Publicité

Le Musée du Quai Branly concerne-t-il Maurice ?

17 juin 2006, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

MM. Fred Constant et Michael Roux ont convié des représentants de la presse mauricienne à un déjeuner-présentation du Musée du Quai Branly (MQB) que doit inaugurer, le vendredi 23 juin 2006, un grand ami de nos rares galeries de peinture, le président Jacques Chirac.

Pendant cette présentation, tout comme lors de l?examen de l?instructif dossier de presse, remis à cette occasion, se pose la question de l?intérêt direct que peut représenter pour notre île Maurice, l?ouverture d?un nouveau musée parisien, regroupant les arts et civilisations d?Afrique, d?Asie, d?Océanie et des Amériques.

En raison d?une ampleur sans précédent ou presque, les Mauriciens, assez privilégiés pour pouvoir se rendre à Paris dans les mois et les années à venir, devront, certes, visiter ce nouveau musée, situé au pied de la Tour Eiffel, tout comme ils se font déjà le devoir d?inclure, dans leur programme de visites, le Louvre, le Musée d?Art Moderne, celui du Quai d?Orsay, le Centre Beaubourg et tant d?autres hauts lieux parisiens des arts et des cultures, incomparables reflets d?un millénaire de rayonnement culturel et artistique sans égal ou presque.

Et ce n?est pas la diffusion de films comme le Code de Vinci ou encore les remakes de Belphégor qui parviendra à étancher ce désir de voir de visu ces sites merveilleux et incomparables, dont tout le monde parle de plus en plus.

Il suffit de savoir que le pavillon des Sessions, qui regroupe, au Louvre, 120 chefs-d??uvre de la collection du Musée du Quai Branly, a déjà reçu, en cinq ans, depuis son ouverture, anticipant celle que Chirac honorera de sa présence, trois millions de visiteurs, soit autant que les 700 000 touristes se rendant annuellement à Maurice, avant que ne sévisse la stupide psychose du chikungunya.

Préservation et valorisation

Le nouveau MQB retiendra donc toute l?attention du voyageur intelligent visitant la capitale intellectuelle du monde, d?abord en raison de ses spécificités architecturales : 40 000 mètres carrés sur un espace jardin de 1,8 hectare au c?ur de Paris, 6 500 mètres carrés d?espaces de présentation permanente et 2 000 mètres carrés pour les expositions temporaires, une collection de 300 000 objets, un jardin de 18 000 mètres carrés, un auditorium de 500 places assises, des salles de projection d?une centaine de places chacune, une médiathèque de 180 places, offrant 25 000 ouvrages en consultation dont 5 000 d?accès libre, un salon de lecture de 250 m2 de 50 places, offrant 5 000 ouvrages et périodiques, des cabinets et périodiques, des cabinets de fonds précieux (livres anciens et iconothèques), deux restaurants et une librairie-boutique.

L?objectif principal de ce musée n?en est pas moins recommandable. Il vise tout simplement à présenter, aux millions de visiteurs attendus, les arts et civilisations d?Afrique, d?Asie, d?Océanie et des Amériques. L?accent sera mis sur la préservation et valorisation des collections existantes déjà de 300 000 objets, souvent uniques au monde.

Les présentations temporaires donneront l?approfondissement voulu à ce que cette présentation permanente de 3 600 objets (un quart de minute par objet à admirer cela va quand même chercher dans les 15 heures de contemplation ininterrompue) peut avoir de? superficielle. Le musée offrira un centre de recherches interdisciplinaires, pouvant le transformer en un véritable campus universitaire. Le MQB se présente donc comme un véritable carrefour des cultures du monde.

Les moyens techniques audiovisuels, dont la liaison Internet, permet, de plus, à des dizaines de millions de visiteurs virtuels une contemplation peut-être même améliorée puisqu?ils auront droit à un examen des pièces de collection en deux ou trois dimensions, sans avoir à sortir de chez eux.

Faute d?une maîtrise adéquate de l?outil ordinateur, beaucoup perdent beaucoup de temps à tâtonner dans leurs recherches et les abandonnent assez vite de guerre lasse. Le Centre Charles-Baudelaire, l?Alliance française et le CCEF de la rue Chasteauneuf, Curepipe, seront bien inspirés en organisant des projections collectives sur écran géant de ce qu?on pourra obtenir à distance du MQB via Internet.

Richesses artistiques et culturelles préhistoriques

Il y a cependant un détail qui n?est pas sans susciter quelques inquiétudes.

Il s?agit de l?insistance du président Jacques Chirac pour les Arts Premiers et qui demeure la raison d?être de ce projet pharaonique, devant autant marquer son double mandat présidentiel que la nouvelle Bibliothèque Nationale demeure le symbole même de celui de ce président bibliophile qu?a été François Mitterrand.

La présentation du MQB insiste beaucoup sur le fait qu?il regroupe et approfondit les précédentes collections ethnographiques comme le Musée de l?Homme et celui des Arts d?Afrique et d?Océanie, de la Porte de Vincennes. Il va de soi que plus on restreint le MQB aux seuls Arts Premiers et moins devient-il parlant pour l?île Maurice qui est de colonisation et de peuplement trop récents pour pouvoir briguer le moindre honneur de figurer parmi les peuples porteurs de richesses artistiques et culturelles préhistoriques.

Et ce ne sont pas nos quelques instruments de musique de fabrication locale et insulaire sinon esclavagiste qui pourront donner le change. Plus le MQB privilégiera l?ethnographie aux dépens des expressions plus artistiques et culturelles récentes et moins intéressera-t-il un large public visiteur, plus intéressé aux expressions artistiques originales et inédites, sinon à inventer, pour ne pas dire d?un public jeune, peu soucieux de s?intéresser autant que Jacques Chirac aux Arts premiers. Plus le MQB sera didactique et plus son esthétisme risque d?en souffrir.

Il serait toutefois complètement stupide de la part des Mauriciens de reprocher à Jacques Chirac et à ses centaines de collaborateurs du MQB, les uns plus érudits et talentueux que les autres, de ne pas répondre à nos besoins culturels. Il nous appartient de faire la synthèse de notre propre quête nationale en matière de muséographie et de valorisation de toutes les collections publiques et privées de notre patrimoine commun.

Aucune autre puissance au monde ne peut faire ce travail à notre place.

Et plus nous tarderons à réaliser notre propre Musée des Arts et des Civilisations Mauriciens et plus il sera difficile de le faire. L?inauguration de vendredi prochain nous fournit seulement une nouvelle occasion de réfléchir encore plus attentivement sur cet aspect important de tout pays prétendant accorder une quelconque importance à ce qu?il ose appeler son patrimoine culturel, sa ou ses civilisations.

Puisse Jacques Chirac nous inspirer quand il nous dit que l?humanité ne peut progresser sans respect et dialogue. Allons plus loin et disons qu?elle ne peut progresser que s?il y a métissage, pris dans un sens autant spirituel que charnel. Un métissage d?autant plus riche qu?il sera complet et non sélectif.

Publicité