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La faculté de revivre l?Histoire de Natacha Appanah

9 septembre 2007, 00:00

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Le Prix Fnac 2007 récompense à juste titre la dernière ?uvre romanesque de Natacha Appanah, Le dernier frère. La trame en est particulièrement attachante. Elle a, de plus, le mérite, de faire revivre, un pan douloureux et méconnu de notre histoire coloniale. Il convient d?insister le plus possible sur cette épithète, car elle atténue notre responsabilité mauricienne dans le drame des 1 500 réfugiés juifs, détenus à la prison centrale de Beau-Bassin, pendant la Seconde Guerre mondiale.

Natacha Appanah donne l?impression d?être de ceux ayant choisi de noircir encore une situation déjà bien triste par elle-même. Si nous voulons être objectifs, nous ne devons pas oublier le contexte de la Seconde Guerre mondiale.

Hitler n?est pas, en 1939, ce monstre ayant, entre autres, concocté les camps de concentration et les fours crématoires, découverts après la libération de l?Allemagne de ses hordes nazies. Avec Mussolini, le fasciste italien, et Franco l?Espagnol, ils sont pour beaucoup de bien-pensants, au Vatican comme à Maurice, les mieux placés pour délivrer le Monde Libre, sinon la civilisation chrétienne, des menées bolcheviques, matérialistes et athées de l?Union soviétique que le Petit Père des Peuples, Joseph Staline, tient d?une poigne d?acier.

On ne compte plus les V.V.I.Ps d?avant la Seconde Guerre mondiale, en Europe de l?Ouest, à prendre position en faveur d?Hitler et des autres fascistes, dans l?espoir de mater les diverses velléités révolutionnaires.

En France, un maréchal Philippe Pétain, la Providence de Verdun, succombera aux charmes totalitaristes du moustachu Hitler. Et une partie de la France le suivra aveuglement jusqu?à la Libération de Paris, le 24 août 1944.

En Grande-Bretagne, le roi Edouard VIII doit abdiquer. Officiellement parce qu?il refuse de se séparer d?une Américaine divorcée, Mme Simpson. En fait, parce qu?il ne cache guère ses affinités pour Hitler et que partage, sinon nourrit, la future duchesse de Windsor.

Et combien de fois n?entendons-nous pas autour de nous la phrase la plus sinistre pouvant parvenir à des oreilles démocrates : « Seule une dictature peut remettre notre pays sur de bons rails ! » Ceux, qui profèrent de telles bêtises, ne savent pas combien ils épousent la pensée de ceux qui préparent le chemin d?un fascisme qui est loin d?avoir dit son dernier mot. Il nous suffit de savoir que George Bush a osé poser ses pattes criminelles sur notre Diego Garcia pour savoir que le spectre fasciste n?est pas bien loin.

En Palestine, les colonialistes anglais sont pris dans un étau, composé d?une part des Arabes, chrétiens et musulmans, refusant de céder leurs terres ancestrales et séculaires à qui que ce soit et des juifs errants et revenants, épris de Terre Promise et qui confondent volontiers Yahveh et un certain Balfour, trop généreux en promesses à tenir aux dépens de pauvres Palestiniens. Ils acceptent au compte-goutte l?arrivée d?immigrants juifs dans leur pays. Les Anglais doivent donc refouler tous ceux dont les papiers ne sont pas en règle, s?ils ne veulent pas être refoulés prématurément.

À Maurice, les autorités coloniales comme la population mauricienne craignent comme la peste, une éventuelle invasion japonaise, sachant que les Nippons occupent déjà Singapour et la Birmanie et qu?ils sont donc aux portes de l?Australie et de l?Inde. On ne badine donc pas avec celui qui pourrait préférer les menées de l?axe totalitaire Berlin-Rome-Tokyo à la Résistance du Monde Libre et aux efforts des Forces Alliées.

<B>Des regards soupçonneux</B>

N?oublions pas que les 1 500 réfugiés juifs viennent de l?Europe de l?Est où l?on ne compte plus les dirigeants politiques à avoir pactisé avec ce diable d?Hitler.

À chaque torpillage d?un navire, venant à Maurice ou quittant Port-Louis, des regards soupçonneux se tournent volontiers vers les 1 500 réfugiés juifs. N?ont-ils pas pu communiquer illégalement, grâce à des postes clandestins de radio-émetteur, avec les sous-marins ennemis ? C?est archi-faux, mais qui veut noyer son chien lui invente une gale funeste.

Pour leur propre sécurité, les réfugiés-ci doivent vivre cloîtrés dans un même endroit. Il n?est pas facile alors de loger et de nourrir 1 500 personnes dans une île Maurice soumise aux pires rationnements. Cela peut choquer, mais on choisit la prison de Beau-Bassin pour les loger pour des raisons de contrôle.

Très vite cependant des comités se mettent en place pour essayer d?atténuer autant que possible les rigueurs de cette détention. Dépendant des circonstances, les autorités militaires assoupliront ou non les rigueurs de la détention des réfugiés juifs, mais officiellement des détenus pour cause d?immigration illégale en temps de guerre.

Natacha Appanah réussit cependant à construire une ?uvre romanesque attachante autour de cet épisode pas assez connu de notre Histoire. Elle a beaucoup de mérite, car sa jeunesse et l?extrême difficulté de se documenter sur ce qui s?est passé dans la prison de Beau-Bassin, entre 1940 et 1945, ne facilitent guère sa tâche. Elle a cent fois raison quand elle fait comprendre toutes les difficultés qu?éprouve son héros, Raj, à connaître la véritable histoire de son frère juif, David.

Nous glisserons volontiers sur quelques anachronismes comme les uniformes marron et bleus des gardes-chiourmes et des policiers alors qu?ils sont, entre 1940 et 45, condamnés au sempiternel kaki. Même le gris la police est postérieur à cette époque colonialiste et kaki.

Ce sont des détails insignifiants à côté de l?émouvante quête d?une fratrie qui échappe tout le temps à l?infortuné Raj. La disparition de ces deux frères à Mapou n?a rien de surprenant. Seuls ceux, qui ignorent tout de la brusque montée du niveau de l?eau de nos rivières quand s?abat en amont une de ces trombes d?eau les plus dévastatrices, s?offusqueront de la soudaine disparition de deux frères en de semblables circonstances.

Natacha Appanah fait preuve de la plus grande virtuosité pour recréer cette île Maurice de 1945 qu?elle n?a pu connaître en raison de son jeune âge. Elle sait voir cette île Maurice tourmentée à travers les yeux de ce gamin de dix ans qu?est Raj et excelle dans l?art de décrire ce monde, en ayant la patience de nous livrer, pièce par pièce, chaque morceau de son beau puzzle.

À la lecture des différentes descriptions de la terre assoiffée du Nord, du coup de vent qui rend méconnaissable les paysages les plus familiers, de cette violence domestique et machiste qui vous fait honte d?être mâle dans notre peau, on a peine à croire que nous avons affaire à une romancière pouvant aisément être la fille de ce Raj aujourd?hui septuagénaire et que hante toujours le souvenir de l?autre roi de son enfance que fut ce David, venu des terres inconnues et aspirant comme d?autres à une Terre Promise.

Le dernier frère de Natacha Appanah a surtout le mérite de nous interpeller en nous faisant prendre conscience que nous sommes responsables de toutes les misères pouvant exister autour de nous.

<B>Nous sommes coupables?</B>

Pire même, dans notre ignorance crasse, nous mettons souvent des bâtons dans les roues de ceux qui veulent venir en aide à l?île Maurice souffrante. Natacha Appanah sait dire les mots qu?il faut pour nous faire comprendre que nous ne valons pas mieux que cette brute de père de Raj qui ne sait que frapper le plus férocement sa femme et ses enfants parce qu?il s?abrutit d?alcool comme nous de confort et de matérialisme.

Il suffit de penser à notre indifférence ô combien coupable à l?égard de l?île Maurice sidéenne pour savoir que Natacha Appanah a raison quand elle nous fait comprendre que nous adoptons plus facilement une mentalité de garde-chiourme plutôt que d?oser comprendre, comme Raj, pourquoi notre monde est si injuste.

La prison de Beau-Bassin fut certes sinistre pour nos réfugiés juifs de la Seconde Guerre mondiale, mais pas plus désespérante que la prison psychologique dans laquelle nous enfermons nos frères et s?urs atteints du VIH-Sida. Elle n?est pas moins sinistre que notre prison centrale actuelle où des détenus quasi innocents risquent à tout moment d?être violés et de se retrouver malades du sida, quand on ne les égorge pas, parce qu?on les livre sans défense à des récidivistes endurcis.

Nous savons mais nous nous taisons. Nous sommes donc également coupables. Les victimes innocentes de notre lâcheté sauront nous le rappeler à l?heure du Jugement. Merci Natacha Appanah de nous le rappeler avec autant de talent.

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