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La question qui se pose
Navin Ramgoolam a bien raison de se montrer modeste en dépit des résultats flatteurs des derniers sondages. Il le sait, les chiffres sont loin de justifier l?euphorie qui a gagné les rangs du Labour. Ils sont même plutôt décevants pour lui car ils suggèrent que la campagne des travaillistes n?a toujours pas décollé.
Pour mieux mesurer l?impact de la stratégie électorale du Labour et ses chances de réussite, il faut comparer deux chiffres : son poids aux dernières élections législatives, dans une configuration politique similaire, et les intentions de vote dont le créditent à ce stade les sondages.
En septembre 2000, face à l?alliance MSM-MMM, le PTr-PMXD connaissait une cuisante défaite, en ne recueillant que 36,5 % des suffrages et en ne faisant élire que six députés. Aujourd?hui, à six mois de la prochaine consultation, l?alliance élargie enregistrerait 35,9 % d?intentions de vote, si l?on se fie aux sondeurs préférés du Labour. Le poids est sensiblement le même qu?il y a cinq ans. Certes, un nombre élevé d?électeurs ne se prononce pas, soit 15,9 %. Mais les sondeurs affirment que, en général, à l?heure du choix, ils se répartissent selon les mêmes tendances entre les forces en présence. Et puis, les abstentions n?étaient-elles pas de 19,1 % en septembre 2000 ?
Il n?y a donc pas de quoi festoyer ; les deux sondages les plus récents situant les intentions de vote en faveur du Parti travailliste dans la tranche de 31,3 % à 35,9 %, cela correspond grosso modo à la force historique du parti et de ses alliés traditionnels. L?alliance PTr-PMSD avait même fait mieux aux élections de septembre 1991. Dans un schéma électoral comparable, il frôlait la barre des 40 %, en ne faisant élire certes que trois députés. Dans le présent contexte, même avec 35,9 % de voix, il est probable qu?il soit en mesure d?en faire élire un plus grand nombre que lors des précédentes élections. Mais ce n?est pas son objectif.
Navin Ramgoolam estime pouvoir mener ses troupes à la victoire dans une conjoncture censée être nettement favorable à l?opposition. Or, il est clair que l?alliance PTr-PMXD ne profite pas autant qu?on l?aurait pensé de l?indéniable frustration d?une large partie de l?électorat à l?égard du gouvernement en place. Comment l?expliquer ? De la réponse que Ramgoolam donnera à cette question dépend l?issue de la prochaine joute.
On lit déjà distinctement les idées sur lesquelles s?appuie depuis des mois la campagne du Parti travailliste. La première est à double effet : elle consiste à faire de la personne de Bérenger, ce Premier ministre improbable, une cible facile en dénonçant sa politique « pro-secteur privé » et en suggérant à peine subtilement que ceci explique cela. La deuxième, celle sur laquelle Navin Ramgoolam met beaucoup d?accent et dont il pense qu?elle va le propulser au pouvoir, c?est la « démocratisation de l?économie » qui joue sur le triple tableau de l?éthnicité, de la sensibilité sociale et de l?efficience économique. En principe, c?est une idée qui devrait marcher car elle s?attaque à un vrai problème.
Le troisième axe est plus classique : il s?agit de dénoncer les fautes et le bilan mitigé de l?alliance gouvernementale, en soulignant les effets de la détérioration de la situation économique et sociale, mais tout en occultant ses causes car ce n?est pas, bien entendu, à l?opposition d?en parler.
Et pourtant, malgré ses avantages comparés, face à un pouvoir qui vacille, un Paul Bérenger qui perd son aplomb, une alliance fragilisée par des défections en série, le Parti travailliste fait du surplace électoral. Navin Ramgoolam progresse un peu dans l?estime des Mauriciens dont il est le Premier ministre préféré mais de seulement 36 % ou 40 % selon les sondeurs, ce qui indique qu?il séduit peu au-delà de son électorat traditionnel. Et encore : il ne fait pas le plein dans ce qu?il croit être son vivier privilégié !
C?est bien là, en somme, le défi qui se pose au Parti travailliste : comment convaincre une fraction plus large, et avec quels arguments ? Il me paraît évident que le thème majeur de la campagne travailliste est une erreur. La « démocratisation de l?économie » ? pour justifiée que puisse être la revendication ? n?est pas la préoccupation du moment de l?électorat. Elle excite l?intelligentsia rouge, elle aiguise l?appétit de quelques affairistes, elle fait peur à quelques dinosaures du secteur privé mais elle laisse plutôt indifférents chômeurs et miséreux. Dans un contexte de crise, marqué par un chômage grandissant, la perte du pouvoir d?achat et des lendemains incertains, ce n?est pas l?idéologie qui intéresse l?électeur moyen. Il est essentiellement préoccupé par les « bread and butter issues » .
Les déçus de l?alliance MSM-MMM ne se posent en réalité qu?une question : le PTr-PMXD peut-il faire mieux ? En quoi ? Si les rouges ont si peu progressé, c?est sans doute que les électeurs indécis n?ont pas eu de réponses satisfaisantes à ces questions. Navin Ramgoolam aurait intérêt à se méfier de ces « conseillers » auto-désignés, qui croient pouvoir convaincre qu?un parti d?opposition qui se pose en gouvernement alternatif n?a pas besoin d?être précis sur son programme. C?est là tout l?enjeu des prochaines élections : Ramgoolam peut-il gérer mieux?
Et si l?alliance gouvernementale résiste assez bien, c?est que l?électeur n?est pas un imbécile. Il mesure parfaitement ce que la situation actuelle doit à la conjoncture mondiale ; il voit les images à la télévision, il écoute la radio, il lit les journaux comme jamais auparavant. Il se demande si les effets de cette mondialisation, dont il sait qu?ils provoquent partout des dégâts, pourraient être mieux maîtrisés par un gouvernement plus compétent et plus compa-tissant. C?est tout ce qu?il cherche à savoir. Si Navin Ramgoolam et son équipe croient qu?ils mobilisent une majorité d?électeurs sur le thème de la lutte contre le grand capital, ils ne comprennent rien à la psychologie et aux attentes des électeurs. Ils devraient pourtant s?en être rendu compte : ils indiffèrent 64 % des Mauriciens.
Mais Ramgoolam peut toujours compter sur le coup de pouce de Bérenger. Le Premier ministre a été pathétique cette semaine au Parlement, pris en flagrant délit de mensonge. Mensonge d?Etat, il est vrai. Je ne crois pas que Paul Bérenger n?ait pas lu le rapport nTan sur la fraude MCB-NPF. Ceux qui en ont fourni une copie au leader de l?opposition ? par les temps qui courent, il faut se faire bien voir ? n?ont pas pu snober le Premier ministre. Et Bérenger, lui, n?est pas homme à moisir dans l?ignorance. Il l?a bien lu, ce rapport ; il ne peut pas l?admettre, cela se comprend. Mais maintenant que le secret a bel et bien été percé, que la Banque centrale a été décrédibilisée, je ne vois pas pour quelle raison ce rapport ne devrait pas être rendu public et pourquoi la MCB ne devrait pas avoir l?occasion de s?expliquer.
Je le redis : l?électeur n?est pas un imbécile.
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