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La presse et sa liberté
Délits de presse par-ci, ton endurci par-là : la relation entre la presse et l?autorité politique n?a jamais été de tout repos. Publiable par-ci non-publiable par-là : celle entre cons?urs l?est encore moins.
Si la liberté d?expression compose l?essentiel de la presse, c?est parce qu?elle est appelée à devenir l?idée directrice de ses pratiques. Il est du devoir de chaque commentateur à la radio ou à la télévision et de chaque journaliste de la presse écrite de concevoir la liberté comme guide de sorte que celle-ci naisse à chaque instant sur les ondes et sous la plume.
Si Voltaire se demandait s?il y avait quelque chose de plus tyrannique que d?ôter à la presse sa liberté, cette dernière ne doit pas oublier de se poser la question, à son tour, si elle ne se trompe pas sur la nature fonctionnelle de ce pouvoir auquel elle aspire ? Et s?interroge-t-elle suffisamment sur la valeur objective de cette spécificité qu?elle possède déjà ? Car libre, elle l?est déjà ? du fait même qu?elle existe et peut s?exprimer. Mais, paradoxalement, elle est condamnée par cette même liberté qui la contraint à choisir tous les jours la valeur de ses actes et par la même occasion la nature de son identité.
Complexe d?ego
Mais ce faisant, elle prend conscience d?une autre liberté, l?idéale vers laquelle elle aspire. Elle apprend qu?elle doit sans cesse combattre en sa faveur et contre tout ce qui tend à la limiter. Mais cette valeur-là, parce qu?idéale, aucune presse au monde ne peut prétendre la posséder, à moins d?être installée dans une pure démocratie. Or celle-ci, et jusqu?à preuve du contraire, n?est qu?une utopie. C?est pourquoi, le peu de liberté qu?elle possède déjà doit être appliquée comme unique moyen d??uvrer, tel Sisyphe devant son rocher, en faveur de celle dite idéale.
Si la liberté acquise doit être l?élément essentiel de la presse, elle ne peut l?être que dans la mesure où elle agit pour stimuler la volonté de cette dernière à dépasser sa situation actuelle afin d?accéder à un état supérieur. Le choix fondamental que chaque presse est amené à faire quotidiennement doit être l?acte qui la libère. Ecrire et dire doivent être des actes en quête de liberté à l?infini.
Mais cela n?est possible que dans la mesure où cette presse-là se constitue comme moyen et non comme fin. Si elle se donne elle-même comme objectif, elle se trompe. En se considérant comme un tout fermé, elle s?enlise dans un complexe d?ego, oubliant par-là qu?elle est elle-même un produit dont les circonstances viennent de la société et dont l?existence suppose un conditionnement social qui la dépouille de son individualité et qui la place dans un réseau de relations, souvent contre son gré.
Se constituer comme moyen, c?est donc se définir par rapport à une valeur transcendante, autrement dit c?est agir pour une cause commune qui est ici celle même de la presse totale. Car le choix même qu?une presse individuelle fait entraîne ses cons?urs, qu?elle s?exerce en accord avec elles ou pas, qu?elle ait le courage de croire dans ses principes plutôt que dans ceux des autres ou pas.
Devant la vaine attente d?une démocratie pure, telle est la situation actuelle de la presse individuelle : sa liberté est enchaînée. Ne pas la reconnaître à sa juste valeur, c?est faire preuve de mauvaise foi. L?accepter, c?est laisser la situation réelle lui indiquer ses moyens et lui dicter ses buts.
Quête éternelle
Cela veut dire que le destin de l?ensemble de la presse locale repose souvent sur les actes de chaque presse individuelle. Qu?il s?agisse de celle qui, par la pratique abusive de sa liberté ou devrait-on dire de sa licence, soit à l?origine d?une loi qui tend à limiter la liberté d?expression, qu?il s?agisse de celle qui, au nom d?un certain code éthique, décide de la nature publiable ou non-publiable d?un quelconque article, quelle que soit la presse individuelle, sa décision a des conséquences sur le destin de toutes les autres.
Alors, il est normal que chaque organe assume les conséquences de ses actes que peuvent subir ses autres compagnons. C?est dans l?acceptation de ses responsabilités que sa situation actuelle peut être dépassée et qu?une vraie éthique peut être élaborée. Et c?est alors que le vrai sens de sa liberté d?expression peut être découvert. Car à ce moment-là, le sens de la morale, cette éthique tant recherchée mais jamais identifiée, recoupe celle de la liberté.
Voilà pourquoi aucune presse ne doit arrêter ses réflexions à la question de savoir pour quoi elle est libre. Voilà pourquoi elle ne peut se contenter pour toute réponse du droit absolu d?agir.
Elle doit plutôt s?interroger sur ce qu?elle fait de sa liberté initiale. C?est la meilleure façon de contribuer à la construction d?une démocratie, en ayant pour objectif cette grande notion qu?est la liberté, sans la nécessité de s?aliéner à un quelconque régime et tout en posant la question politique ouvertement. Elle gagnera peut-être dans sa fonction de la liberté d?expression. Peut-être, car celle-ci demeure malgré tout une éternelle quête. Elle ne sera jamais donnée définitivement : elle est toujours à recommencer, toujours à conquérir et à reconquérir.
Chaque presse doit donc se faire elle-même son propre juge et accusé à la fois, devant un tribunal composé de ses propres regards, et cela à l?infini. Sa vraie liberté d?expression doit fonder une critique à l?égard de sa propre nature et de sa ?liberté d?esprit?. Reconnaître la limite même de sa liberté et résister à ses propres tentations, telle est sans doute la voie secrète qui mène à la liberté idéale de la presse.
Autrement dit, chaque presse doit être capable de faire son autocritique pour atteindre son autonomie. Si l?acte d?écrire et de dire n?est pas l?expression d?une recherche d?authenticité qui procède par l?autocritique, alors il faut craindre que tous les efforts de la presse ne soient qu?un vain apprentissage d?une liberté perdue par anticipation !
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