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Le livre se fête

17 avril 2004, 20:00

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L?enfer est un lieu sans livres. Une éternité sans lecture possible. Une éternité à se morfondre, sans pouvoir nourrir son esprit immortel. Une condamnation à rester idiot. Cette menace ne fera pourtant pas l?unanimité. C?est d?ailleurs son aspect le plus inquiétant. Que pouvons-nous si une éternité sans livres ne fait pas figure d?épouvantail à certains d?entre nous ? N?entretenons pour autant aucune crainte à leur égard. D?autres privations, également éternelles, les attendent si, à l?heure de leur souffle dernier, le passif de leur manque d?amour l?emporte sur le crédit de leurs bonnes actions. Seront-ils davantage punis que nous ? « Chi lo sa ?» Peut-être Dieu, et encore !

Il nous reste des certitudes. Primo : s?ils sont allergiques à la lecture, les risques qu?ils lisent encore cette chronique sont faibles. Plus rares encore sont les dangers qu?ils nous contredisent et relèvent nos erreurs de jugement. Secundo : ils ne connaissent pas, et ne connaîtront pas, sauf conversion de leur part, le revers de la médaille de cette infernale perpétuité sans lecture, à savoir l?ineffable félicité de pouvoir tenir entre nos mains un livre, le caresser sur tranche, ressentir le souffle frais se dégageant d?une rapide consultation, humer l?odeur de papier et d?encre frais, s?imprégner de l?effet « invitation-au-voyage » de son titre...

Mon enfant, ma s?ur, Songe à la douceur

D?aller vivre là-bas ensemble.

Aimer à loisir

Aimer et mourir

Au pays qui te ressemble

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Là tout n?est qu?ordre et beauté

Luxe, calme et volupté

L?avers d?une perpète sans livres est incontestablement la béatitude sur terre de pouvoir posséder un livre, le feuilleter à loisir, le parcourir des yeux, le lire attentivement, relire à satiété ses meilleures pages, apprendre par c?ur ses meilleurs paragraphes ? souvenez-vous de Fahrenheit 451 des prophètes Ray Bradbury et François Truffaut ?, communier à la pensée de son auteur, pénétrer les méandres du cerveau d?autrui, partager ses vies intérieures, ses enfances, ses inhibitions, ses émotions, ses appréhensions, ses aspirations les plus sincères, l?approuver ou le contredire, s?émerveiller de son savoir-écrire ou en dépister les lacunes, épouser son point de vue ou inventer d?autres issues à la trame tissée par lui, imaginer d?autres fins plus heureuses ou plus tragiques, participer ainsi à une re-création.

Bienheureux ceux qui lisent !

La Fête du Livre, qui vient et qui s?étalera, pour notre plus grand plaisir, le week-end prochain au front de mer du Chien-de-Plomb (pieuse pensée ici pour Laurence Nairac et Pierre Renaud et leur éphémère Édition du même nom), nous fournit l?occasion de vous rappeler, ami lecteur, qu?il y aura chez vous Fête du livre si vous Faites de la lecture. Il dépend de vous que cette fête soit annuelle, mensuelle, hebdomadaire, quotidienne ou incessante. Mais faut-il vous le rappeler, à vous capable de supporter jusqu?ici les boursouflures des présentes élucubrations ? Si vous le voulez bien, cessons de prêcher aux convertis que nous sommes pour mieux fourbir nos arguments à offrir à ceux qui ne partagent pas totalement notre foi que « bienheureux sont ceux qui lisent ! ». Ils possèdent un trésor qu?aucun pirate ni démon ne pourra jamais nous dérober.

Qu?est-ce que la lecture ? Elle commence autour de nous et même les illettrés n?y échappent pas. Enseignes au néon ou peinturlurées, sophistiquées ou maladroites, résultats d?un design ou d?un graffiti. Eh ! oui, l?illettré sait « lire ». Mais on préfère les abrutir avec « A ananas, B bef, C cerf, D lé dé ». De même, la lecture est indispensable à la boutique et dans les grandes surfaces. Mais les pédagogues l?ignorent peut-être.

La lecture c?est le journal ou l?hebdomadaire. Il y a lecture et lecture. Le lecteur pressé se contente des titres et sous-titres et imagine le reste. Le candide ou le voyeuriste dévore les faits divers surtout s?ils sont sensationnalistes. Si sexe et sang sont au rendez-vous. Les plus avisés implorent saint Hubert et se mettent en chasse du débat d?idées. Les collectionneurs et autres gardiens de la mémoire archiveront les « clins d??il à la science », les apartés d?AG-G, les humeurs de JCA, les analyses de Pierre Dinan ou de Rama Sithanen, les dossiers ethno-religieux de B. Burrun.

Remplacer le néant de bien des vies

Plus avisés sont ceux, faisant plus court et qui collectionnent les publications ayant leurs faveurs. Ils savent ainsi pouvoir, seuls ou accompagnés d?un rejeton, retrouver ce temps perdu si cher à Marcel Proust, revivre notre vécu.

La collection des journaux a d?autant plus de valeurs que l?exiguïté du marché local ne permet pas une capacité d?édition et d?impression digne du potentiel intellectuel de notre intelligentsia. Les con-traintes du pouvoir d?achat sont volontairement mises de côté ici pour les besoins de l?argumentation. Le prétexte de l?impossibilité de retrouver un article dans le labyrinthe de ces milliers de pages médiatiques n?existe même plus. Le Répertoire de la presse mauricienne est à la disposition du chercheur dans les bibliothèques de nos meilleures collectivités locales. Il suffit de savoir que, depuis mai 1997, le Répertoire a recensé, résumé et indexé par ordre alphabétique près de 300 000 articles de journaux (à raison de 3 500 informations par mois) et que ces rappels sont contenus dans près de 12 000 pages A4, pour prendre conscience de la maîtrise de notre actualité. Auquel s?ajoutent les répertoires et autres archives mis en place par nos médias et par notre Bibliothèque nationale, celle créée par Yves Chan Kam Long, orphelin de père depuis peu.

Il y a la lecture coup de c?ur. Un voyage, un week-end plus paisible que les autres, et la tentation nous prend d?oser franchir la porte d?une de nos librairies ? ces temples où la pensée universelle est mise en livres ? d?en sonder les étagères, de convoiter l??uvre de tel ou tel écrivain, de jeter son dévolu sur tel ou tel titre et de s?en aller en pressant un livre sur son c?ur. Le résultat peut ne pas être à la hauteur de nos espérances. L?emballage plus attrayant que le contenu. Le risque s?appelle alors découragement.

Cette difficulté peut pourtant être contournée. Nonobstant le ridicule parcours du combattant (signature de garants, paiements à effectuer non sur place auprès de la charmante préposée mais à la caisse centrale où il faut prendre la file d?attente et s?armer de patience), nous devons nous abonner au plus grand nombre de bibliothèques possible. Rien que pour le plaisir de déambuler entre des rangées de livres au garde-à-vous, de magnifiques livres que nous ne pourrons jamais posséder et qui sont pourtant à notre disposition pour quelques pièces. Ces livres, nous les emprunterons sans vergogne. Nous n?aurons pas le temps de tous les lire. Mais nous aurons le temps de nous les approprier, de les feuilleter, de les parcourir, d?en consulter le sommaire, les titres de chapitres, de nous émerveiller des illustrations. C?est pas beaucoup. C?est plus que rien. Cela remplace utilement le néant de bien des vies autour de nous.

Emporter les livres dans notre cercueil

N?en déplaise à Messieurs les librairies, gardons nos précieux sous pour les livres de référence. L?utilité d?un livre se reconnaît au fait qu?on éprouve le besoin de le consulter à tout moment. Il nous faut l?avoir sous la main. Nos livres de référence les plus consultés, voilà nos livres de chevet que nous devrons emporter dans notre cercueil. Le voyage risque d?être long. De durer même une éternité.

Gardons nos sous pour les livres d?auteurs mauriciens? pour plusieurs raisons. Primo, nos bibliothèques publiques ne les prêtent pas. Elles les savent trop précieux et trop inestimables pour être prêtés au tout-venant. « Les livres de la collection Mauritiana se consultent sur place ! ». Secundo : épuisés, ces livres valent de l?or. Des bibliophiles offrent jusqu?à dix fois leur prix pour vous dépouiller des joyaux de votre bibliothèque. Tertio : les livres d?auteurs mauriciens sont les seuls au monde à nous raconter l?île Maurice sous toutes les coutures.

Concluons par la prière des biblio-philes : « Seigneur, nous ne vous demandons pas grand-chose. Donnez-nous seulement le temps de relire tous les livres en notre possession avant de quitter notre Terre qui est si belle ». Qu?il en soit ainsi !

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