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Le défi des élites

27 décembre 2003, 20:00

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IL AURAIT ÉTÉ PLUS AGRÉABLE d?écrire sur la question de l?unité nationale dans le sillage des Jeux des îles plutôt que dans celui d?une élection partielle ou de la confirmation par le Conseil privé de la nature illégale du critère religieux à l?admission dans les écoles catholiques. Mais n?est-il pas vrai, en réalité, que notre pays navigue entre des moments de grands élans d?unité nationale ? ces moments où s?installe une dynamique entre courant d?unité en surface et courants diviseurs sous-jacents ? et d?autres périodes, rares certes, où les lignes de fracture se distendent ?

Nation? ce mot, comme d?autres, peut être piégé dans le contexte mauricien. Dans notre langage de tous les jours, il définit ?la nation? pour certains, le Mauricien d?origine créole pour d?autres (nasyon), l?ethnie pour d?autres encore (ban même nasyon ar li ca), voire la caste (gran nasyon, ti nasyon). Se souviendra-t-on de ce lourd tribut que paiera Rama Poonoosamy, ce Mauricien jusqu?au bout des ongles, quand son slogan Ene sel lepep, ene sel nasyon a été pris dans le piège de la sémantique mauricienne et déformé pour servir les desseins des populistes qui cherchaient à prouver que le Mouvement militant mauricien (MMM) naissant voulait homogénéiser (créoliser) la population ?

Maurice n?est après tout qu?une de ces sociétés que Thomas Hylland Erikson caractérise comme étant des «Small Places ? Big Issues». L?unité nationale est un de ces big issues. Nos élites ont un rôle fondamental à jouer dans la gestion au quotidien de cette question. Un rôle rendu plus complexe du fait que l?identité même de ces élites est au c?ur de la question.

Nous sommes un peuple, c?est-à-dire un ensemble d?êtres humains vivant en société, habitant un même territoire et ayant en commun un vécu historique, un certain nombre de coutumes et d?institutions. Mais sommes-nous une nation ? Pouvons-nous nous définir comme un groupe humain qui se caractérise par la conscience de son unité et la volonté de vivre en commun ? Tout un débat déjà ! Pour appeler ses concitoyens à mettre de côté les divisions ethniques ou de castes, Sir Anerood Jugnauth dit souvent, avec raison, que nous sommes condamnés à vivre ensemble. Mais «être condamnés à» ne veut pas dire «avoir la volonté de». Passer de l?un à l?autre, c?est construire l?unité nationale.

L?unité nationale, c?est aussi la conscience d?avoir un destin lié au devenir de ce pays. Ceux qui l?ont quitté dans les années précédant l?indépendance pour l?Afrique du Sud ou la Rhodésie n?avaient pas cette conscience. Ils n?ont clairement pas cru dans la construction d?une nation mauricienne à laquelle leur destin était lié. Ceux qui, par une campagne anti-indépendance, ont attisé les peurs de la dominance ethnique, ont influencé nos cadres et les ont poussés vers l?exil en Australie et ailleurs. Certains diront que les décennies post-indépendance leur ont donné raison, mais la question de savoir s?ils n?ont pas en quelque sorte contribué à cet état de choses reste posée...

Cela dit, seuls ceux qui ne veulent point entendre peuvent ignorer le fait qu?un nombre croissant de parents conseille à contre-c?ur à leurs enfants en partance pour des études universitaires d?envisager un avenir ailleurs ? « Pena l?avenir pou toi dans sa pays là ! » Et ce n?est pas la perspective des aubaines de la mondialisation ou celle de gains plus substantiels qui les incitent à tenir ce langage. C?est bien la conviction que le système est tellement tronqué par le clientélisme, le patronage politique, racial, ethnique ou castéiste, que la reconnaissance des compétences n?est plus la règle. L?ironie est que cette perception se renforce alors même que les contraintes qu?impose au pays un monde de plus en plus compétitif exigent que nous mobilisions nos meilleures compétences.

A les entendre, pourtant, la majorité des Mauriciens croit en l?unité nationale. Selon un sondage effectué par Taylor-Nelson-Sofres en octobre 1999, 82 % des Mauriciens considérait, à ce moment-là, le communalisme comme étant le troisième problème le plus sérieux du pays. Si nous sommes pratiquement tous d?accord, alors où est le problème ? Mais demandez encore à un Mauricien quand est-ce qu?il se sent réellement Mauricien. Invariablement, la réponse sera : (i) quand on est à l?étranger, (ii) quand on est en compétition avec l?étranger ? comme lors des Jeux des îles, quoique des exceptions existent si l?on se rappelle l?épisode Zamalek qui avait éveillé un courant anti-national ? (iii) quand il y a catastrophe nationale, après le passage d?un cyclone par exemple. L?unité nationale ne s?exprimerait-elle donc que dans l?adversité ou «par opposition à»?

L?on peut dire qu?il existe chez une majorité de nos compatriotes une position publique unitariste et intégratrice, et des pulsions de repli sur l?identitaire ethnique, le plus souvent basées sur le réflexe du «eux et nous», l?un ou l?autre se manifestant selon les contextes et les circonstances. Cela n?a rien de schizophrénique, car l?identité est souvent multiple et les liens affectifs sub-nationaux ne sont pas forcement en contradiction avec l?existence de l?Etat-nation et du sentiment d?unité nationale. Ceux qui sont sur le terrain savent qu?une convivialité « trans-ethnique » prévaut parmi la grande majorité des Mauriciens dans les villages, les quartiers urbains ou les cités. Cela n?exclut pas que l?on retrouve, chez ceux-là mêmes, une fois retournés dans le cercle familial ou amical, un langage, des réflexions qui trahissent un subconscient marqué par les vieux démons du repli.

Je suis, pour ma part, convaincu qu?ils sont minoritaires ceux qui font du repli identitaire ethnique, du rejet de l?autre, voire de la volonté d?être le groupe dominant, leur idéologie. Mais il ne faut pas sous-estimer l?influence de ceux qui, en permanence, activent les pulsions du repli pour faire avancer des intérêts bien étroits, ces forces qui instrumentalisent la question ethnique de façon populiste, qui agissent en somme contre l?unité nationale. Si elles trouvent audience favorable auprès d?un grand nombre, ce n?est pas parce que les liens affectifs ethniques prennent le dessus, mais parce qu?elles ramènent à fleur de peau le sentiment que «ou kouler ek ou nom» décident de votre accès aux ressources ? patentes de taxi, terrains de l?État, emplois, aides financières, meilleures écoles, promotions, postes de pouvoir? N?est-ce pas là, en effet, le terrain le plus miné pour l?unité nationale ?

La constante lutte pour l?accès aux ressources est dans le caractère naturel même de toute société. C?est une quête pour une vie meilleure à la mesure des efforts de chacun, pour l?ascension sociale. Dans les sociétés qui n?ont pas de différentiation ethnique, c?est entre classes sociales que s?inscrit cette lutte (quoi qu?en disent les ultra-libéraux). Elle prend des dimensions explosives dans les sociétés où les divisions ethniques calquent exactement les divisions de classes.

Maurice n?est pas tout à fait dans ce cas de figure. Son problème, plus spécifique, émane peut-être d?une certaine inégalité dans la répartition des ethnies à travers les classes et dans les chances d?ascension sociale. Tout cela serait perçu comme étant le résultat d?un social engineering qui serait le fait de certains politiques autant que la bourgeoisie d?Etat et la bourgeoisie économique.

C?est sur le fond de ce terreau chargé de mille vécus, de sentiments d?être bien ou mal nés, de défaitisme, de sentiments d?horizons bouchés quoi qu?on fasse, que se nourrit le repli identitaire. C?est là que vivent les lobbies qui, au nom de la défense des intérêts d?un groupe, s?assurent de la promotion de leurs intérêts propres et particuliers. Tout le jeu politique consiste maintenant à se positionner ou à être perçu comme le garant de la promotion des intérêts d?une ethnie, de satisfaire les intérêts des représentants des lobbies les plus vocaux, et d?en faire les preuves vivantes de l?avancement des intérêts de tous. Mais ce jeu de symboles laisse entière la quête de la majorité.

Si l?accession de Paul Bérenger au poste de Premier ministre, en cette année 2003, aura été un moment très fort d?unité nationale dans notre histoire, c?est grâce à la charge symbolique de l?événement, que la sagesse populaire a très justement résumé ainsi : «Tout dimoune capave gagne chance». Mais l?on peut comprendre que ce symbole suscite en même temps un autre réflexe : « Zot pe prend tou ». Car le pouvoir est perçu comme un acteur capital dans la distribution des ressources, mais pas forcément comme un arbitre désintéressé !

Ce symbole braque en même temps les projecteurs sur les autres espaces d?exclusion où les chances d?accès aux ressources sont encore sujettes à la couleur et au nom. Le symbole ne règle pas la question de la méritocratie et de l?égalité de chances d?accès aux ressources dispensées par l?Etat. La question posée par Rama Sithanen selon laquelle il sera plus facile à Paul Bérenger de devenir Premier ministre que pour un non-blanc de devenir le Chief Executive Officer d?une des grosses compagnies appartenant à ce groupe, est aujourd?hui plus que jamais d?actualité.

L?unité nationale vit malheureusement aussi de symboles, même si elle ne peut s?en contenter. C?est bien pour cela que le pays a toujours eu un gouvernement de coalition. Même si le MMM a toujours voulu être un parti national, idée qui a été presque acceptée en 1982, nos leaders ont bon gré mal gré compris que ces alliances sont nécessaires pour accommoder les élites, les différents groupes, et garantir la stabilité politique et sociale. Tout l?art de bien gouverner une société pluriethnique réside dans la capacité d?assurer un vrai sens de la méritocratie, d?assurer le dosage des symboles, sans lui donner la primauté, et de savoir que le développement du pays dans les 15 à 20 ans qui suivront ne pourra se faire sans la compétence, quelles que soient sa couleur ou son appartenance ethnique. Au moment où l?ex-Premier ministre, maintenant président de la République, invite les People of Mauritian Origin à retourner au pays, nous devons décider si les qualifications académiques seront plus ou moins importantes que le clientélisme ou l?appartenance ethnique.

La pluralité culturelle est un attribut de bon nombre de sociétés et personne ne peut mettre en doute le fait que notre diversité nous enrichisse. La question la plus importante est de savoir comment assurer un accommodement dans les sociétés ethniquement diversifiées, un sens de l?inclusion et une loyauté envers la nation plutôt qu?un repli sur son appartenance ethnique, en sachant très bien que tout accommodement implique pour certains de perdre un peu du drap qu?on aura trop tiré vers soi. Qu?est-ce qu?ils ont à gagner ceux-là dans l?agenda de l?unité nationale ? Comment faire comprendre que dans le monde en 2004 et au-delà, nous avons plus à perdre divisés qu?unis ?

?What sort of model of ethnic relations do we have in practice today, at the policy level and the lived every day level ? What shapes it ? What are its strengths, weaknesses with regards to developing our sense of national identity and cohesion?? Non, ce ne sont pas les questions que je me suis posées pour écrire ce texte mais l?affirmation de Philip Jeyaretnam balisant le débat lancé à Singapour sous le thème Singapore Identity in a Changing World en novembre 2002. Au lieu de s?étonner que les Singapouriens pour qui l?on a ici tant d?admiration se posent ces questions, on ferait mieux de reconnaître le mérite qu?ils ont à ne pas occulter le problème, à appeler les élites et la société civile à en débattre avec un seul objectif ? un pays encore plus fort. Cessons de nous plaindre du communalisme et de l?absence d?unité nationale. Agissons. Si les occasions de célébrer la diversité sont multiples tout au long de l?année, combien en créons-nous pour célébrer l?unité nationale ? Que les élites assument leur responsabilité, qu?ils débattent et définissent les objectifs auxquels toute la population pourrait s?identifier. Une boussole morale pour tous les Mauriciens. Un agenda pour le développement économique et social dans l?unité nationale, qui devra comprendre le développement d?un sens civique national, enraciné dans des valeurs communes, et la méritocratie dans une juste répartition des ressources. Une unité nationale ne peut se faire dans une perspective d?homogénéisation (même si personne n?échappe à l?impact culturel de la mondialisation). De même, toute velléité de vouloir assurer la dominance d?un groupe ne peut garantir la stabilité de la nation. Il faut que chaque Mauricien arrive à sentir qu?il compte pour le pays, la nation, et que les opportunités sont pour tous. Sans cela, nous resterons un peuple « condamné à vivre ensemble » mais pas une nation.

Amédée Darga

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