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La linéarité à la Matisse de Jean-Claude Baissac

15 avril 2006, 20:00

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Jean-Claude Baissac a beaucoup roulé sa bosse artistique, d?abord dans l?atelier-totem de Serge Constantin, au sommet de notre Plaza, puis successivement aux Beaux-Arts de Durban (Natal Teknikon), dans des études de conception de stands d?exposition, à Paris et à Bruxelles, dans les amphithéâtres artistiques de l?université de Bruxelles, dans diverses galeries, exposant ses ?uvres, dans plusieurs villes européennes.

Las de la vie européenne, il revient s?ancrer dans l?Afrique australe à partir de 1975 et en profite pour donner libre champ à l?africanité de son ?uvre, marquée par des objets totems que relie un encadrement élaboré, géométrique, significatif. Il expose ses oeuvres dans les principales villes sud-africaines et illustre des livres de contes africains pour enfants, les seuls artistes au monde, au dire de notre Malcolm national, car ils gardent intacte la faculté d?émerveillement. Le Pr Ian Jordan profite de ce séjour prolongé en Afrique du Sud pour lui demander d?enseigner la lithographie dans son « Alma Mater », le « Natal Teknikon ».

Volonté de dépouillement graphique

Il attend les premières élections législatives libres et démocratiques en Afrique du Sud pour revenir dans son île natale et tenir la première exposition locale de ses ?uvres à la galerie Hélène de Senneville, Grand-Baie, en 1994, chez Amrita Diala, Grand-Baie, 2001, à la galerie Didus, aux Pamplemousses, avec Fabien Cango, en 2003.

D?éminentes institutions, dont la Natal Building Society, Deloitte and Touche, Frenken Architects, Paton Taylor, South African Rugby Union, Bay Restaurant Durban, le bâtiment rénové du Trésor au Port-Louis (à savoir si le « sanzeman » n?est pas passé par là ?), les hôtels Vera Club et Héritage, lui commandent des fresques ou des toiles. Le Dictionnaire de la Peinture sud-africaine lui consacre une notice particulièrement élogieuse : « His work is a reflection of the re-emergence of Austral-African culture and mythology. It has a vibrancy which is symbolic of South Africa today ».

Qui dit mieux?

Du jeudi 20 au samedi 24 avril, Jean-Claude Baissac expose, à la galerie du Moulin Cassé, Péreybère, une trentaine de peintures, simplement intitulées « Blanc et Noir ». L?absence de couleurs, marquant cette exposition et contrastant avec les précédentes, à en juger par les éloges de la critique pour sa maîtrise harmonieuse des couleurs, de leurs nuances et autres dégradés, dit bien l?importance donnée par notre artiste au trait, à ce premier jet qui donne naissance à l??uvre et suffit à lui-même pour lui donner sa plénitude.

Les références antérieures ne manquent pas pour donner raison à cette volonté de dépouillement graphique, poussé à l?extrême. On pourrait évoquer ici les dessins de l?art grec, les esquisses de Michel-Ange, du Picasso de la série des Don Quichotte, les dogmes principaux de l?art et de l?écriture chinois et japonais, la calligraphie arabe, les dessins de Jean Cocteau à Milly-la-Forêt, les derniers dessins d?Henri Matisse.

Mais pourquoi ne pas renvoyer tout bonnement Jean-Claude Baissac à son premier maître à dessiner : l?inoubliable Serge Constantin. Aucun amateur de belles peintures et de beaux dessins ignore que l?ancien conservateur de théâtre municipal de Rose-Hill n?a pas son pareil pour esquisser, sur le premier morceau de papier venu, le tourbillon de pensées graphiques et visuelles qui valsent à mille temps dans un cerveau, le sien, ne connaissant pas, aujourd?hui encore, la signification du mot « repos ».

Tout n?est certes pas trait absolu dans cette exposition « Blanc et Noir » mais il la domine, même quand il ressent le besoin de se dédoubler et même de se multiplier pour mieux dérouter le tout venant qui peine à retrouver le sujet principal au milieu de ses clones.

Une grâce linéaire dans ses dessins

Le trait fondamental de Jean-Claude Baissac, dessiné d?une poigne assurée et vigoureuse, transfigure pour commencer le corps féminin toujours divinement dénudé. Il donne grâce et ampleur à une gestuelle, à une pose. Il est impressionnant de pouvoir dessiner tant de choses, toute la psychologie féminine en somme, avec une telle économie de moyens.

Baissac est moins heureux avec le visage qu?il craint par trop de déformer malencontreusement. Il réussit pourtant avec une main offrant des fleurs la merveille de grossir démesurément un geste pour qu?il devienne le résumé stylisé de tout l?amour-offertoire dont l?espèce humaine est capable. C?est Thérèse Martin, dite de Lisieux, qui enseigne que se parfume toute main offrant une fleur.

On peut retrouver cette grâce linéaire dans le dessin juxtaposant un oiseau au large bec et une coupe emblématique, traduisant bien la surabondance pouvant nourrir les oiseaux des champs jusqu?à la fin des temps.

L?homme, le corps masculin, inspire moins Baissac. Il doit alors le multiplier sinon le surmultiplier pour qu?il parvienne à trouver consistance à ses yeux. À l?homme, il préfère la mêlée, la multitude, permettant tous les dédoublements, les clonages, les similitudes, les mimétismes.

Mille et un dessins mythiques

On retrouve aussi l?Afrique, présente avec ses fresques panoramiques, faites de mille et un dessins mythiques, inscrits dans un encadrement savamment dessiné et juxtaposé. L?Afrique est là avec ses masques, ses tortues, ses rhinocéros, son bestiaire imaginaire, offrant la part du lion à l?oiseau, nous transcendant de beaucoup notamment par sa faculté de voler sans se faire attraper.

Il y a enfin le Baissac marin, amoureux de voiliers, se dandinant devant une montagne également mythique mais qui se refuse d?être morne ni brabant, en dépit des souvenirs bruxellois forcément présents. Qui dit marine dit Port-Louis, coincé entre paquebots, chalutiers et montagnes dressant le pouce ou porteuse de tête hiératique.

Là aussi, autant que pour le corps féminin que ce chantre incomparable a su diviniser, il nous faut faire appel à nos réminiscences de Serge Constantin, tant l?esquisse est réussie en ce sens qu?au-delà de sa fugacité on retrouve si bien cet essentiel, invisible à l??il mais visible avec le c?ur seulement.

L?exposition « Blanc et Noir » de Jean-Claude Baissac se veut donc offrande à ses compatriotes et contemporains, offrande de ce trop-plein d?émotions artistiques qui bouillonnent en lui. Puisse-t-il seulement pouvoir disposer d?un public aussi talentueux que lui.

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