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Le gouvernement glorieux de François de Souillac
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Le gouvernement glorieux de François de Souillac
Il y a 225 ans, un premier mai, le Vicomte François de Souillac débarquait au Port Louis pour administrer l?Isle de France au nom du Roi Louis XVI : Résumant en une phrase les neuf années (1779-87) qu?il y séjourna un historien a écrit que son ?gouvernement fut glorieux mais tourmenté?.
Son prédécesseur, le gouverneur La Brillane, était mort dans des circonstances assez confuses. Il fut probablement empoisonné. Malgré tous ses efforts, il laissait un pays qui se vautrait dans l?indiscipline, la corruption et l?insubordination. Les duels au Champ de Mars et ailleurs étaient un fléau. Le centre de la ville demeurait un cloaque que François Mahé de Labourdonnais n?avait que partiellement asséché. Le nombre de citadins s?élevait à environ 9 000 dont quelque 3 500 blancs sans compter 3 000 soldats venus de la métropole assurer la protection de l?île. Tout comme aujourd?hui, hélas, de nombreux marchands ambulants encombraient les trottoirs.
La vie sociale était animée. Dîners, bals, parties de chasse se succédaient tout le long de l?année. Un grand nombre de bars, de tripots, de bordels attiraient une clientèle plutôt dés?uvrée, dont de nombreux soldats et marins venus se reposer des fatigues de la guerre contre les Anglais dans l?océan Indien. Les esclaves assuraient les tâches domestiques. Une spéculation éhontée sur les ventes à l?Etat d?articles de première nécessité (viande, farine, équipements etc.) gangrenait le commerce intérieur. Quant au commerce extérieur, il permettait de s?enrichir de l?abondance des échanges avec les pays de la région, avec l?Inde et les Etats-Unis d?Amérique.
Bref, l?Isle de France offrait l?image d?un curieux paradoxe. Elle était d?une part rongée socialement par une horde de ruffians dont La Brillane avait vainement voulu se défaire. Elle comptait d?autre part des hommes capables d?assurer à l?île une exceptionnelle prospérité. Entrepreneurs habiles, ils allèrent jusqu?à construire au Caudan et à Trou Fanfaron plus de cent vaisseaux armés pour combattre la puissante Royal Navy. Braves aussi au point d?aller nombreux, dans un enthousiasme contagieux, batailler aux Indes. Le Vicomte de Souillac fut éc?uré par l?amoralité ambiante, mais en même temps, fasciné par ce joyeux libertinage. Il était plus habitué à la discipline des navires de guerre qu?il avait jusqu?alors commandés. Il songea regagner la France et reprendre du service dans la marine.
Le danger d?une invasion anglaise, le sens du devoir, le besoin urgent de stabiliser la colonie pendant la guerre et de soutenir l?effort du Bailli de Suffren sur ?l?Océan d?Asie? le retinrent à son poste. Il décida de le rendre glorieux malgré la tourmente.
? Port-Louis : Verrou de l?océan Indien
La révolte des Américains suscita à Versailles et à Paris le désir de se venger de la perte de la Belle Province (le Canada) conquise précédemment par les Anglais. Le théâtre des opérations s?étendit à l?océan Indien. Les Français s?accrochaient à Pondicherry et à leurs comptoirs de l?Inde.
A Versailles, Louis XVI s?entichait non seulement à réparer les horloges de son palais mais aussi à suivre avec intérêt les grandes explorations du siècle et, par ricochet, le renforcement de la flotte française. ?Il fut un des rares rois de France qui se soient occupés de la marine par goût personnel et non par simple obligation.? (Auguste Toussaint)
Port Louis devint rapidement une escale navale et militaire de première importance. Quelques navigateurs célèbres comme Marion Dufresne et Bougainville avaient fait état de ses possibilités de carénage. Labourdonnais, quarante ans plus tôt, n?y avait-il pas bâti toute une flotte pour conquérir Madras ? Une activité fébrile s?y déploya pendant la Guerre d?Indépendance. Roger Glachant, archiviste au Quai d?Orsay, avance que ce chantier naval devint aussi important que celui de Brest.
Ainsi, jusqu?en 1810, quand elle fut envahie par les Anglais, l?Isle de France pouvait se vanter d?avoir une base navale de premier plan et d?être le point de départ des opérations vers l?Inde. Entre les empoignades des troupes sur terre et les canonnades des vaisseaux sur mer, soldats et marins venaient dans ce havre accueillant se refaire une santé avant de repartir au combat.
Sans le soutien de Port Louis et le zèle de Souillac à lui fournir bâtiments, munition, ravitaillement et, au besoin, des troupes localement entraînées et équipées, Suffren n?eût jamais pu mener contre les Anglais ?cette campagne sans répit qui lui valut son immortelle réputation?.
C?est précisément pendant cette période que l?Isle de France devint vraiment la ?Stella Clavisque? de la mer des Indes. Les Anglais n?oublièrent pas son importance stratégique et se promirent de la conquérir dès que possible. Les guerres napoléoniennes, trente ans plus tard, leur offrirent cette occasion.
? Les ordonnances
La multiplicité des ordonnances et la rapide succession de leurs promulgations attestent du désir de rationaliser au plus vite l?administration et le développement de l?île.
Le Vicomte de Souillac s?intéresse à tout : au service de voirie, à la fourniture d?eau recueillie des sources du Pouce, au nombre de quartiers, au mariage des militaires avec les jeunes filles locales à l?hygiène dans les hôpitaux, à La Chaussée de liaison vers les Casernes Centrales, aux batteries de défense en prévision d?une invasion.
La création de ?petits bazars? vint résoudre l?envahissement des rues de la capitale par les marchands ambulants.
Adrien d?Epinay, dans un document qui se trouve aux Archives de la Marine, écrit qu?on voyait à cette époque dans les rues de Port Louis des lambeaux de cadavres que les porcs avaient déterrés et traînaient partout. Souillac entreprit de mettre fin à ce désolant spectacle en clôturant le cimetière du Fort Blanc (de l?Ouest aujourd?hui).
Il appartint aux responsabilités régionales de Souillac d?expédier des troupes pour éliminer Beniowsky qui fomentait des troubles à Madagascar (28 mai 1786). Cet aventurier hongrois, passé maître dans l?intrigue, était-il un farfelu ou un visionnaire ? Les deux peut-être.
Il est aussi amusant de noter qu?un Lesjongard fut encouragé par le Gouverneur à installer un chantier de marine à la Rue Dumas.
Sans trop élaborer, soulignons le prolongement actuel de certaines décisions prises par le Vicomte. Le chevalier de la Martinière reçut l?ordre d?aménager un port aux Savannes à l?embouchure de la rivière. Aujourd?hui un village et un lieudit portent les noms de Souillac et de Martinière dans cette partie de la côte sud.
? Esclavage
Souillac, dans ses dépêches, stigmatisa ceux qui à Bourbon comme à l?Isle de France maltraitaient leurs esclaves :
?Nous osons vous persuader qu?il est de votre devoir d?intéresser votre humanité en faveur de cette malheureuse classe d?hommes, livrés par la nécessité à la brutalité d?autres hommes??
Les armées qu?il expédia aux Indes étaient non seulement composées de blancs mais aussi d?esclaves portant, fait exceptionnel, l?uniforme du Roi.
Il demande l?abrogation des lois édictées par la Compagnie des Indes et qui punissent de mort les esclaves coupables de vols, la plupart du temps sans importance. Il fut particulièrement sévère pour l?Ile Bourbon peuplée, écrira-t-il, ?de gens envieux, paresseux, injurieux et gourmands. Ce pays est une abomination. Une femme honnête ne peut y conserver sa réputation?.
? Diego Garcia déjà
Les Anglais avaient fait occuper Diego Garcia, possession française depuis 1770, ?contre le droit des nations?. Souillac intervint énergiquement auprès du Gouverneur anglais en Inde et réussit à les déloger.
Nous devons aussi à cette époque la célébration de la fête de la Saint-Louis et la prise des Seychelles qui furent administrés d?ici jusqu?au début du siècle dernier.
Il serait fastidieux de relater dans les détails, toutes les mesures prises pour assurer le bon ordre, l?hygiène et la propreté de l?île. Disons pour simplifier que Souillac, grâce à un subtil mélange de tact, de gentillesse et de fermeté réussit à accomplir ce que La Brillane n?avait pu faire. Ce dernier y mettait une trop forte dose de rigueur. Il fut détesté. Souillac acquit lui bien vite l?estime de ses administrés.
Il semble s?être souvenu des paroles que Pierre Poivre à son arrivée douze ans auparavant (1768) avait prononcées : ?Sa Majesté désire, sur toutes choses, que vous soyez heureux.?
? La Maison de Souillac
Le Vicomte de Souillac appartient à une grande lignée de famille provinciale. La ?Maison de Souillac? tire son origine de la ville de ce nom. Elle s?apparente à une prestigieuse dynastie et prend ses alliances dans la haute noblesse du royaume de France. Sur un blason à trois épées sa devise se lit ainsi ?Pro Deo. Pro Rege. Pro Me? (Une pour Dieu. Une pour le Roi. Une pour moi).
En dépit de ce glorieux passé, François de Souillac ne semble pas avoir hérité d?une grande fortune quand il naquit au Château de Bardou le 2 juillet 1732. Il hérita plutôt d?une tradition de service dans les armées du Roi. Il servit, dès l?âge de 15 ans, dans un régiment de cavalerie puis entra dans la marine (1749). Il obtint le grade de Chef d?Escadre des armées navales du Roi (1784) alors qu?il était déjà Gouverneur Général des Iles de France et de Bourbon. Il devint subséquemment Gouverneur Général de tous les établissements français au-delà du Cap de Bonne Espérance (1783).
Une telle ascendance et un tel parcours n?entamèrent aucunement la bonhomie et la simplicité du personnage. Ses rapports avec les habitants de l?Ile de France furent empreints d?une grande cordialité.
Indifférent à l?argent comme la plupart des grands aristocrates, il ne chercha pas à faire fortune pendant son mandat. Il partit pauvre de l?Isle de France et mourut pauvre.
? Amitiés anglaises
L?exquise disposition de son caractère lui permit de garder de bonnes relations avec les administrateurs anglais de l?Inde. Il eût souvent affaire à eux comme, par exemple, lors de l?incident de Diego Garcia (mai 1786). Dans sa réponse à Souillac au sujet du retrait des Anglais de l?archipel, le Gouverneur Général des Indes anglaises, John Macpherson, écrit :
? ? Je dois à votre franchise et à votre noblesse une connaissance claire et précise des réclamations de la France.?
Et pour marquer sa haute estime du Vicomte, Macpherson ajoute en lui faisant parvenir des cadeaux du Bengale : ? ? Lorsque les sentiments de respect et d?estime sont sincères peu de mots suffisent pour les énoncer dans toute leur force? ?
? Dernières années
A son départ de l?Isle de France, Souillac reprit du service dans la marine en qualité de Commandant en Chef de l?escadre de l?Océan à Brest. Pendant la révolution il émigra en Angleterre où il retrouva Macpherson qui lui fit présent d?une paire de pistolets pouvant lui servir ?contre les Jacobins?. Ses biens en France furent confisqués. Sous Napoléon Bonaparte il retrouva son Château de Bardou. Il y mourut le 20 Ventose An XI (11 mars 1803). Il avait 70 ans.
L?article nécrologique dans le Journal des Débats (19 avril 1803) souligne que : ? ? Par la sagesse de ses mesures et l?activité de ses soins, il contribua au succès de l?expédition de M. de Suffren, tandis que par son administration paternelle, il acquit des droits puissants à l?estime et à la vénération de la colonie?.
L?obituaire précise ?qu?il ne fut point marié et laisse des nièces qui le regardaient comme un père?.
Depuis Aymar, le premier des Souillac (9e siècle), le flambeau fut transmis siècle après siècle pendant presque mille ans jusqu?au Vicomte François, le dernier d?une race de grands seigneurs (1803).
Armand MAUDAVE
?La vie sociale à l?Isle de France était animée. Dîners, bals, parties de chasse se succédaient tout le long de l?année. Un grand nombre de bars, de tripots, de bordels attiraient une clientèle plutôt dés?uvrée, dont de nombreux soldats et marins venus se reposer des fatigues de la guerre contre les Anglais dans l?océan Indien.?
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