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La passionaria
Ama Bussia, vous êtes engagée en politique depuis votre adolescence. Comment une jeune fille en pleine période de colonisation trouve-t-elle le chemin de la politique active?
C?est vrai que ce n?était pas courant à cette époque de voir une jeune fille s?engager en politique. Mais je viens d?une famille traditionnellement engagée en politique. Je suis née et j?ai grandi dans ce milieu. Cela vous donne une conscience. Je viens d?une famille royale au sein de laquelle il y a toujours eu deux factions. C?est très africain. Ma faction s?occupait surtout de politique. Et c?est comme ça que j?ai vécu et grandi avec cette réalité.
Etes vous heureuse de ce choix ?
Ah oui ! J?adore la politique, c?est ma vie. C?est une partie intégrante de ma personne. Je crois pouvoir dire qu?il n?y a rien au monde qui m?intéresse plus que ça. Et puis, quand je dis politique, je ne parle pas forcément de pouvoir, etc. Mais je crois que si on aime aider les gens, aider son pays, la politique est la chose idéale. C?est un des moyens les plus effectifs d?aider les hommes. La politique vous met en contact et vous fait voir le vrai pays dans lequel vous vivez. Quand on vit en Afrique où il y a tant de misère encore, choisir la politique me semble un choix inévitable si on aime les gens.
Vous êtes aujourd?hui un haut personnage de l?Etat, membre du Conseil d?Etat, cette position ne vous oblige-t-elle pas finalement à rester en dehors de l?action politique ?
Oui, et je peux vous dire que cela me manque. Vous savez, à neuf ans, je transportais les affaires de mon frère, son sac, sa gourde d?eau, quand il traversait le pays pour faire sa campagne politique. Il a été Premier ministre du Ghana, de 1969 à 1972. Je le suivais partout. Et cette sacrée politique est vraiment dans mon sang ! Je m?en suis occupée activement jusqu?en l?an 2000. Quand le président John Kufuor a été élu, il a décidé de me nommer au Conseil d?Etat, comme un de ses conseillers. C?est une autre manière de faire de la politique. Même si aujourd?hui je ne peux pas faire de la politique partisane, monter sur une estrade, parler?
Cela vous manque ?
Oui, je mentirais si je vous disais le contraire. Mais c?est une autre manière de s?occuper de politique. Vous savez, le Conseil d?Etat a 25 membres. Dix viennent des régions du pays, puis il y a des membres ex-officio, l?ancien Chef-Juge, l?ancien chef de la défense, l?ancien commissaire de police, enfin il y a des membres nommés par le président. Je fais partie de ceux-là depuis 2001.
La question peut vous paraître étrange, mais je vous la pose quand même : pensez-vous que l?indépendance ghanéenne a été une réussite ?
C?est une réponse mitigée que je dois vous donner. Dans le sens que sur certains plans nous avons fait des choses bien. Le premier président, Kwamé Nkrumah, avait une grande vision. Mais plus tard, les choses ont mal tourné, lorsque Nkrumah a décidé de faire du Ghana un one party state. Les opposants au régime furent mis en prison à travers le Preventive Detention Act. On arrêtait les gens sans aucune raison, sans jugement. Nkrumah est devenu un dictateur. Mon frère, qui était le chef de l?opposition à cette époque, a dû fuir le pays et s?exiler. Tous ses amis avaient été arrêtés. Certains sont morts en prison.
Vous êtes partie en exil avec votre frère. Comment vit-on cette fuite de son pays quand on est engagée, comme vous l?étiez, en politique ?
C?est très douloureux. Nous sommes partis en Hollande, puis mon frère a été au Mexique. Je suis allée à Londres pour faire mes études. Mon frère est revenu quand Nkrumah a été renversé par les militaires, en 1966. Je suis revenue quelques mois auparavant, à la fin de mes études de Institutional Management. Je voulais revenir au pays.
En 1972, vous êtes emprisonnée après un coup d?Etat qui destitue votre frère, Premier ministre. N?avez-vous pas quelquefois désespéré de la démocratie au Ghana ou même de l?Afrique en général ?
C?est difficile, la démocratie. J?ai passé quelques mois en prison et j?ai eu tout le temps d?y réfléchir. Etre privée de sa liberté est une grande douleur. Il faut se dire qu?on n?a pas le choix. Mais je crois que ces choses étaient courantes dans les années 70-80. Aujourd?hui l?Afrique semble avoir appris la leçon. Les coups d?Etat nous font reculer. Elles mettent au pouvoir des gens qui finissent par être encore plus corrompus que ceux qu?ils ont chassés. Nos yeux se sont ouverts. Les citoyens savent qu?ils sont des instruments entre les mains de ceux qui font des coups d?Etat. Les citoyens ne sont plus dupes. Les coups d?Etat sont et seront de plus en plus difficiles à réaliser en Afrique. Même si la démocratie semble quelquefois connaître des soubresauts sur le continent.
Quand on voit la Côte d?Ivoire, le Togo, le Burkina Faso, on peut en douter?
Le Ghana est passé par des moments difficiles bien avant toute l?Afrique. Nous avons été les pionniers, en ce sens que c?est nous qui avons été le premier pays d?Afrique à obtenir son indépendance, en 1957. Nous avons connu des régimes militaires, dictatoriaux, comme celui de Jerry Rawlings pendant dix ans. Nous avons appris la leçon. Certains pays d?Afrique connaissent aujourd?hui ce que nous avons enduré il y a longtemps. Ils auront à apprendre aussi ?. C?est cruel, mais c?est comme ça.
Votre position est nuancée dans la mesure où vous avez été, en 1957, une des seules voix à dire que le Ghana n?était pas prêt pour l?indépendance, que le pays devrait mieux se préparer?
Oui, je le pensais sincèrement. Si nous avions eu un peu plus de temps pour nous préparer à l?indépendance, nous n?aurions pas connu tous ces coups d?Etat et ces régimes militaires. Quand je défendais cette idée, beaucoup de gens étaient contre moi et m?ont même fait comprendre que j?étais comme une traîtresse. Aujourd?hui, avec le recul des années, ils pensent que j?avais raison en voyant ce que nous avons vécu. Notre indépendance était prématurée. Je l?ai dit et je le maintiens. Nous n?avions aucune expertise pour gérer le pays dans tous les domaines. Tout le savoir était aux mains des Anglais?
Toute la décolonisation a connu ce phénomène?
Oui, mais certains pays, comme Maurice, par exemple, ont fait leur apprentissage sans des soubresauts comme nous ? coups d?Etat etc. Tout ça nous a retardé.
Le drame ne vient-il pas du fait que les chefs d?Etat de cette période ont embarqué leur pays dans des expériences socialo-communistes présentées comme des voies d?avenir ?
Exactement. Nkrumah nous a mis sur la voie du communisme. Ma famille, elle, voulait d?une expérience libérale. Et nous continuons à le dire. Le régime actuel est un régime libéral qui croit dans la libre entreprise. Et c?est pour cela que nous commençons à connaître un certain succès.
Nous sommes au début du 21e siècle, ne pensez-vous pas que la notion d?indépendance a changé de sens ?
C?est vrai que la notion d?indépendance est aujourd?hui plus économique que politique. Mais il ne faut pas oublier que tel peut être le cas parce qu?il y a eu, d?abord, des gens qui ont mené le combat de l?indépendance politique. Les pays africains ont connu une sorte d?inconsistance dans la gouvernance, qui nous a fait reculer. C?est ce qui a fait qu?on s?est mis à douter de l?indépendance. Peu importe les gouvernements, ce qu?il faut à l?Afrique, c?est d?abord une continuité démocratique. Vous savez, sous Jerry Rawlings par exemple, on est entré chez moi, on a tout volé, on a terrorisé les personnes qui travaillaient avec moi? Aujourd?hui, il n?y a plus de choses comme ça au Ghana.
A quoi attribuez la stabilité politique et économique du Ghana ?
Dans le livre de l?Ecclésiaste, il y a cette phrase : ?Il y a un temps pour semer, un temps pour récolter?. Nous avons semé les graines de la stabilité et nous sommes actuellement en train de les récolter. Nous sommes devenu un pays mature. Nous savons aujourd?hui accepter les critiques. Cela n?a pas toujours été le cas pour beaucoup de pays africains. Apprendre dure toute une vie.
Le professeur Dumont a eu cette phrase terrible qui résonne dans tous les coeurs de ceux qui aiment ce continent : L?Afrique est mal partie? Les événements lui donnent raison, selon vous ?
L?Afrique ne peut pas être pris comme une seule entité. Et puis, quand on pose les pieds sur le sol africain, quand on voit la réalité, on est moins pessimiste. La réalité africaine est très mal connue à cause des médias occidentaux. Quand mes petits-enfants qui habitent l?Amérique viennent ici, ils me demandent pourquoi il n?y a pas de singes dans les rues d?Accra, la capitale. Les gens n?ont pas la moindre idée de la réalité de l?Afrique.
Vous semblez dire qu?il n?y a aucune raison de s?inquiéter pour le continent africain? Vous comprenez que cela puisse surprendre ?
Non, je ne dis pas qu?il n?y a pas de quoi s?inquiéter. Mais je dis que tous les pays de la terre doivent s?inquiéter de l?avenir. La politique est imprévisible, que ce soit en Europe, aux USA ou en Afrique. Qui pouvait prédire le 11-septembre ?
L?Afrique francophone et l?Afrique anglophone ont connu des colonisations différentes. Pensez-vous que cela conditionne leur avenir ?
Les leaders de l?Afrique francophone étaient moins prêts au moment de l?indépendance. Il y avait encore beaucoup de Français partout. Les Anglais, au moment de l?indépendance, nous ont laissé nous débrouiller. Et nous avons appris par nous-mêmes. Mais à part cela, il n?y a pas d?Afrique francophone ou anglophone. Il y a l?Afrique. Comme vous le savez, les frontières elles-mêmes sont complètement artificielles. Nous avons presque tous la même culture. Mais il y a la barrière artificielle du langage imposée par les colonisateurs.
Quand on parle de l?Afrique, les problèmes de tribalisme reviennent comme une des raisons des violences qui agitent le continent?
Le tribalisme est une épine dans notre pied. Il crée d?énormes problèmes dans nos pays. Au Ghana, ce n?est pas vraiment un problème. Mais je dois, ici, rendre hommage à Nkrumah :
C?est lui qui a pu éliminer, en quelque sorte, le problème du tribalisme dans notre pays au moment de l?indépendance. Cela a été une grande réussite. Il nous a fait penser comme Ghanéen, pas comme membre de telle ou telle tribu. C?est difficile de décrire ce qu?est une tribu. Le tribalisme reste un poids pour l?Afrique. Tant de conflits auraient pu être évités. Il y a tant d?énergie utilisée pour ramener la paix et qui aurait pu être utilisée pour construire l?avenir.
Est-il raisonnable d?imaginer le démembrement de la réalité tribale?
Il n?y a que l?éducation. Rien d?autre. L?éducation unit et unira nos destinées. La destinée de tous les hommes.
Avez-vous déjà eu honte de l?Afrique ?
Non. Jamais. Je l?aime. Je n?ai pas toujours été fière de nous, mais honte jamais ! Ce continent est béni des dieux.
Béni des dieux alors que des millions de ses enfants meurent de faim ou sont victimes de guerres civiles ?
C?est parce que nous ne savons pas utiliser nos ressources.
Pourquoi ?
Manque d?un système d?éducation. Si vous allez au fond, vraiment au fond des problèmes, vous verrez qu?ils ont tous pour origine la colonisation. Mais il ne faut pas s?arrêter là. Nous, qu?avons-nous fait ? ?
(Long silence)
J?attends votre réponse?
L?Afrique est notre responsabilité. La responsabilité passe par l?éducation. Tout vient de là. Mon inquiétude vient aussi de développement du sida sur le continent même si au Ghana, les problèmes sont moins sérieux qu?ailleurs. Le sida est aussi lié à la misère, à la culture. Le monde n?est pas un lit de roses. Mais nous avons vaincu tant de misères?
?Si nous avions eu un peu plus de temps pour nous préparer à l?indépendance, nous n?aurions pas connu tous ces coups d?Etat et ces régimes militaires. Notre indépendance était prématurée.?
?Le tribalisme reste un poids pour l?Afrique. Il y a tant d?énergie utilisée pour ramener la paix qui aurait pu être utilisée pour construire l?avenir.?
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