Publicité

Le pâtissier qui réhabilite les belles-mères

21 mai 2008, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

La langue de belle-mère, version pâtisserie, est une invention pure et simple de Rajen Migale Marimootoo dont la pâtisserie située à la route du Jardin à Curepipe, est rarement vide. S?il a donné ce nom à cette pâte feuilletée fourrée à la crème italienne, c?est parce que la mère de Vijaye, son épouse, a été si gentille envers lui. Il a donc décidé de lui dédier une pâtisserie. Et du coup refaire une réputation à toutes les belles-mères. Cette langue de belle-mère, de même que son puits d?amour, son mirliton et son financier, sont en grande demande pour le sucré alors que pour le salé, c?est le pâté et le feuilleté au fromage.

Cela fait une quarantaine d?années que Rajen est dans la pâtisserie. Il faut dire qu?il a été à bonne école car ses parents étaient aussi dans l?alimentation. En effet, ils confectionnaient des dholl-pourris que son papa allait vendre à la rue Chasteauneuf, à Curepipe. Quelques années plus tard, son frère aîné, Samougon, ouvre une boulangerie fonctionnant avec un four à bois à la rue Meldrum, à Curepipe Road. Bien qu?étant encore à l?école, Rajen va souvent l?aider, dormant parfois dans la boulangerie. «La boulange était un métier difficile à l?époque car il n?y avait pas de batteuse électrique. On se réveillait en pleine nuit et on pétrissait la farine à la main. » À l?issue de sa Form V, il opte pour un General Certificate of Education qu?il obtient. Et décide d?aller travailler dans une? pharmacie à Port-Louis.

Lorsque Samougon veut adjoindre une pâtisserie à la boulangerie familiale, Rajen abandonne son emploi pour lui prêter main forte. Ils travaillent dur pour gagner leur vie. Jusqu?à ce que Samougon émigre en France. Rajen prend alors le pari de mécaniser la boulangerie-pâtisserie où travaillent aussi d?autres membres de sa famille. Dans la foulée, ils quittent la rue Meldrum pour un local à l?impasse Narainen.

Rajen qui veut vraiment exceller en boulangerie et en pâtisserie, part pour la France, la Belgique et la Grande-Bretagne et suit des cours de perfectionnement. On est alors au milieu des années 70. À son retour, il travaille comme un forcené, modifiant les recettes de certaines pâtisseries européennes et les ?mauricianisant?. Si son établissement tourne à plein régime, il est épuisé car les travailleurs ne sont pas sérieux. Ils s?absentent régulièrement, surtout lorsqu?ils viennent d?être payés et Rajen doit pallier cela. Vijaye et leur fille Yovanie viennent l?aider comme elles peuvent.

«L?autre jour, les massepains au caramel qui sortaient du four paraissaient si appétissants que j?en ai mangé deux tranches. Nous ne transigeons pas sur la qualité.»

Rajen finit par jeter l?éponge et se retire du business familial. Au bout d?un moment, il se dit qu?il va se concentrer uniquement sur la pâtisserie et loue une dépendance en pierres, datant de 1889, à la route du Jardin, à Curepipe qu?il transforme en pâtisserie. Celle-ci porte le nom de Pâtisserie Marimootoo.

Il n?oubliera pas de sitôt ses deux premiers jours de travail. «Le premier jour, mes recettes étaient de Rs 190. Le deuxième de Rs 240.» Ses pâtisseries sont pourtant excellentes mais les gens ne les connaissent pas. Les Marimootoo mettent un an avant de se refaire une santé. «Entre-temps, nous avons vécu sur nos économies et évité tout gaspillage.» C?était il y a 11 ans.

Leur situation s?est améliorée à travers le bouche à oreille. Si au début, Rajen ne peut embaucher des employés, il finit par pouvoir le faire. Il emploie actuellement trois pâtissiers, à qui il se garde bien de livrer ses recettes, et deux dames pour la vaisselle. La Pâtisserie Marimootoo tourne sept jours sur sept durant ses six premières années d?opération, Rajen allant jusqu?à proposer un service traiteur pour grandes occasions qu?il a arrêté. «C?était éreintant ».

Lui et Vijaye qui vont sur leurs 33 ans de mariage, ne s?accordent de repos que le jeudi après-midi quand ils ferment la pâtisserie à 17 heures au lieu des 19 heures habituelles. Ils en profitent pour se rendre à l?église. Ils chôment entièrement le lundi, s?accordant une grasse matinée ce jour-là. «L?esclavage» reprend en période de chasse. Là, Rajen et Vijaye se lèvent à deux heures du matin et filent à la pâtisserie pour préparer les commandes qui comprennent généralement des pâtés, croissants et feuilletés au fromage ainsi que des pains au chocolat qui doivent être prêts pour 4 h 15 ou 4 h 30.

Rajen qui tient à ce que la qualité de ses pâtisseries soit irréprochable, les goûte régulièrement. «L?autre jour, les massepains au caramel qui sortaient du four paraissaient tellement appétissants que j?en ai mangé deux tranches. Nous ne transigeons ni sur la qualité, ni sur la ponctualité».

Comme il compte un jour passer la main à son fils Niven, il a demandé à ce dernier, âgé de 32 ans, de quitter son emploi pour rejoindre le business familial. C?est fait depuis quatre ans.

Pour que les beaux-pères ne jalousent pas les belles-mères, Rajen compte inventer un gâteau pour les premiers nommés. Tout comme il va tenter la confection de pâtisseries avec de l?aspartame en remplacement du sucre pour que les diabétiques puissent aussi se régaler. S?il fait également sur commande de gros gâteaux pour fiançailles, mariages et anniversaires d?enfants, sa commande la plus délicate demeure la pièce montée.

Les plus grands consommateurs des pâtisseries de Rajen sont des hommes. Il a un client régulier qui achète huit pâtés et les consomme à la file. Tout comme son client de 94 ans qui consomme sur place mais repart aussi avec une petite boîte «pour l?heure du thé». «Un autre client achète une quinzaine de pâtés tous les deux jours. Il les congèle et les réchauffe dès qu?il a faim.» Pour ce qui est des femmes, elles s?accordent de temps à autre une petite douceur mais sans abuser.

Rajen est aujourd?hui un homme heureux. Sa pâtisserie est réputée et il peut dormir tranquille sans avoir à se lever à 4 heures pour faire du pain. Quand on lui demande son âge, il réplique sans complexe qu?il court sur ses 62 ans. On peine à le croire. Sa recette secrète de jouvence n?est pas le travail. Il s?en remet au gastronome Brillat-Savarin : «Ceux qui savent manger sont comparativement 10 ans plus jeunes que ceux à qui cette science est étrangère?»

Publicité