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La richesse des accidentés
<B>Par Gilles RIBOUET</B>
Le souci de l?excellence imposerait à chacun de faire en sorte de parler parfaitement une langue qui n?est pas nécessairement la sienne. La parler et l?écrire parfaitement. Certes, un minimum d?effort doit être fourni pour éviter, autant que faire se peut, les «accidents grammaticaux et lexicaux». Pour autant, doit-on s?attendre à ce que chaque Mauricien parle un français parfait ? Ou écrive un anglais sans fautes ?
Je m?appesantirai sur le français dans la mesure où je ne maîtrise pas très bien la langue de la perfide Albion ? la plaisanterie est gratuite? Bref, la langue française est, selon de nombreux non-francophones, difficile, tant dans sa grammaire que dans son vocabulaire. Certains zélateurs vont même jusqu?à pourfendre les écorcheurs du «bon français». Et ?semble-t-il? ces pourfendeurs invétérés prennent plaisir à culpabiliser le Mauricien qui ne s?exprime pas à la manière d?un Prévert ? je le prends en exemple pour la simplicité de son verbe et surtout, par goût !
Devrions-nous avoir honte de notre «français de l?île Maurice»? A bien des égards, ce serait une erreur. Ce serait aller à l?encontre du mainstream ? arrg ! un terme anglais ! Les langues sont évolutives, elles sont un vecteur vivant. En ce sens, elles ne peuvent être mises dans du formol. Le célèbre lexicologue Alain Rey, père du dictionnaire «Le Robert», prend position contre les puristes. Selon lui, il n?y a pas de «modèle normalisé unique».
On compte dans le monde plus de 200 millions de locuteurs français réels. Héritage des colonisations pour la majorité, l?utilisation du français hors de l?Hexagone s?est créolisée. Créolisée dans le sens d?un métissage linguistique avec les langues locales. Le génie de l?ensemble des francophones est de s?approprier cette langue exogène pour en faire une partie de son territoire linguistique. Qu?il soit Mauricien, Québécois, Camerounais, Guinéen ou Belge, le francophone participe de la richesse du français. Tout comme le Jamaïcain, l?Américain ou le Sud-Africain avec l?anglais.
Notre contexte multiculturel, forgé de différentes colonisations explique le plurilinguisme local. Le danger, pour les puristes, est une tendance généralisée à «l?accident grammatical et lexical». Pour les autres, il s?agit simplement d?un capharnaüm linguistique ? que l?on peut savourer au fil d?une seule conversation ? ô combien charmant.
Dans une interview accordée à l?hebdomadaire français «Jeune Afrique» en octobre 2007, Alain Rey considère le français comme une langue créole. «C?est un créole issu du latin». C?est surtout une langue qui continue d?être enrichie des éléments spontanés du parler d?ailleurs.
«Français de l?île Maurice», «anglais de l?île Maurice» et aussi «bhojpuri de l?île Maurice»? Nous n?avons pas à rougir de notre manière de parler une langue héritée. Par exemple, l?adjectif «communal» est typiquement mauricien. L?acception locale est en vérité l?homonyme du «communal» français relatif à la commune comme entité administrative et géographique. Devrait-on s?attendre à ce que les puristes préfèrent l?adjectif «communautariste»? Plus comique est mon penchant pour l?expression «taureau pagla» plutôt que pour l?appellation communément admise de «vache folle».
Les communautés francophones, et leurs écrivains, sont les fers de lance d?une prose riche et vivante. Le Congolais Alain Mabanckou, l?Ivoirien Amadou Kourouma ou le Mauricien Edouard Maunick ne sont-ils pas des exemples d?un français écrit remarquable aux accents lexicaux propres? En clair, levons le bouclier de nos particularismes linguistiques contre la croisade puriste?
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