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La Fenice de Venise renaît de ses cendres

21 décembre 2003, 20:00

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INAUGURÉ en 1792, le mythique opéra avait été entièrement détruit par un incendie criminel en 1996. Après huit ans de travaux aux péripéties rocambolesques et un budget de 55 millions d?euros, la salle rouvre, reconstituée notamment d?après des scènes du film Senso, de Visconti.

Senso, de Visconti. Sur la scène de l?Opéra de la Fenice, à Venise, Le Trouvère, troisième acte. Manrico et Leonora se jurent un éternel amour lorsque surgissent des hommes en armes : on vient d?arrêter Azucena la Bohémienne, dont le supplice est imminent. La douleur filiale du Trouvère va alors se déclencher dans une déferlante de vengeance et de haine. Des balcons et de la galerie éclatent les cris des partisans galvanisés par la musique de Verdi. Une explosion de tracts verts, blancs, rouges pleut sur les Autrichiens assis au parterre. La caméra rase les corbeilles, épouse les colères et les visages.

Nous sommes en 1866, à la fin du Risorgimento, et la caméra de Lucchino Visconti tourne. Tourne dans cette Fenice de 1954 ce qui va devenir, à plus d?un titre, un moment de cinéma historique. ?Après l?incendie du 29 janvier 1996, qui avait détruit toute la salle, la réfection du théâtre à l?identique s?est tout de suite imposée, déclare Giampaolo Vianello, le surintendant de la Fenice. Nous nous sommes rendu compte que les documents d?époque, qui dataient de la reconstruction, après le premier incendie, de 1836, étaient insuffisants. Quant aux archives visuelles, elles concernaient surtout ce qui se passait sur scène. C?est pourquoi ces quinze minutes de Visconti ont été très précieuses. Analysées, décryptées, passées au peigne fin, elles ont permis de reconstituer avec minutie les objets, les matières, la décoration, les couleurs.?

Difficile d?imaginer que près de trois mois ont été nécessaires pour dégager les décombres de l?Opéra calciné, que des canaux adjacents ont été asséchés, qu?il a fallu construire une plate-forme flottant sur le Grand Canal, ancrer des tuyaux au fond de l?eau pour pulser le ciment, l?exiguïté des lieux ne permettant pas de le produire sur place. Huit ans après l?incendie, la restauration de la Fenice, qui a donné lieu à mille péripéties ? les travaux ont été interrompus à deux reprises, en 1998 et en 2001 ?, est désormais terminée.

Entrer dans la salle aujourd?hui est un éblouissement. Beauté des tentures et candélabres, peintures et décorations, dorures et bois sculptés, tout vibre à l?unisson d?une joie palpable : pour la seconde fois de son histoire, la Fenice ? le phénix bien nommé ? va renaître de ses cendres. Certains regretteront la patine qui avait adouci et fondu les verts et les roses des balcons, diluant le fameux bleu Fenice du plafond dans un subtil dégradé allant de la clarté à l?ombre pour dériver jusqu?aux profondeurs du vert jade. Cependant, refaire à l?identique n?a jamais été synonyme de muséal.

176 places de plus

Si le fameux adage - ?Là où il était, tel qu?il était? - a bien été le mot d?ordre, l?architecte Aldo Rossi (disparu en 1997) a imaginé, pour cet Opéra un nouveau théâtre, avec de vraies transformations. La jauge a été augmentée de 176 places (990, contre 814 précédemment). Comme au Liceo de Barcelone, lui aussi détruit par le feu, en 1994, on en a profité pour moderniser équipements scéniques et théâtraux, et pour créer des accès plus fluides.

C?est ainsi que la fosse d?orchestre a été pourvue de dégagements et flanquée de salles de répétition, tandis que le rachat de deux immeubles attenants au théâtre a permis un gain de surface de quelque 350 mètres carrés. Dans l?aile sud, on a même construit la Sala Rossi, un nouvel auditorium de 190 places, tout de finesse et de poésie, avec sa magnifique scénographie sculptée d?après un fragment de la basilique palladienne de Vicence, dont l?odeur caractéristique du bois de cyprès est un délice. Seul témoignage du feu, les fresques brûlées de Guidi dans l?une des salles Apollinee, nettoyées mais volontairement non restaurées.

?Il y a tout juste un an, nous pataugions encore jusqu?à la taille dans l?eau boueuse?, explique Pierluigi Alessandri, le dernier architecte commissionné pour l?achèvement des travaux après une longue et rocambolesque saga jalonnée d?entrepreneurs. ?La salle était à ciel ouvert, comme au Coliseum, et on avait seulement 630 jours pour tout achever.? Il a désormais l?esprit tranquille. ?Le plafond est terminé, ajoute-t-il. On est allé chercher à Rome le vieux peintre Silvano Mattei, qui travaille encore selon les techniques anciennes. Reste à poser quelques moulures aux corniches, à installer les abat-jour des corbeilles pour tamiser une lumière trop indiscrète. Sans vouloir faire copie d?ancien ? l?or des dorures a été baissé d?un ton ?, nous avons évité le flambant neuf : la Fenice est désormais un vieux théâtre du XXIe siècle.?

L?emblème même de l?oiseau immortel (debout, tête de profil et tenant dans ses pattes la rose et le laurier) a changé. Le nouveau modèle, réalisé d?après une gravure ancienne, remplace celui qui présida à la construction du théâtre, à la fin du XVIIIe siècle, et à son inauguration, le 16 mai 1792, avec un opéra de Paisiello, avant les créations contemporaines du Tancrède de Rossini (1813) et de Semiramide (1823). Quelques années plus tard, la grande Giuditta Grisi mourra d?amour pour Roméo dans les Capuleti ed i Montecchide Bellini (1830), peu avant l?ère des créations verdiennes de 1844 à 1857 ? Ernani, Attila, Rigoletto, La Traviata et Simon Boccanegra.

Sans rivale, hors la Scala de Milan, la salle est alors réputée pour le conservatisme de son public et l?excellence de ses chanteurs. Si le passage du siècle voit la Fenice s?incliner devant la scène milanaise, l?après-guerre provoquera une nouvelle flambée créatrice : de Stravinsky, qui dort au cimetière de San Michele, à Venise, The Rake?s Progress (1951), Le Tour d?écrou, de Britten, en 1954, sans parler des Italiens comme Luigi Nono (Intolleranza, 1961) et Bussotti (Lorenzaccio en 1972).

Retrouver cette aura d?antan, redorer ce lustre, reconquérir l?excellence: tel est le dessein du nouveau directeur artistique de la Fenice, Sergio Segalini, rédacteur en chef du magazine Opéra international depuis 1979. Le théâtre rouvrait le dimanche 14 décembre, avec un concert d?inauguration des Ch?urs et Orchestre de la Fenice, sous la direction du chef d?orchestre de la Scala de Milan, Riccardo Muti, auquel assistera le président de la République, Carlo Ciampi. Mais il faudra attendre novembre 2004 pour que la saison vénitienne réintègre définitivement ses pénates avec une Traviata dirigée par

Lorin Maazel.

Marie-Aude Roux

© Le Monde, Distribué par The New York Times Syndicate

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