Publicité
Le ?bambara? vaut de l?or
Visqueux, presque dégoûtant. Pourtant utile aux lagons. Surtout économiquement intéressant. Le concombre de mer (également appelé holothurie) fait partie de ces animaux marins dont on n?imagine pas l?utilité. Encore moins le potentiel commercial et l?intérêt culinaire.
La Chine est le principal pays importateur de bambaras. Les ressources ont nettement reculé en Inde, au Sri Lanka et en Asie du sud-est. Les pays consommateurs se sont donc tournés vers le sud-ouest de l?océan Indien. Madagascar et les Comores ont été les premiers à s?immiscer dans la filière. Hoy Foong Ltd à Port-Louis importe d?ailleurs des bambaras de Madagascar, jugeant ceux de Maurice ?trop petits et moins savoureux?. Dans ces pays, la population de concombres de mer ou trépangs a déjà diminué, notamment à cause des prélèvements illégaux. Les Comores ont, du reste, légiféré sur ce secteur, source de revenus non négligeables.
Maurice aussi a conscience du potentiel. Surtout si l?on considère la volonté des autorités d?affirmer le pays comme un seafood hub. ?Depuis juillet 2006, le gouvernement a approuvé un projet pilote de six mois visant à juger le potentiel de l?exploitation des holothuries?, confie un fonctionnaire du ministère de la Pêche. Ce faisant, cinq compagnies ont été identifiées pour tester cette exploitation, chacune ne pouvant dépasser un tonnage de 18 tonnes ? poids à sec. ?Nous insistons sur le fait qu?un suivi est effectué et que l?aval du ministère de l?Environnement est nécessaire avant que la compagnie puisse débuter ses opérations?, précise cette même source. Durant cette période de six mois, sur les 90 tonnes totales qui pouvaient être prélevées, seules 50 tonnes l?ont été (entre 13 tonnes et 16,6 tonnes selon les opérateurs).
Après ce semestre d?essai, le centre de recherches d?Albion a été approché pour évaluer le stock potentiel d?holothuries. L?objectif est de dresser un plan stratégique pour une exploitation raisonnée de cette ressource.
En fait, depuis 2004 le centre d?Albion travaille sur ?la reproduction des concombres de mer en captivité par choc thermique?, explique un technicien du centre. Les deux espèces utilisées pour ces expériences sont holothuria atra et bohadschina marmota, dont le potentiel commercial est limité.
?Nous avons réussi à atteindre le stade larvaire, nous travaillons actuellement sur le stade où la larve devient un petit concombre de mer.? Si les techniciens ont développé un certain savoir-faire, il n?empêche qu?ils ont conscience des limites. ?Nous recherchons une assistance technique afin de poursuivre notre étude?, déclare un technicien.
Clairement, les pouvoirs publics s?intéressent au tripang. Le ministère de la Pêche prévient : ?Il est nécessaire d?avoir une gestion raisonnée de cette ressource pour qu?elle soit viable et pérenne.? C?est pourquoi les expériences menées par le centre d?Albion sont importantes. ?Il s?agit de développer une écloserie pour que les prélèvements sur les populations de bambaras ne soient pas néfastes.? Dans ce cadre, le centre collabore avec le Mauritius Oceanography Institute et le Mauritius Research Council.
Est-ce à dire qu?il s?agit là d?une aubaine ? D?une poule aux ?ufs d?or ? Très certainement, si l?on se place dans une logique commerciale. L?holothurie se vend entre 13 euros et 25 euros le kilo sur le marché mondial. Et l?appétit de la Chine est grand ! Cela attise des convoitises.
Jennifer Ah-King, chef de projet à Reef Conservation Mauritius, pense qu?il y a un problème quant à l?exploitation des holothuries : ?Des personnes nous ont approchés pour dénoncer le ramassage massif de bambaras par des pêcheurs ou des bateaux taïwanais.? Jean-Michel Langlois de la Mauritian Scuba Diving Association se questionne également : ?Dès huit heures du matin, on peut voir des pirogues et des plongeurs qui ramassent des sacs entiers de concombres de mer. Quelles autorisations ont-ils ? Quel permis ? A qui vendent-ils ces bambaras ??
Le ministère de la Pêche fait valoir que le prélèvement et l?exploitation des holothuries sont très réglementés. ?Il y a peu d?opérateurs. Ceux-ci doivent nous communiquer le nom et les références des pêcheurs avec lesquels ils travaillent. Ces informations sont envoyées aux centres de pêche. La réglementation est très stricte.? Peut-on néanmoins parler de pêche illégale ? Si la question fait sourire nos interlocuteurs du ministère, il n?empêche que l?ensemble de la zone ne peut totalement être sous contrôle. Et même si la filière répond à des règles précises, ?il y a toujours des contrebandiers?, admet un fonctionnaire.
Jacqueline Langlois, présidente de la Marine Conservation Society, indique que ?certains partenaires ont remarqué qu?il n?y a presque plus de bambaras dans le Sud et qu?il y avait des exploitations par des bateaux non enregistrés utilisant des bouteilles comme matériel de plongée dans le Nord?. Le ministère a été alerté à ce sujet. L?association reste en attente d?une copie du rapport d?audit effectué après la première période d?exploitation de six mois.
Le risque est surtout que la population de bambaras diminue trop. ?Les bambaras agissent comme un filtre. Ils nettoient le sable et aident à générer l?oxygène dans l?eau?, explique Jacqueline Sauzier.
Du côté du ministère, on se veut optimiste. Les chiffres des stocks avancés se veulent rassurants, soit 37 531 individus par km. La présidente de la Marine Conservation Society s?inquiète pourtant: ?Sur le long terme, la population de bambaras, notamment dans les baies où il y a une faible circulation des eaux, peut disparaître ou diminuer. Le lagon risque la nécrose.?
Il va sans dire que le potentiel commercial de l?exploitation des holothuries est important. Cependant, il s?agit de veiller à ce que les prélèvements ne mettent pas en péril les espèces ou modifient les écosystèmes côtiers.
Le ministère de la Pêche rappelle qu?un ensemble de mesures est pris pour assurer la durabilité de la filière, sans porter atteinte à l?espèce. ?En mars 2008, toute activité sera stoppée afin que nous menions une étude. Si les conclusions sont négatives, notamment pour l?environnement, nous n?hésiterons pas à mettre un terme à cette activité?, apprend-on du côté de la division des pêches du ministère.
Un technicien du centre d?Albion renchérit et rassure : ?L?approche est pragmatique et l?objectif est d?éviter et de prévenir toute surexploitation.? Dans ce sens, la division des pêches met l?accent sur les contrôles effectués par les officiers du ministère en partenariat avec la National Coast Guard.
A l?heure où le projet de l?Aquatic Business Activities Bill est encore sujet à polémique, une exploitation contestée des holothuries envenimerait le débat. C?est pourquoi le ministère entend agir avec précaution et garantir un maximum de garde-fous dans la filière. La protection des lagons est importante car elle dépasse les considérations écologiques.
Le tourisme mise en grande partie sur cette richesse naturelle et paysagère. L?alternative pour le ministère de la Pêche semble être le seacucumber farming, ?plus rémunérateur?, au niveau des barachois. Une demande a d?ailleurs été formulée au ministère des Terres pour l?identification de sites appropriés pour ces barachois.
Au total, si l?on tient compte du potentiel économique des holothuries et de la préservation nécessaire d?un lagon qui souffre des activités anthropiques, le choix peut sembler cornélien. Une gestion raisonnée des ressources s?inscrit dans le développement durable, celui-ci ne pouvant faire fi des considérations environnementales. Avant que les holothuries mauriciennes ne régalent les estomacs chinois, il sera question de bien penser la filière pour qu?elle soit viable et ?environmentally friendly?.
Compagnies: Celles qui exploitent?</B>
Pour l?année 2006, les cinq compagnies ayant reçu l?aval du ministère pour l?exploitation des concombres de mer sont Brightwater Ltd, Isuru Seafood Export Ltd, Sirène des Iles,Dragon Tours Co. Ltd et une association de pêcheurs de Poudre-d?Or. Pour chacune, le quota alloué était de 18 tonnes ?holothurie séchée, soit un total de 90 tonnes.Seule l?association de pêcheurs de Poudre-d?Or n?a effectué aucune capture.
MIEUX COMPRENDRE
Les conditions encadrant la pêche des ?concombres de mer?
Aucun prélèvement de concombres de mer n?est autorisé entre le 1er janvier et le 31 mars 2008.
Les exploitants doivent informer le poste de pêche le plus proche ou l?officier de la National Coast Guard (NCG) de la zone identifiée pour les prélèvements avant d?effectuer toute activité de pêche ; les officiers du ministère ou de la NCG peuvent à tout moment inspecter les opérations.
La zone de pêche de concombres de mer doit être clairement spécifiée sur la lettre d?autorisation.
Le prélèvement de concombres de mer ne doit être fait qu?à la main.
La taille minimale de toute espèce de concombres de mer prélevée ne doit pas être inférieure à 15 cm lorsque fraîchement attrapée.
Toute capture doit être déchargée aux débarcadères ou tout autre lieu approuvé par le ministère.
Chaque opérateur doit fournir une copie de la carte d?identité des personnes travaillant pour lui dans l?exploitation des concombres de mer pour la période 2007-2008, avec le numéro de carte d?identité et une photographie récente, cela en plus du nom de l?opérateur ou de la compagnie et les contacts.
En cas de non-respect des conditions sus-mentionnées ou de tout autre loi de régulation de la pêche, sans remettre en cause quelque autre sanction prévue par la loi, l?autorisation pour cette activité sera immédiatement révoquée.
(Source : Ministère de l?Agro-industrie, division de la pêche)
COMPÉTENCES
Une filière de professionnel sà mettre en place
■ Un opérateur mauricien, déjà implanté à Madagascar dans l?exploitation d?holothuries, croit ?dans le potentiel de Maurice dans ce secteur compte tenu de la superficie maritime du pays?. Il rappelle que les ?bambaras? peuvent être élevés en haute mer. La collection des ?bambaras? ne peut se faire qu?à la main. C?est donc un secteur ?générateurs d?emplois. A Maurice, il y a déjà 250 personnes qui en vivent?, confie notre interlocuteur. L?opérateur regrette le peu de connaissance du ministère sur la question mais reconnaît ?les efforts entrepris pour viabiliser cette filière?. Des garde-fous sont toutefois nécessaires, comme c?est le cas à Madagascar où la World Wildlife Foundation veille au grain. ?Notre activité ne peut être intensive par définition?, soutient cet opérateur. Le mauvais temps a obligé l?entreprise à cesser ces activités pendant une semaine et la mécanisation n?est pas possible. ?Pour les Chinois, le trépang est comme le caviar. De fait, de la collecte à l?acheminement, il faut une chaîne de professionnels?, insiste le directeur d?entreprise. Il plaide pour une expertise étrangère pour la formation d?un personnel qualifié. Pour lui, il s?agit d?un secteur à ?haute valeur ajoutée?, d?autant qu?à l?export, les profits en dollars sont importants. Pour finir, notre interlocuteur rappelle que les concombres de mer ne sont pas mentionnés sur la liste des produits en danger faisant l?objet d?une convention internationale dont Maurice est signataire.
Publicité
Publicité
Les plus récents