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La dispersion des collections d’Eureka
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La dispersion des collections d’Eureka
La mi-juin 1981 s’inscrit comme une époque particulièrement triste en matière de préservation des collections patrimoniales mauriciennes, le plus souvent dispersées lamentablement lors de ventes aux enchères. Celles-ci se font de plus en plus rares et ce ne sont pas nos commissaires-priseurs qui nous contrediront à ce sujet. La vente aux enchères de la succession des dernières héritières directes de Sir Henry Leclézio reste gravée dans la mémoire des connaisseurs des ventes à l’encan les plus intéressantes.
Connaisseurs est le mot qui convient en la matière. Il faut lui adjoindre celui de « patience » car tout vient à point à qui sait attendre. Telle demeure la devise de cette clientèle particulière qui privilégie les objets déjà riches d’un glorieux passé et d’une histoire intéressante. Elle les préfère et de loin aux objets neufs et sans âme exposés en magasins ou en grande surface, sentant encore la fabrication industrielle et l’anonymat le plus complet. Sur le plan qualitatif, le neuf rivalise difficilement avec l’ancien et les antiquités, exhalant une saine odeur de fabrication artisanale que viennent enrichir des quarts de siècle d’affection et de tendresse familiales, prodigués par d’anciens propriétaires trépassés. Ces acquéreurs, au flair particulier, savent que leurs achats particulièrement judicieux leur apporteront, en sus du souvenir tangible et concret d’anciens propriétaires, un peu de leur âme, beaucoup de leur esprit, attaché à des objets devenus, par la force des choses, une parcelle de notre histoire commune. Les félicitations et autres approbations, suivant leurs acquisitions et venant de clients concurrents moins heureux et peut-être moins fortunés, ne peuvent que leur confirmer qu’ils viennent d’enrichir leurs collections personnelles de nouvelles pièces, assez enviées par d’autres connaisseurs pour mériter amplement faire partie d’une collection nationale mais privée sous l’égide d’une Fondation Mauricienne qu’aurait mise sur pied une association de mécènes plus intelligente et plus avisée que ce que nous avons à ce jour.
Cela est d’autant plus vrai pour les meubles en teck, en acajou, en macaque, en bois de pomme et autres essences indigènes, ayant fait leurs preuves, autrement mieux faits, plus solides, plus durables que ceux en plywood et autres contreplaqués douteux, en vente dans ces grandes surfaces pour meubles qui ne sont que le triste prolongement des entrepôts industriels, dans lesquels ils ont été tracés en série, découpés, assemblés, à la chaîne par des machines et autres robots humains, un peu à la manière de nos usines textiles où des dizaines de “modistes” assemblent des chemises, des pantalons, des vestes, des maillots, par centaines, par milliers, sinon davantage.
Jamais n’a-t-on autant, lors de la dispersion des collections d’Eureka, senti la nécessité d’une Fondation Mauricienne, constituée d’un fonds substantiel alimenté par de généreux donateurs et autres passionnés de trésors patrimoniaux, fondation privilégiant des placements de bons pères de famille, afin d’avoir toujours de quoi empêcher la triste dispersion de nos plus belles collections privées, telles celles de Sir Henry et Sir Jules Leclézio, des Kennedy, des Pougnet aux Quatre-Bornes, et de tant d’autres, trop nombreuses pour être énumérées ici. Il n’est pas trop tard pour la constituer car il existe encore, heureusement, quelques belles collections, pouvant aisément émuler leurs aînées. Mais que se passera-t-il après le départ infiniment regrettable de leurs propriétaires passionnés ? Chaque jour, qui passe sans la mise sur pied d’une Fondation-gardienne de nos plus belles collections et de nos trésors patrimoniaux, est autant de terrain cédé à cet ennemi sournois et implacable que sont l’insouciance, la négligence, l’imprévoyance, la désorganisation, le manque de coordination, le mépris mutuel, la bêtise. Là où nous devrions affronter un ennemi aussi dangereux en serrant les coudes, en nous estimant mutuellement, en faisant confiance à des chefs inspirés et motivants, nous agissons en ordre dispersé, chacun ignorant superbement ce que font les autres, ce qu’ils veulent faire et ce qu’ils sont capables de faire.
Le danger est d’autant plus grand que cette dispersion de nos joyaux patrimoniaux ne concerne pas que la population mauricienne. Nous sous-estimons la puissance d’achat des acquéreurs réunionnais, français, sud-africains et australiens, n’hésitant pas à faire les frais d’un voyage pour ne rien rater de nos meilleures ventes aux enchères, afin d’être sur place, prêts à se jeter sur la première aubaine passant à leur portée. Ils sont d’autant plus dangereux que les dollars, dont leurs poches et portefeuilles sont bourrés, ont autrement plus de valeur que les piastres-dollars encore utilisés dans nos ventes à l’encan, afin qu’elles rappellent encore une île Maurice se désagrégeant peu à peu.
La vente aux enchères des Leclézio d’Eureka, s’étalant sur plusieurs semaines illustre trop bien, hélas, la mise à sac par des acquéreurs étrangers de nos collections patrimoniales les plus précieuses. L’île Maurice était l’île aux trésors et nous ne le savions pas. Pas étonnant que les collectionneurs réunionnais se moquent des ignares que nous sommes. Ils n’ont qu’à s’emparer de ce que nous ne savons pas recueillir.
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