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La police et les courbettes

14 janvier 2006, 20:00

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Nous sommes dans les années 80. Un ministre qui se croit tout permis téléphone au commissaire de police, Bhardwaz Juggernauth, pour suggérer qu?un de ses proches, constable, soit promu sergent sous prétexte qu?il fait déjà le travail généralement confié à quelqu?un de ce rang.

Le commissaire qui n?a pas froid aux yeux en prend bonne note. Et pour bien faire comprendre au politicien qu?il est seul maître à bord, il fait muter le constable à un poste inférieur. Le ministre comprend bien vite qu?il n?y a pas lieu d?insister.

« Depuis, les temps ont considérablement changé », explique un ancien officier qui nous raconte cette anecdote, sous le couvert de l?anonymat. « Le commissaire Juggernauth a sans doute été le dernier des commissaires qui avait le courage de dire leurs quatre vérités aux politiciens. Depuis, c?est le vertical fall. »

Lors de son point de presse du 7 janvier, le leader de l?opposition laisse percer son inquiétude concernant la mainmise politique sur le département de la police.

Pour avoir exercé au pouvoir à diverses reprises, il devrait sans doute être le dernier à s?en offusquer.

« Les choses ont commencé à se gâter lorsque le gouvernement s?est mis à octroyer des contrats à des commissaires qui partaient à la retraite. Pour ne pas gâcher leurs chances de décrocher un tel contrat, certains font tout pour plaire aux politiques », affirme un ancien haut gradé.

L?ingérence politique est souvent subtile. Elle s?exerce surtout dans les cas de transfert et d?affectation. C?est ainsi que le commun des mortels a du mal à comprendre la logique des promotions à des postes souvent taillés sur mesure.

C?est dans un tel registre qu?il faut sans doute interpréter la création, à partir des années 90, d?une profusion de postes d?Assistant Commissioner et de Deputy Commissioner. Des fast tracks qui ont permis aux Bhimsen Kowlessur, Raj Dayal et autres Cyril Morvan de brûler les étapes pour accéder au fauteuil de commissaire.

« Tout manigancé pour pourrir son existence »

De telles man?uvres ont fini par avoir raison de l?esprit d?indépendance démontré avec fierté par des commissaires de la trempe de feu Juggernauth. Deva Colunday en sait quelque chose. Cet ancien chef inspecteur a dû aller en cour pour obtenir justice contre la Disciplined Forces Service Commission et le commissaire de police. Il pense dur comme fer que les tribulations recontrées durant les dernières années de sa carrière découlent du fait qu?il avait traduit en justice et fait condamner un ancien politique et directeur de collège qui n?avait pas respecté les procédures administratives prescrites par la Private Secondary Schools Authority. Il est d?avis que l?homme politique nommé ministre en 1983 « a tout manigancé pour pourrir son existence ».

L?ancien policier qui, à deux reprises, avait été interdit de ses fonctions puis dégradé, tenta une action en justice en juin 1992 pour obtenir réparation. La Cour suprême mit cinq ans à trancher. Dans un verdict rendu le 28 janvier 1997, les juges Vinod Boolell et Vidya Narayen conclurent que « The record of the Commission shows that the applicant was, since his interdiction in 1987 until 15th January, when he retired, the victim of a well orchestrated persecution at the hands of the then Commissioner of Police ».

Mais même s?il a été largement médiatisé, le cas de l?ancien chef inspecteur Colunday est loin d?être un cas isolé.

Souvenez-vous de l?affaire des billets de banque usagés volés aux Casernes centrales en septembre 2002. Lorsque la CID de Port-Louis Sud a commencé à s?intéresser de près à un cadre de la Banque de Maurice, le dossier lui a été retiré et l?équipe d?enquêteurs démantelée.

Ce qui avait alors donné lieu à de vifs échanges de propos au Parlement entre le leader de l?opposition d?alors, Navin Ramgoolam, et le vice-Premier ministre et ministre des Finances, Paul Bérenger.

Rien qu?à l?entendre, il était évident que Paul Bérenger ne tenait pas l?enquêteur principal, Dev Jokhoo, en odeur de sainteté. L?ancien chef inspecteur a ainsi subi deux mutations en l?espace d?un mois et s?était retrouvé aux garages de la Special Mobile Force (SMF). Tout comme Hurrydeo Raddhoa qui embarrassait l?ancien pouvoir à cause de ses « méthodes ».

Mais Dev Jokhoo avait-il été puni en raison de cette enquête ou pour avoir côtoyé Navin Ramgoolam de trop près du temps où il était chef du gouvernement ? Paul Bérenger avait officiellement affirmé au Parlement, que l?officier avait un « agenda politique » et était « overeager » en arrêtant le cadre de la Banque de Maurice.

Bérenger avait aussi d?autres raisons de ne pas le tenir dans son c?ur. C?est ce même Dev Jokhoo qui avait été dépêché par Navin Ramgoolam en mission spéciale à Madagascar pour retrouver Toorab Bisssessur, membre de l?escadron de la mort. Ce dernier avait trouvé refuge dans la Grande Ile grâce à une aide financière de Paul Bérenger et voulait faire des révélations.

Sous le couvert de l?immunité parlementaire, Paul Bérenger n?a pas ménagé l?intégrité de l?officier, allant jusqu?à l?accuser d?avoir « mess up » les révélations du repenti. C?est ainsi que le policier qui a été formé en matière de sécurité a dû ronger son frein au garage de la SMF, puis à la Special Support Unit.

Transféré à la SMF pour avoir accompagné son épouse

Juillet 2005, les travaillistes sont de retour au pouvoir. Dev Jokhoo retrouve grâce aux yeux de l?hôtel du gouvernement et tout assistant surintendant qu?il est, il se voit confier la responsabilité du National Security Service, équipe qui rend compte directement au Premier ministre. Dans le passé, un tel poste était confié à un Deputy Commissioner.

Le retour des travaillistes est également salutaire à Hurrydeo Raddhoa. Cet officier qui avait ouvertement critiqué le commissaire de police et qui lui avait même fait servir une mise en demeure, monte en grade. Il est placé à la tête de la Major Crimes Investigation Team (MCIT) grâce à deux promotions éclair. En moins de deux mois, il passe de chef inspecteur à surintendant.

À la police bien plus qu?ailleurs, une élection générale donne souvent lieu à une infernale valse de transferts. Et ce pour divers motifs. L?époux d?une candidate de l?Alliance sociale n?avait-il pas été transféré de manière punitive à la SMF pour avoir osé accompagner son épouse sur le terrain ?

Inversement, ceux jugés proches de l?ancien gouvernement ont pris le chemin des casernes de Vacoas. C?est le cas d?un ancien chef enquêteur de la CID du Nord considéré trop intime avec un ancien ministre. De tels transferts ne font qu?alimenter la frustration et freinent le bon déroulement de certaines enquêtes.

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