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La grande solitude des victimes

7 mai 2006, 00:00

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Christelle a perdu depuis longtemps ses illusions. De l?enfance, elle n?aura connu qu?un père aux mains « un peu trop baladeuses » et une famille désunie. Se reconstruire après un viol quand on n?a que dix ans et que l?on porte l?enfant de son agresseur n?est pas chose facile. Une étape d?autant plus éprouvante que le violeur n?est autre que son père. « Mo pa tro kone ki mo pou fer ar mo lavi aster la. Mo pou atann gaign baba la pou mo kone ki mo pou fer », confie la fillette avec un sourire gêné. Tout comme Christelle, Caroline, Natasha et les autres se retrouvent, comme trop souvent après un tel drame, livrées à elles-mêmes et sans le soutien psychologique ou légal approprié.

Une situation « inadmissible » pour de nombreux acteurs engagés dans la protection de l?enfance, qui déplorent ainsi l?« apathie » des autorités en la matière. Les récentes affaires de viol, font-ils ressortir, commis essentiellement sur des mineures de moins de seize ans, démontrent la nécessité pour les autorités d?élaborer une législation « plus sévère à l?encontre des coupables et mieux adaptée aux besoins des victimes ». Les chiffres sont inquiétants : 33 cas de viols ont été rapportés à la police l?année dernière, alors que 15 cas ont été enregistrés durant les trois premiers mois de cette année. Mais les délits connus des autorités ne constituent malheureusement que la partie visible de l?iceberg.

<B>L?attente d?une oreille compatissante</B>

Alors que le nombre croissant de victimes de violences sexuelles aurait dû faire réagir les autorités, il n?en est rien. Là où les pays d?Europe, ou plus proche de nous la Réunion, ont introduit des mesures efficaces de prise en charge des victimes, ? soutiens psychologiques et encadrements légaux ? Maurice reste aujourd?hui encore à la traîne. Les victimes de viol peuvent espérer recevoir, au mieux quelques jours après le drame, la visite d?un officier du ministère de la Femme, qui n?a pas toujours la formation appropriée.

La formation, qui est pourtant essentielle, semble être l?une des principales lacunes de notre système. Une réforme en profondeur est aujourd?hui une nécessité pressante. Nombre de pays, conscients de l?impact psychologique d?un tel drame, ont mis en place des cellules d?écoute et d?assistance constituées de psychologues et d?avocats spécialisés. Une telle structure n?existe pas pour l?instant à Maurice.

Sans parler de la formation quasi inexistante des officiers de police chargés de recueillir les déclarations des victimes de viol. Un constat qu?a aussi fait l?Attorney General, Rama Valayden, qui concède que des efforts doivent être faits de ce côté.

La ministre des Droits de la femme, Indira Seebun, assure pourtant qu?elle veille personnellement à ce que les victimes soient suivies par un psychologue. Une initiative fort louable au demeurant, mais qui n?est malheureusement pas appliquée avec constance. Plus d?une semaine après avoir rapporté le viol qu?elle a subi, Christelle attendait toujours une aide quelconque des autorités. « Zot nek finn dir nou pass guett zot vandredi? », lâche, dépitée, la mère de la fillette. D?autres victimes attendent elles aussi qu?une oreille compatissante les écoute.

Se disant outrée par les récents affaires de viol sur mineurs, la ministre semble cependant davantage vouloir se concentrer sur la prévention dans les écoles et auprès des parents. « Les enfants ne sont ne sont même plus en sécurité chez eux. Kan papa la pa pe respekte so tifi, ki mo kapav fer moi ? », se défend Indira Seebun. Et d?ajouter qu?elle compte entamer une campagne de sensibilisation à la protection des enfants. Si cette initiative est plus que nécessaire, cela ne suffit toutefois pas.

Un officier de la Child Development Unit (CDU) reconnaît, sous le couvert de l?anonymat, les limites de la législation actuelle. « Il est clair qu?il y a urgence à revoir les lois actuelles en matière de crimes sexuels. Il faudrait, par la même occasion, élargir la définition même du viol à toutes les agressions sexuelles aggravées, y compris sans pénétration », souligne cette même source.

Un avis que partage l?Ombudsper-son for Children, Shirin Aumeeruddy-Cziffra. Rama Valayden se montre, quant à lui, un peu plus réticent. « Il y a certaines personnes qui font des propositions qui ne tiendront pas un instant dans un cadre légal », déclare-t-il. Élargir la définition du viol n?est, selon lui, pas nécessaire puisque les lois prennent déjà en compte les degrés de gravité des crimes sexuels. « La législation à ce sujet est tout à fait adaptée, et c?est au niveau de l?application qu?il y a des efforts à faire », soutient l?Attorney General.

<B>Éviter un second traumatisme</B>

Maurice, explique Shirin Aumeeruddy-Cziffra, gagnerait à s?inspirer de ce qui se fait à l?étranger, notamment pour ce qui est de recueillir les dépositions des victimes de sévices sexuels. L?enregistrement vidéo des dépositions, qui est depuis peu appliqué aux criminels de droit commun à Maurice, est utilisé à l?étranger pour les victimes de crimes sexuels.

Cette méthode, fait ressortir un haut cadre du ministère de la Femme, éviterait aux victimes de subir un « second traumatisme ». Le même enregistre-ment est ainsi utilisé à chaque fois.

En l?absence d?une telle procédure, les victimes sont amenées à raconter en détail les sévices subis à plu-sieurs reprises.

« Mo nies so latet fatige. Linn bizin rakont bann gard ek bann dimounn dan minister tou seki finn arive. Li pas ti fasil pou li eksplik zot ki sa bann dimounn la inn fer ar li », confie Danielle, la tante de Caroline, 18 ans. Cette adolescente, qui souffre de troubles psychologiques, a été victime d?un viol collectif il y a deux semaines alors qu?elle se trouvait avec ses parents à Mont-Choisy. Un double drame pour la jeune fille qui avait été violée il y a un an par son voisin. Caroline, explique sa tante, souffre depuis de crises d?épilepsie aiguës.

L?enregistrement vidéo des victimes de viols, fait ressortir Rama Valayden, a depuis peu été introduit à Rodrigues. « Nous révisons le code pénal pour étendre cette pratique à Maurice. Elle devrait être complètement opérationnelle d?ici deux ans », assure-t-il. En attendant ces mesures, les victimes, blessées dans leur chair et leur esprit, devront répéter inlassablement ces longues minutes qui ont vu leur vie basculer dans l?horreur?

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