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La poubelle de tout un pays
Mare-Chicose est un lieu de contrastes. D?un côté, le village, propre et paisible, et de l?autre, le Centre d?enfouissement technique (CET), insalubre et infect. Malgré son appellation complexe, CET signifie dépotoir. Malheureusement pour les 272 habitants du village, leur quotidien est devenu indissociable de celui du CET qui leur pourrit littéralement la vie. Ils sont devenus, à leur insu, le malheureux peuple de la poubelle. Si le ministre de l?Environnement, Rajesh Bhagwan, a pris comme slogan, «ou zete, ou paye», celui de Mare-Chicose pourrait être, «ou zete, zot gagne».
Au fil des ans, l?envie des habitants de croire aux promesses politiciennes d?une amélioration imminente de leur sort a cédé la place à la désillusion, à l?acceptation, ou presque. Dernier exemple, le rapport du consultant international Carl Bro qui se voulait être le dénouement tant attendu. A sa sortie la semaine dernière, le gouvernement décide de commander un rapport Environmental Impact Assessment (EIA), qui devrait être terminé mi-août, avant de prendre une décision. Habituées aux atermoiements, les Forces vives ne critiquent pas. «On demande seulement d?avoir un rapport final et une décision dans un délai de deux mois au lieu des cinq prévus», explique un membre, Mahendranath Boyjnath. Encore l?attente, pénible et interminable.
Alors que les habitants sont une fois de plus menés en bateau, ils énumèrent les facteurs qui font de leur existence un calvaire. Des odeurs nauséabondes paralysent le village à chaque fois que le vent souffle en sa direction. «Ena zour loder la telman for nou pa kapav dormi», déplore Mahendranath Boyjnath. A l?école, les enfants sont stigmatisés par leurs camarades qui les appellent «dépotoirs».
Il arrive même que des jeunes filles peinent à trouver un mari à cause des connotations peu flatteuses de l?endroit. En quelques années, les performances scolaires des jeunes de Mare-Chicose ont baissé malgré les efforts acharnés des parents pour les encadrer. Les mouches agressent les enfants du pré-primaire à l?heure du déjeuner, à tel point qu?ils doivent rester à l?intérieur. Le va-et-vient incessant des camions de déchets qui traversent le village à 100 à l?heure est abrutissant.
Chaque famille a son lot de maladies respiratoires et cutanées. Selon les habitants, les médecins ne reconnaissent pas que le fait de vivre à proximité de la seule décharge de l?île qui, en passant, traite aussi des déchets dangereux, soit la source de leurs maux. Pour la maladie respiratoire, ils prescrivent des pilules et, pour les maladies cutanées, des pommades. Des remèdes qui traitent ces maux temporairement, et encore. Les chiens errants sont ameutés par le vent qui leur apporte des promesses de nourriture. Le ruisseau, qui était au centre du quotidien du village avec ses anguilles et ses crevrettes, n?est plus qu?un cours d?eau inerte. «Dilo pe gaze», se plaint le président des Forces vives, Balkrishna Goorcharan. Les effets à long terme ne sont pas encore connus mais Mahendranath Boyjnath craint que les émanations du dépotoir ne soient cancérigènes.
ZONE SINISTRÉE
Les villageois se livrent facilement. Poosmawtee Ram a 55 ans. Elle cultive des légumes derrière un terrain de football non loin de la décharge pour compléter sa pension de veuve. Le terrain est souvent recouvert d?eau en raison des pluies fréquentes. Elle doit y patauger. Elle retire ses bottes en caoutchouc pour montrer l?eczéma qui lui ronge les pieds. «Zame mo ti gagne problem avan», soupire-t-elle avant de parler des odeurs. «Ena fwa mo lakaz mo na pa kapav manze.»
Pour sa part, Ansuya Bungsraz, 45 ans, se plaint de maux de tête et d?estomac. Les s?urs, Sweety et Swasty, indiquent leurs pieds qui portent le même eczéma que celui de Poosmawtee. Il semblerait qu?elles l?aient contracté après avoir lavé des vêtements dans le ruisseau. De nombreux habitants montrent leur peau couverte de tâches blanches. Une zone sinistrée.
Mahendranath Boyjnath et Balkrishna Goorcharan récitent la liste des mesures grossièrement insuffisantes employées par le gouvernement pour minimiser l?impact de la décharge. Un ministre avait proposé de planter du vétiver autour du CET pour limiter les odeurs. Aussitôt dit, aussitôt fait. Les plantes n?ont pas fait long feu. Mahendranath et Balkrishna s?esclaffent de rire. Interrogés sur la raison de cette bonhomie, ils disent : «Le parfum du vétiver se trouve dans ses racines !» Les autorités ont également couvert la décharge d?une bâche la nuit pour empêcher l?odeur de se propager. Mais ceux chargés de la retirer le lendemain furent accueillis «par une explosion d?odeurs». Ils mentionnent aussi la chaux, qui en plus d?être onéreuse, peut polluer les nappes phréatiques.
Les villageois attendent donc août pour être fixés sur leur sort. Ils savent cependant que les élections arrivent et que leurs problèmes n?auront pas une place importante pendant les prochains mois. Mais, si le gouvernement fait de Mare-Chicose un mega landfill, comme le suggère le rapport Carl Bro, ils devront être relogés. Du moins, ils l?espèrent. La moindre des choses, pour nous Mauriciens qui contribuons à faire de Mare-Chicose ce qu?elle est, serait de garder une petite pensée pour les villageois à chaque fois qu?on jette quelque chose à la poubelle. Comme le souligne Mahendranath Boyjnath, «Nou zis envi gagn ban memdrwa qui tou ban Morisyen».
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