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Le goût du bonheur
? Vous animez un ?Festival de la connaissance de soi? à Maurice, vous ne trouvez pas que c?est un peu racoleur comme titre ?
Non, je ne trouve pas. C?est vrai que c?est un peu inhabituel de parler de ?festival? quand on parle de la connaissance de soi. Mais vous savez, la vraie joie, les vraies festivités de la vie, ne peuvent commencer que si vous êtes bien avec vous-même. Que ce soit le bien-être physique ou le bien-être intérieur. Quand vous n?êtes pas bien en vous, même si c?est la fête de la lumière, vous n?allez pas avoir le coeur à participer. Quand vous êtes heureux en vous, par exemple quand vous êtes amoureux, il peut y avoir un terrible cyclone à l?extérieur, vous serez quand même heureux. Ce qui démontre que si vous voulez célébrer la vie, il faut d?abord être bien avec soi. S?il y a conflit en vous, rien ne marche. Vous avez des gens très riches, matériellement, mais dont la vie part en lambeaux. Vous avez des gens pauvres qui sont misérables à l?intérieur et à l?extérieur. Ce que je veux dire, c?est qu?il faut, pour être heureux vraiment, un équilibre entre les deux. Il ne faut pas croire que le bien-être matériel vous interdit le bonheur intérieur. Le bon sens nous démontre que le mieux c?est d?être matériellement et intérieurement confortable. C?est comme savoir qu?on est immortel et en même temps voir son corps se dégrader tous les jours avec la vieillesse? Cela peut paraître contradictoire mais cela ne l?est pas à partir du moment où on est en paix avec soi?
? Quand vous avez retrouvé la paix avec vous-même, avez-vous senti le besoin de remercier quelqu?un ou quelque chose ?
Bien sûr. Parce que nous n?existons pas tout seul dans cet univers. Le jour où vous êtes venu sur terre, c?est parce qu?il y a eu votre mère. Puis votre père. Votre premier guru est votre mère. Puis, il y a votre professeur. Il faut être reconnaissant envers eux. Et au bout de tout ça, il y a Dieu. Mais jamais votre professeur ne doit pas devenir Dieu. Il peut juste vous montrer la voie de Dieu. Et puis il y a la société en général : l?école, le gouvernement etc. Tout participe à faire grandir un homme. C?est un ensemble. Mais le grand problème réside dans le fait que tout vous aide à grandir, mais lorsque vous êtes grand et que vous récoltez les fruits de la vie, vous les gardez pour vous. Pourtant, la simple logique nous montre que nous devrions partager. Regardez l?Amérique, ils ont fait venir des gens d?Afrique, d?Amérique du Sud, de l?Inde, de partout dans le monde. Ils ont pris la technologie de partout. Le jour où tout ça marche ils vous disent : ?L?Amérique aux Américains?. C?est la source de tant et tant de problèmes. C?est notre faute la plus grave, et c?est là où notre manière de penser doit changer radicalement. Quand vous avez trouvé votre paix intérieure, vous êtes reconnaissant à tout le monde. Votre père, votre mère, Dieu?
? Pourtant l?égoïsme du monde n?est plus à démontrer?
Si on observe la nature, elle nous montre et nous enseigne tout. Regardez le soleil, il brille pour les autres, pas pour lui. Un manguier donne des fruits pour les autres, lui n?en mange pas. Les rivières ne boivent pas de l?eau, elles en charrie pour les autres, Seuls les hommes quand ils reçoivent des autres, gardent tout pour eux. Mais tout cela, on ne peut que le mettre en pratique et le comprendre que quand on est en paix avec soi. On partage quand on est bien. La vie est comme ça.
? Si la connaissance de soi est insondable, comment savoir que la voie que l?on emprunte mène à l?ultime ?
On se rencontre pour la première fois. Si je vous demande quel est votre nom vous me dites : Alain. Et si je vous demande : ?Vous avez un nom ou vous êtes un nom?? Lequel de ces deux affirmations est vraie ? Vous n?êtes pas un nom, c?est quelque chose qu?on a posé sur vous. Vous n?existez pas parce que vous avez un nom. On vous a donné un nom parce que vous existez. Un nom, par lui-même ne crée rien. Vous existez parce que vous ÊTES non pas parce qu?on vous a donné un nom. C?est comme quelqu?un qui a un diplôme de médecin. Il dit : ?Je suis docteur?. Ce n?est pas vrai : Il a un diplôme de docteur. Son diplôme n?est pas son identité. Son diplôme n?est pas qui il est. C?est la même chose pour la foi. Vous avez une foi religieuse. Vous n?ÊTES pas la foi que vous avez. La foi n?est pas innée. C?est quelque chose qu?on prend en route. On se marque soi-même. Et il est important de ne pas être marqué dans la vie comme au moment de mourir?
? Vous donnez des conférences pour le ?Institute of Vedanta?. Cela veut bien dire que vous êtes marqué par une foi à travers une organisation?
J?ai choisi de me marquer. Je ne subis pas mon marquage?
? Cela ne change rien. Vous êtes quand même marqué?
Non. Nous sommes des êtres humains, c?est tout. C?est comme pour les frontières. On trace une ligne quelque part et on donne un nom à celui qui vit à gauche de la ligne et un autre nom à celui qui vit à droite. Tout cela est complètement artificiel. Quand je dis que je me suis marqué moi-même, je le fais parce que je pense que cela m?aide à mieux comprendre la vie. Mais ce n?est pas ma foi qui fait ce que je suis. Même sans cette foi, je serais toujours le même homme. Ma foi est mon habit. Même si je l?enlevais, je serais toujours la même personne. Si vous avez besoin de demander votre route, vous allez vous adresser à quelqu?un qui porte un uniforme de police. Voilà à quoi sert l?habit. Cependant, ce n?est pas parce que vous portez les habits d?un policier que vous ne pourriez pas être un bandit. Mais le vêtement orange que je porte, indique qu?on peut venir me parler de certaines choses touchant à la spiritualité, mais ce n?est pas une garantie absolue que je suis quelqu?un de bien. Ce vêtement ne me donne pas la sagesse.
? Dans votre conception de l?existence où tout est en tout, comment situez-vous la fragile notion de l?amour ?
Il faut d?abord s?aimer soi-même pour pouvoir aimer les autres. On ne peut pas se détester et aimer les autres. Le plus grand mensonge de la vie est : ?Je t?aime?. Souvent on aime la vie, par exemple, parce qu?elle nous donne l?existence. Le jour où cette vie menace notre existence, nous ne l?aimons plus. Nous n?en voulons plus. C?est comme dire : ?J?aime le chocolat?. Mais le jour où il me fait grossir je ne l?aime plus. Ce qui veut bien dire qu?en toute chose c?est d?abord soi-même qu?on aime. Il faut d?abord s?aimer. C?est une immense hypocrisie d?entendre certains religieux dire qu?ils aiment les autres avant de s?aimer. Je le redis, on ne peut aimer librement les autres qu?en commençant par s?aimer soi-même.
? L?amour est-il le fait de donner ou de recevoir ?
Bien sûr, les deux. Personne ne peut donner sans jamais recevoir et se sentir heureux. Et j?irais même plus loin. Il est très malsain pour un homme de donner seulement. Car en donnant seulement, il met l?autre dans une position d?être redevable envers lui. Ce n?est pas sain de faire comprendre à quelqu?un qu?il est en train de recevoir de vous. Regardez par exemple tous ces gens dans les clubs qui font des dons et qui s?arrangent toujours pour qu?il y ait un photographe présent, pour que les autres voient qu?ils donnent. C?est triste. Pourquoi font-ils ça ? Certainement pas pour ceux qui reçoivent mais pour eux-mêmes. Pour leur ego personnel. Ce n?est pas donner ça. C?est donner avec intérêt.
? Vous êtes en visite ici, c?est bien pour donner votre enseignement à vos fidèles?
Je ne donne pas d?enseignements. Le soleil brille, si les fleurs sont prêtes, elles en profitent. Le soleil n?arrête jamais de donner. Je ne donne rien à personne en particulier. Je donne ce que je sais : c?est tout. Si cela ne vous intéresse pas, vous ne prenez pas.
? Je le redis : vous êtes ici pour donner votre enseignement?
Oui, mais c?est naturel. Je ne peux faire autrement que de donner. Comme le soleil qui brille et qui ne peut pas faire autrement. C?est comme quand vous aimez donner de l?amour. C?est en vous et c?est comme ça. Vous ne vous dites pas : ?Ce matin, je vais donner de l?amour?.
? Vous prononcez rarement le mot Dieu, c?est voulu ?
Dieu est un ensemble. Un macrocosme. Un exemple : nous sommes, ici, à Pointe-aux-Sables en train de parler. Là où nous sommes, ce point précis, c?est Pointe-aux-Sables. Puis-je dire que c?est à Maurice ? Oui. Puis-je dire que c?est dans l?ocean Indien ? Oui. Dans la région africaine ? Oui. Dans l?hémisphère Sud ? Oui. Sur la planète terre ? Oui. Dans le système solaire ? Oui. Dans l?univers ? Oui. Toutes ces appellations, toutes ces descriptions sont bonnes. Donc un seul et même endroit est plusieurs choses à la fois. Et quand je vous dis que Pointe-aux-Sables, c?est dans l?univers, je ne change rien à l?endroit. Je change simplement ma dimension intérieure et je l?agrandis. Dieu, c?est la même chose. Et nous pouvons ressentir cela parce que le corps de l?homme, et c?est unique, il a une conscience. Aucun objet inanimé ou être vivant n?a ce privilège. La pleine conscience vous permet de comprendre que quand vous dites Dieu, ce n?est pas un nom pour une forme. C?est un nom pour toutes les formes de vie qui existent. C?est comme quand je dis Pointe-aux-Sables. Je peux continuer à l?infini avec plein de définitions différentes qui sont toutes exactes et toutes imbriquées. Quand vous avez cette vision macrocosmique du monde, l?homme n?est plus un être isolé.
? Si je vous comprends bien, en extrapolant, il faudrait dire d?un homme qui vit sans Dieu qu?il vit sans l?Univers ?
En un sens oui. Il sera un homme isolé. Puisque Dieu est un tout. Quand un homme ne croit pas en Dieu, il ne croit pas en lui-même.
? L?Etat du monde vous permet-il de croire que l?homme n?est pas un être isolé ?
Chaque homme est Dieu, même si chaque homme n?est pas un dieu. Un grain de poussière est l?Univers, mais l?Univers n?est pas un grain de poussière. Quand l?homme trouve sa pleine conscience, il trouve Dieu. Il n?y a pas d?autres choix. Si le monde est, comme vous dites dans un tel état, c?est bien parce que souvent les hommes ne comprennent pas sa dimension macrocosmique. Et ils se retrouvent isolés et se battent entre eux. Parce qu?ils se sentent tous en insécurité. Les hommes qui se sentent en sécurité ne se battent jamais. Moi, j?ai confiance que le monde sera meilleur. Les hommes sont de plus en plus éduqués et instruits, donc capables de sortir de l?ignorance.
? Avez-vous l?impression de vivre dans l?utopie ?
Pas du tout. C?est ce que nous vivons actuellement qui est de l?utopie. L?utopie ce sont les guerres, le malheur des hommes. L?utopie, c?est ce qui est et qui ne devrait pas être. Cela peut être aussi négatif. C?est la guerre qui n?est pas normale, pas la paix. Pensez à nos ancêtres, ils avaient une vie plus difficile que nous. Il ne faut pas croire que nous ne progressons pas vers une vie meilleure. Nous devenons plus conscients. La situation nous force à voir les choses de manière plus globale.
? Vous vous retrouvez du coup un adepte de la mondialisation ?
Bien sûr. Nous nous rendons compte que nous ne pouvons vivre isolés dans l?Univers et, pour cela, il a fallu une nouvelle conscience. La globalisation est une chose extraordinaire. Elle nous mènera vers le bonheur, vers la disparition des frontières, des économies, des religions, des politiques?
? Si je vous demande de définir le bonheur, cela vous paraît difficile ?
Pas du tout. Etre heureux, c?est être soi-même. Et ce bonheur, s?il est vrai, ne doit être dépendant de rien ni de personne. Si vous dites, par exemple, le bonheur c?est d?être jeune, cela veut dire que la vieillesse vous rendra malheureux. Tant que votre bonheur dépendra de quelque chose ou de quelqu?un, ce bonheur sera fragile et temporaire. Etre heureux, c?est de s?être trouvé et là c?est inamovible. Vous devez ÊTRE le bonheur. Le corps mourra, les êtres chers disparaîtront aussi, mais quand vous vous êtes trouvé, ça c?est éternel. Le bonheur, c?est ça. Il n?a pas d?âge : il est éternel. Et quand je dis être heureux, je ne dis pas que les malheurs et les difficultés de la vie disparaissent. Ils sont là, mais on a conscience qu?ils font partie de la vie et on les accepte sereinement. Parce que si votre bonheur dépend de votre bonne santé, il est évident qu?il ne va pas durer longtemps. Vous serez continuellement inquiet de la possibilité d?être malade. Il faut savoir que la maladie, comme la mort, c?est la vie. Sans la mort, la vie elle-même n?aurait aucun sens. Imaginez : nous faisons cet entretien en ce moment et il ne s?arrête jamais. Ce serait terrible que, dans dix ans nous soyons encore là, en train de parler. Ce qui donne du bonheur à cette rencontre, c?est qu?elle va s?arrêter.
? Cela ne vous gêne pas d?être un guru, d?être celui qui sait. Une forme étrange de prétention ?
Personne ne peut se considérer comme un guru. Si quelqu?un écoute ce que je dis et le trouve intéressant et qu?il veut me considérer comme un guru, c?est son affaire. Lui peut le dire, pas moi. Être guru n?est pas une position en terme absolu.
? Être guru, c?est un état d?esprit ?
Je ne sais pas quoi répondre à cette question. Seul l?élève peut dire que quelqu?un est son maître. Pas le maître.
?Chaque homme est Dieu, même si chaque homme n?est pas un dieu. Un grain de poussière est l?Univers, mais l?Univers n?est pas un grain de poussière.?
?Tant que votre bonheur dépendra de quelque chose ou de quelqu?un, ce bonheur sera fragile et temporaire.?
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