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Enfants abusés à l’école des sourds

Un mineur convoqué six fois pour rien, la directrice de Pédostop s’insurge

28 juin 2026, 18:00

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Un mineur convoqué six fois pour rien, la directrice de Pédostop s’insurge

En juin 2022, huit enfants sourds et malentendants fréquentant l’École des sourds ont allégué avoir été abusés sexuellement par l’orthophoniste Ibrahim Sorefan, et ont porté l’affaire en cour. Le procès a traîné en longueur. Bon gré, mal gré, sept enfants ont jusqu’ici été entendus par la Children’s Court. Or, depuis janvier 2025, le dernier enfant devant être auditionné et contre-interrogé s’est rendu en cour six fois pour rien, l’affaire étant systématiquement renvoyée car la cour n’a pu retenir l’interprète de la langue des signes dont les services n’ont pas été reconduits ni remplacés. Une situation qui fait bondir la psychologue clinicienne Virginie Bissessur, directrice de Pédostop. Elle ne mâche pas ses mots dans l’intérêt supérieur de l’enfant.

Elle revient sur la gestion de cette affaire logée en 2024 auprès de la Children’s Court, soit deux ans après la conclusion de l’enquête policière. «Cette cour spéciale est censée accélérer le processus et mettre en place des procédures adaptées aux enfants. Dans la pratique, l’enfant témoigne face à une caméra dans une salle à côté de celle du tribunal et pas en présence de l’agresseur présumé. Mais ce n’est pas parce qu’on aménage des rideaux avec des dessins de Mickey Mouse dans une salle que la procédure devient child friendly», déplore Virginie Bissessur, qui ajoute qu’il n’y a même pas une salle où les enfants peuvent attendre d’être auditionnés et contre-interrogés. «L’enfant doit attendre à l’extérieur, sous le soleil comme sous la pluie ou devant la porte du tribunal où l’agresseur présumé va passer. De quoi l’intimider. Et je ne vous raconte pas les toilettes dégueulasses, dignes de celles d’une gare. Ce qui n’est vraiment pas approprié pour les enfants.»

Vu le temps pris entre les abus présumés en 2022 et les auditions en cour deux ans plus tard, Virginie Bissessur s’assure que la veille, un avocat et un interprète de langue des signes, rétribués par Pédostop, rencontrent l’enfant pour le préparer au feu roulant de questions auxquelles il sera soumis le lendemain. La directrice de Pédostop, qui accompagne aussi les enfants en cour, raconte que le premier enfant à avoir témoigné a été contre-interrogé par l’avocat de la défense du prévenu pendant trois heures d’affilée. «Et cela sans qu’intervienne l’avocate du Parquet censée défendre l’enfant. Comment peut-on contre-interroger un enfant pendant trois heures sans interruption, exactement comme on le fait pour un accusé de meurtre ou de féminicide ? C’est l’interprète de la langue des signes que la cour avait recruté à l’époque qui a signalé à la magistrate que l’enfant avait besoin d’une pause. Vous imaginez le topo !» Par la suite, précise-t-elle, la magistrate a compris qu’un interrogatoire de trois heures pour un enfant était intenable et s’est montrée plus flexible avec les autres enfants.

Pour sept des enfants concernés, les auditions se sont déroulées avec l’assistance d’un interprète de langue des signes dont les services étaient censés être rétribués par la cour. «Mais comme elle était payée au lance-pierre, au final, elle a préféré se retirer avant le dernier témoignage.»

Perles rares

Le dernier enfant qui doit encore témoigner a aujourd’hui 15 ans. La première fois qu’il a été appelé devant la Children’s Court, c’était le 9 janvier. «On l’a laissé se déplacer pour ensuite lui dire de rentrer chez lui car il n’y avait pas d’interprète en langue des signes. L’affaire a été renvoyée au 30 avril.» Il était question que la cour en trouve un. Cette instance a effectivement lancé un avis de recrutement pour plusieurs interprètes de langues, dont un en langue des signes. «Ce qu’il faut savoir, c’est qu’il y a très peu de personnes formées à 100 % en langue des signes. Autant dire que ce sont des perles rares», explique Virginie Bissessur, qui précise qu’elle a été contactée par la Cour afin qu’elle leur réfère des interprètes en langue des signes. Elle a fourni deux noms.

Lorsque l’enfant s’est présenté en cour le 30 avril, l’affaire a été une nouvelle fois renvoyée au 8 mai en l’absence d’interprète de langue des signes. Le 8 mai, le même scénario s’est reproduit. «Personne n’a eu la décence d’appeler les parents de l’enfant la veille pour lui dire de ne pas se déplacer en cour. On l’a laissé venir pour lui apprendre que le cas a été renvoyé au 14 mai.» Et au jour dit, il n’y avait toujours pas d’interprète en langue des signes et l’enfant a dû rentrer chez lui bredouille, l’affaire ayant cette fois été renvoyée au 22 juin.

Et le 22 juin, l’enfant n’a pu être entendu ni contre-interrogé pour la même raison. «Cet enfant s’est déplacé à six reprises pour rien. Pour lui, c’est un martyr. Il en a marre. Au cours de la dernière séance, l’avocat du prévenu s’est énervé de ces délais. Cette fois, l’affaire a été tentatively renvoyée au 24 juillet. Allez savoir s’il y aura un interprète de langue des signes en cour ce jour-là. Vous trouvez ça normal, vous ?»

Pour la directrice de Pédostop, ce n’est ni plus ni moins que l’incompétence de la justice. «Tant que les magistrats refuseront – et là, je pèse mes mots – de se former sur ce qu’est le contrôle coercitif, les violences sexuelles et intrafamiliales sur les enfants, sur comment fonctionne un traumatisme, comment on doit poser des questions aux enfants victimes, on arrivera au même résultat. Cela fait quatre ans que j’envoie des invitations aux magistrates de la Children’s Court via l’Institute for Judiciary and Legal Studies pour qu’elles assistent à des formations tailor-made, animées par une experte sud-africaine en criminologie, le tout pris en charge par Pédostop. Personne ne vient. Est-ce à dire que lorsqu’on a terminé son Master of Laws, on sait tout sur tout et qu’on n’a pas besoin de se former? En France, l’École de la magistrature organise des cours sur ces thématiques pour que le personnel rattrape son retard de formation. On a récemment vu ce qui s’est passé dans ce pays avec l’assassinat de la petite Lyhanna Rameau Bernard et le manque de formation des juges et le manque de collaboration entre les autorités. Attend-on qu’il y ait une Lyhanna mauricienne pour agir ?»

Elle fait ressortir que les procédures sont bancales. Lorsqu’un enfant est victime d’abus, ce n’est pas un policier de la Brigade de la protection de la famille qui mène l’enquête. Celui-ci ne fait que recueillir la déposition de l’enfant et c’est un policier du poste de police où le crime a été perpétré qui mène l’enquête. «Il croule déjà sous une pile d’enquêtes en souffrance et c’est un autre dossier qui s’y ajoute. J’ai noté un manque d’engagement des policiers qui doivent mener l’enquête. Comment peut-il en être autrement puisque ces policiers sont débordés et n’ont même pas été formés au profil des pédophiles ? On l’a vu dans les cas mauriciens récents, les pédophiles sont des multirécidivistes. En France par exemple, un pédophile fait en moyenne 150 victimes.»

Bénéfice du doute

Elle évoque une autre ineptie une fois que l’enquête policière est bouclée et que l’affaire est finalement logée en cour. «Dans le code d’éthique et de déontologie des State Counsels, ils n’ont pas le droit de rencontrer l’enfant qu’ils iront défendre en cour. L’enfant pour eux n’est donc qu’un dossier. L’auteur a le temps de se préparer avec son avocat, mais pas l’enfant avec celui qui va le défendre. Si Pédostop ne prépare pas l’enfant la veille et que l’enfant oublie un détail ou qu’il se trompe, l’avocat de la défense de l’accusé présumé va s’empresser de dire que l’enfant a menti, que sa parole n’est pas fiable. Voilà pourquoi dans trois quarts de ces cas, le magistrat accorde le bénéfice du doute à l’agresseur. Si les magistrats avaient été formés au préalable, ils sauraient que le trauma impacte la mémoire et que c’est normal que la victime ait des oublis.»

Appelée à dire si elle a approché l’Attorney General pour évoquer ces non-sens, Virginie Bissessur réplique par l’affirmative. «L’Attorney General m’a répondu que le système judiciaire est ainsi, qu’aucun magistrat n’est formé à ces thématiques et que tous les trois ans, les magistrats sont mutés à d’autres cours. Le temps pour eux de comprendre le cas, voilà qu’ils sont envoyés ailleurs et leur remplaçant doit alors se familiariser au dossier. Ce qui prend encore du temps et explique qu’avec un système pareil, on fasse venir un enfant à besoins spéciaux six fois en cour pour rien et que tout le monde se défausse sur son prochain, mais personne n’assume sa responsabilité.»

Que faire pour renverser la vapeur ? «Que des gens grassement payés fassent leur travail et trouvent un interprète de langue des signes en temps et en heure. Il faudrait aussi que les détenteurs d’un Master of Laws je-sais-tout descendent de leur piédestal et acceptent de se former à des notions qu’ils ne maîtrisent pas.» Elle ajoute qu’il faudrait une réforme en profondeur du système judiciaire. «En ce moment, un comité de haut niveau revoit la Children’s Act. N’y sont invités que la police, les membres du bureau du Directeur des poursuites publiques, le personnel du Parquet et les fonctionnaires du ministère de l’Égalité des genres et du bien-être de la famille. La société civile n’est pas consultée, ni invitée. Encore une fois, on va faire une loi qui facilite le travail des institutions mais qui ne sera en aucun cas child centered et trauma informed.»

La seule avancée à venir dans le système, souligne-t-elle, a été le camera recording of children qui leur évite un nouveau traumatisme d’avoir à répéter leur histoire à plusieurs reprises. «Mais nous ne sommes pas sortis de l’auberge car il faudrait qu’il y ait des amendements pour que l’enregistrement de l’audition soit admissible en cour afin que l’avocat de l’accusé présumé ne puisse récuser cette preuve.»

En attendant les changements espérés, Pédostop est en train de réaménager les salles dans sept bureaux de la Brigade de la protection de la famille à Maurice et une dans le bureau de Rodrigues. «Nous avons mis tous les moyens à la disposition de la police pour que l’enfant qui donne sa déposition puisse être à l’aise. On a fait repeindre les salles et on les équipe de petites tables et de petites chaises pour que les policiers qui prennent la déposition des enfants soient à leur hauteur. On a aussi donné à la Brigade des maisons de poupées pour que les enfants puissent montrer dans quelle pièce ils ont été abusés, de même que des poupées avec des vêtements en scratch pour que les enfants puissent montrer ce qu’on a fait à leur corps. On a offert aussi des flash cards pour aider les enfants à montrer ce qu’ils ressentent. En novembre 2025, nous avons fait venir des experts du centre médicolégal du Centre Hospitalier Universitaire de SaintPierre à La Réunion et de la Brigade des mineurs de France pour former les fonctionnaires du ministère de l’Égalité des genres et du bien-être de la famille et, en juin, 80 policiers de la Brigade de la protection de la famille ont été formés à l’audition des mineurs, comment on les accueille, comment on doit poser des non leading questions, etc. Si une petite organisation non gouvernementale comme nous, aux moyens limités, peut faire cela, le gouvernement avec les moyens dont il dispose fait quoi pour les enfants ?»

Elle est consciente qu’elle va s’attirer les foudres du système judiciaire. «La police a coopéré sur tous les projets, les fonctionnaires de l’Égalité des genres aussi. Ils ont accepté de se remettre en question et de revoir leur façon de faire. Il n’y a que le judiciaire qui refuse. Je ne suis pas là pour faire plaisir à quiconque. Tant qu’il y aura à dénoncer, je le ferai, dans l’intérêt supérieur de l’enfant.»

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