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?Le budget est un mélange de vision, d?audace et de populisme?
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?Le budget est un mélange de vision, d?audace et de populisme?
● <B>Le budget 2005-2006 ne laisse pas indifférent. Quelle est votre opinion de la copie présentée par le ministre des Finances lundi ? </B>
Il est difficile d?avoir une opinion tranchée. Il y a dans l?exercice un mélange de vision, d?audace et de populisme. Au niveau de la vision, le ministre des Finances évoque la continuité. C?est effectivement vrai. C?est la pérennité de l?Etat bâtisseur et de l?Etat providence.
Durant ces quatre dernières années, Maurice a été physiquement transformée comme jamais auparavant. Et lundi, Pravind Jugnauth affichait une volonté de continuer assez impressionnante. Si le gouvernement actuel revient pour cinq ans, il a l?intention de lancer des chantiers pour un montant total de Rs 90 milliards.
C?est pour cela que je parle d?un Etat bâtisseur qui veut tout entreprendre lui-même, sans se reposer sur le secteur privé.
De même, l?Etat providence est toujours présent, avec toutes les mesures sociales annoncées en faveur des planteurs, des handicapés et des étudiants, notamment. Pravind Jugnauth déclare qu?il veut ?further stretch the helping hand of government?. C?est une phrase forte.
● <B> En ce qui concerne les mesures sociales, il ne faut pas oublier que nous sommes à quelques mois des élections générales?</B>
Il est vrai que cette année, le gouvernement a un peu amplifié les choses. Mais tous les budgets à Maurice sont électoralistes. Le pays est perpétuellement en campagne. Peut-être qu?à la veille des élections, l?Etat providence est encore plus providentiel que d?habitude.
● <B> Que pensez-vous de la principale mesure du budget, la création d?une ?duty-free island? ? </B>
Il y a là une rupture. Il y a toujours eu une dichotomie dans notre stratégie de développement. L?approche a toujours été de développer de nouveaux secteurs, tout en préservant ce qui existe déjà.
La manière avec laquelle le concept de paradis du shopping a été introduit, et mis en application avec effet immédiat, marque un changement de paradigme. On fait d?abord, puis on se souciera du reste ensuite.
Pour faire de Maurice un paradis du shopping, on aurait pu s?arrêter à la maroquinerie, à la bijouterie, aux parfums. Cela aurait été suffisant. Mais je ne comprends pas pourquoi la détaxe a été étendue aux spaghettis et aux petits pois. Je ne pense pas que ce soit le genre de souvenirs que recherchent les touristes !
● <B> Le fait d?avoir ainsi aboli ou réduit les droits de douane sur une telle quantité de produits peut-il avoir des répercussions sur notre positionnement par rapport aux négociations commerciales ? </B>
C?est clair. Ces négociations commerciales au sein des blocs régionaux tels la Southern African Development Community (SADC) et du Common Market for Eastern and Southern Africa (Comesa) n?ont plus aucun sens pour Maurice. Puisque nous avons déjà pratiquement tout détaxé.
Maurice ne peut plus faire partie d?une union douanière du Comesa. C?est caduc. Aucun des pays membres de cette organisation ne peut aller aussi loin que nous venons de faire.
Le taux moyen pondéré des droits de douane était de 17 %. Il est passé à 7 %. Cela met le pays dans une ligne différente. Près de 80 % des produits sont maintenant en franchise de douane.
<B>?On aurait pu s?arrêter à la maroquinerie, à la bijouterie, aux parfums. Cela aurait été suffisant. Mais je ne comprends pas pourquoi la détaxe a été étendue aux spaghettis et aux petits pois. Je ne pense pas que ce soit le genre de souvenirs que recherchent les touristes !?
● <B> Est-ce une mauvaise chose ? </B>
Jusqu?ici, la stratégie de Maurice a été de maintenir le plus longtemps possible les protections pour notre industrie locale. En ayant des tarifs douaniers élevés, on pouvait monnayer leur abaissement et obtenir quelque chose en retour avec les grands pays. Aujourd?hui, nous n?avons plus cet argument.
Au niveau régional, notre stratégie était de conserver quelque 650 lignes tarifaires à négocier au niveau de la SADC. Y figuraient le textile et l?agroalimentaire. C?est devenu caduc. Le budget 2005-2006 a entamé la moitié de ces 650 lignes tarifaires, qui constituaient en quelque sorte notre fond de négociation.
Néanmoins, même après la liste des baisses tarifaires annoncée lundi, Maurice a maintenu des tarifs douaniers de 10 à 20 % sur certains produits. Et le ministre des Finances a déclaré que nous conservons une liste de produits sensibles qui ne seront pas détaxés.
Mais on peut aussi voir les choses positivement. Maurice a pendant longtemps été le champion de la libéralisation dans la région.
Dans les années 80 et 90, le pays avait été un des premiers à libéraliser son économie. On avait commencé par ramener l?impôt sur le revenu de 70 à 35 %.
Puis il y a eu une première vague de baisses des droits de douane, notamment sur l?électroménager. Il y a également eu la suspension du contrôle des changes.
Toutes ces initiatives avaient conféré à Maurice l?image d?une économie ouverte. Nous avons perdu ce rôle ces derniers temps en adoptant un positionnement plus timoré.
Avec la phase d?abaissement tarifaire amorcée depuis lundi, Maurice reprend l?initiative. Le pays manifeste une ambition d?aller plus loin et plus vite que les autres. C?est un coup de force.
● <B> Vous dites que c?est un coup de force et vous semblez apprécier. Hier, pourtant, le Joint Economic Council qui était le champion de l?ouverture de l?économie, s?est dit inquiet pour l?industrie locale. Est-ce de la schizophrénie ? </B>
On ne doit pas oublier que l?industrie manufacturière non-zone franche contribue à hauteur de 10 % au produit intérieur brut et qu?elle emploie 55 000 personnes. Dans la situation où nous sommes, caractérisée par un taux de chômage élevé, c?est prendre un gros risque que de mettre ce secteur en danger.
N?oublions pas non plus que l?industrie manufacturière non-zone franche a été la pionnière de l?industrialisation du pays. A l?époque, on a demandé à des investisseurs de donner leur argent pour lancer ces entreprises. Aujourd?hui, du jour au lendemain, on leur demande de plier bagages. Ce n?est pas élégant.
En plus, on ne leur offre aucune aide ni aucune mesure d?accompagnement. La décision a été prise de manière unilatérale et sans avertissement. On peut le déplorer, même si on peut aussi être pour un big-bang.
Il est également regrettable que l?on fasse un amalgame entre le projet de faire de Maurice un paradis du shopping et le désir de caresser les consommateurs dans le sens du poil.
● <B> Une autre mesure d?ouverture concerne la possibilité pour des professionnels étrangers de venir travailler dans n?importe quel secteur. Qu?en pensez-vous ? </B>
C?est une excellente chose. Il faut permettre aux compétences dont nous ne disposons pas d?apporter leur contribution, comme cela est le cas à Singapour.
Dans la même veine, je trouve intéressant que dans le cadre de la duty-free island on prévoit de permettre aux étrangers d?investir et d?acquérir des terres pour construire des shopping malls. Je l?ai toujours pensé, l?abolition des droits de douane à elle seule ne suffira pas pour faire de Maurice un paradis du shopping. Il faut ouvrir le pays à de nouveaux opérateurs qui ont le savoir-faire dans ce domaine pour un saut qualitatif.
Il faut des opérateurs qui ont un réseau international qui leur permette d?acheter à moins cher. C?est l?unique manière pour Maurice de concurrencer les autres destinations duty free du monde.
● <B> Le budget ne prévoit rien pour les secteurs productifs. Cela vous choque-t-il ? </B>
Il n?y a effectivement pas l?approche sectorielle traditionnelle. Peut être parce que le gouvernement pense avoir fait suffisamment pour les secteurs existants. Les autorités misent tout sur un nouveau secteur. C?est un pari.
● <B> Ou est-ce une manière d?indiquer que le gouvernement a déjà fait une croix sur ces secteurs traditionnels ? </B>
Pas vraiment. Il donne toujours des facilités pour l?épierrage et l?irrigation des champs des petits planteurs. En même temps, il dit que les petits planteurs qui ne pourront pas demeurer en activité peuvent se reconvertir. Il offre une porte de sortie. Ce n?est pas un mauvais message. Si seulement les employeurs de l?industrie avaient eux aussi une porte de sortie?
● <B> Ce budget est en quelque sorte un tournant. Les secteurs traditionnels doivent savoir interpréter les signaux?</B>
Ce budget marque une rupture par rapport aux pratiques budgétaires et fiscales des années passées. L?orientation économique change aussi. Nous allons vers un nouveau modèle qui est en train d?émerger.
Propos recueillis par <B>Stéphane Saminaden</B>
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