Publicité
Le Made in Mauritius Piétine
Un vent d?incertitude souffle sur l?industrie locale. Pour cause, un certain nombre de producteurs doutent de leur capacité à rebondir face à la compétition internationale. Au nombre de leurs griefs figure, entre autres, la baisse des tarifs douaniers sur plusieurs produits importés. Et cela a suffi pour mettre le moral des petites et moyennes entreprises (PME) à zéro.
Vivant dans l?attente d?une bouée de sauvetage que leur lanceront les autorités, nos entrepreneurs échafaudent des plans. Pour tenter de garder la tête hors de l?eau, pour essayer de se remettre à flot, et d?éviter le naufrage qui attend certains. Trois dirigeants d?entreprise de différents secteurs dressent un constat. Rencontre avec Rajoo Sinappan, directeur de Banker Shoes Ltd, Abdool Rajac Coonjah de Coonjah Entreprise, et Safinah Foondun de Souvenir Casting Ltd.
Spécialiste des chaussures, Rajoo Sinappan n?en revient pas que tous les droits de douane sur les chaussures industrielles ont été enlevés. « Banker Shoes Ltd était la seule compagnie à fabriquer des chaussures industrielles destinées à des employés engagés dans les travaux de construction. Or, avec le budget 2007-2008, il n?y a plus de droit de douanes sur ces chaussures. Et dans la foulée, on a d?énormes difficultés à écouler nos productions, car le marché est envahi par des chaussures industrielles fabriquées en Chine.
Et celles-ci ne répondent à aucune norme de sécurité et ne sont même pas certifiéespar le Mauritius Standard Bureau », tempête Rajoo Sinappan.
De plus, le chef d?entreprise a investi Rs 4,5 millions dans des équipements high-tech. Et le hic, c?est que tout récemment ses machines tournaient « 22 jours par mois, alors qu?aujourd?hui, elles ne roulent que quatre jours par mois », constate-t-il avec amertume.
Pourtant, Rajoo Sinappan avait cru que les autorités donneraient un coup de main au secteur des chaussures ! Car au lendemain de la fermeture de l?entreprise Bata, on l?avait sollicité. « Le gouvernement a appelé pour nous demander de réembaucher le personnel de Bata et c?est ainsi que mes employés sont passés de 25 à 55. À un moment, j?ai même cru que le gouvernement donnerait des incitations pour le développement du secteur », lâche-t-il.
L?ironie, c?est que faute de pouvoir écouler ses chaussures Made in Mauritius, Rajoo Sinappan envisage désormais de réduire son personnel? voire de devenir un revendeur de chaussures chinoises !
À l?entendre, le gouvernement devrait accorder une transition plus longue, avant d?appliquer les recommandations de l?Organisation mondiale du commerce concernant les baisses de droit de douane. « Nous sommes coincés et on a besoin d?une bouffée d?air frais. La solution se trouve entre les mains du gouvernement », rétorque-t-il.
« Impossible de remonter la pente »
Autre PME, autre filière en difficulté. Abdool Rajac Coonjah, directeur de l?entreprise éponyme, ne cache pas les difficultés financières dans lesquelles son entreprise s?est empêtrée. En 1983, il se lance dans la fabrication de sous-vêtements. Mais sa société commence à battre de l?aile à partir de 2000. Si bien qu?il se retrouve depuis dans une spirale de l?endettement. « Aujourd?hui, impossible de remonter la pente. J?ai connu l?endettement, voire le surendettement. Tout récemment, en 2006, il a fallu que je vende mon terrain familial pour payer les dettes et les pénalités bancaires. Il ne me reste plus que les machines. Et toutes ces difficultés sont dues au dumping des produits du Sud-Est asiatique sur le marché local. Il faut d?urgence une loi anti-dumping pour protéger les producteurs locaux », soutient Rajac Coonjah.
Cependant, les Mauriciens ne semblent pas être conscients de la nécessité d?acheter des produits locaux. « On parle souvent de mondialisation et de libéralisation économique. Hélas, il n?y a pas de campagne d?éducation agressive pour encourager les Mauriciens à acheter des produits fabriqués par les entreprises locales. Une campagne renforcée sur le fait d?acheter mauricien aurait permis à nos entreprises et à des familles de gagner leur vie », argue-t-il.
Néanmoins, même si Coonjah Enterprise connaît des difficultés, cela ne signifie pas que toutes les PME mauriciennes sont dans la même galère. Car, certaines sont en bonne santé financière. « Les entrepreneurs doivent se demander s?ils sont dans le bon produit, car Maurice ne pourra pas être compétitive sur tous les articles. Ils doivent aussi savoir s?ils sont dans une situation de gestion optimale et s?ils ont les moyens d?une capitalisation suffisante. Ces éléments pris en considération, il y a bien des entreprises qui tiennent la route », tempère Amédée Darga, président du conseil d?administration d?Enterprise Mauritius.
Il rappelle également qu?il n?y a pas de solution de facilité car « l?aide du gouvernement et des institutions de soutien ne va pas se substituer à la volonté des entrepreneurs de tenir le coup ».
Envahi par des produits importés
Maintenir le cap, c?est aussi l?ambition de Shafinah Foondun, directrice de Souvenir Casting Ltd. Son entreprise est spécialisée dans les objets d?art miniatures. 85 % du travail de production est fait à la main et ses figurines en bronze sont principalement destinées au marché touristique. Dans un contexte où le pays prévoit deux millions de touristes, Souvenir Casting Ltd, s?attendait à progresser. Mais c?est le contraire qui se passe. Le marché des figurines est envahi par des produits importés faute de barrière tarifaire, constate-t-elle.
Autre problème, celui des espaces de vente. « Les boutiques des hôtels sont des chasses gardées qui ne sont pas accessibles aux petits producteurs. Et la boutique de la Small Enterprises Handicraft Development Authority à l?aéroport est trop petite et nos produits ne sont pas mis en valeur », déplore Shafinah Foondun. « Les autorités pensent tout le temps grand au détriment des plus petits. »
Pour l?entrepreneuse, l?un des grands handicaps des entreprises dans le secteur de l?Arts and Crafts, c?est le fait de ne pas être pris au sérieux.
« L?UNESCO a accordé à Maurice deux patrimoines internationaux. Or, il aurait fallu encourager des activités autour de cela. Mes figurines à thème mauricien touchent à l?âme et à l?histoire du pays. Ce sont des produits émotionnels. Mais force est de reconnaître qu?il n?y a aucune valorisation des articles culturels mauriciens. Il n?y a aucun branding », regrette Shafinah.
Et d?ajouter que l?avenir est incertain car « il n?y a personne qui veut nous comprendre et c?est tout le temps un dialogue de sourd avec les autorités. Mais ce n?est pas pour autant que l?on baissera les bras ».
De son côté, le président de la Small and Medium Enterprises Federation, Michel Mootoosamy, remarque également l?incertitude qui règne dans le secteur. « Il y a un malaise ambiant et au niveau de la fédération, nous avons fait un constat sur l?abolition des tarifs douaniers. Et nous demandons un accompagnement en termes logistique, infrastructurel et financier », soutient-il.
Son appel sera peut-être entendu. Car d?ici fin juillet, le gouvernement annoncera une série de mesures avec un fonds de Rs 500 millions afin d?insuffler une nouvelle énergie.
Et qui sait, mettre fin aux tribulations de l?industrie locale?
Publicité
Publicité
Les plus récents