors». Craignez-vous la création d’une main-d’œuvre étrangère à deux vitesses ?
Oui, parce que le risque est réel. La question est simple : quel employeur choisira un travailleur mauricien s’il peut louer un travailleur étranger à la journée, à la semaine ou pour quelques heures ? C’est cette dérive que nous dénonçons.
Le projet est présenté comme un pilote destiné aux petits planteurs de canne, mais rien ne garantit qu’il ne sera pas étendu à de grandes entreprises demain, avec des conséquences importantes sur l’emploi local. Les coupeurs de canne mauriciens travaillent souvent six mois par an et bénéficient ensuite du Workfare Programme. Avec la nouvelle interprétation juridique, un contrat à durée déterminée met fin à ce droit, ce qui risque de décourager les Mauriciens d’accepter ces emplois saisonniers.
Nous dénonçons également une autre pratique dans le secteur de la construction : des Mauriciens sont embauchés sur des contrats mensuels, tandis que des travailleurs étrangers obtiennent des contrats de trois ans. Nous avons signalé ces cas au ministère du Travail, sans réponse à ce jour. Si l’on institutionnalise des conditions différentes selon l’origine des travailleurs, on crée inévitablement une main-d’œuvre à deux vitesses. C’est une bombe sociale qu’il faut éviter.
Les agents recruteurs et les employeurs ne devraient-ils pas être davantage responsabilisés afin de prévenir les abus envers les travailleurs migrants ?
Absolument. Lorsqu'un agent recruteur reçoit une demande pour faire venir des travailleurs à Maurice, la loi devrait lui imposer une véritable due diligence sur l'employeur, les conditions de travail et le respect des droits humains. Aujourd'hui, nous sommes confrontés à des situations préoccupantes : un syndicat peut loger un cas pour violation des droits d'un travailleur, mais celui-ci peut être expulsé pendant la nuit et renvoyé dans son pays. Et, dans le même temps, un avion arrive avec une centaine ou deux cents nouveaux travailleurs pour le remplacer. Cela signifie que certains employeurs anticipent déjà le remplacement de leurs travailleurs avant même de régler leurs droits.
Cette situation ne peut perdurer en toute impunité. Il faut également davantage de transparence dans le mouvement syndical, avec des mécanismes indépendants pour vérifier que les représentants syndicaux exercent leur mandat sans conflit d'intérêts.
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