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?La Chine est un monstre qui ronronne pour le moment et ne s?est pas encore réveillé?
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?La Chine est un monstre qui ronronne pour le moment et ne s?est pas encore réveillé?
Avec un bénéfice de Rs 720 millions, la Compagnie mauricienne de textile (CMT) affiche encore une fois de bons résultats. Est-ce la hausse de l?euro qui a aidé ?
Louis Lai (L.L.) : Je ne suis pas sûr que le taux de change a été aussi favorable. Certes il y a eu la hausse de l?euro mais le dollar est en baisse et nous facturons 25 % de nos exportations en dollars. En fait, quand le dollar baisse cela complique notre problème car nos compétiteurs directs en Asie cotent aussi en dollar. Toutefois, chez eux la dépréciation du dollar n?a pas été aussi accentuée qu?à Maurice. Nous ne prenons d?ailleurs plus de commandes en dollars. Nous y perdons de l?argent.
De toute façon, cela fait longtemps que nous ne nous intéressons plus vraiment aux notions de roupie forte et roupie faible. Nous nous sommes dit que c?est en interne que nous devons être compétitifs et non pas grâce à la politique du taux de change.
En fait la hausse de la rentabilité cette année s?explique par une croissance du chiffre d?affaires tandis que les coûts fixes restent plus ou moins les mêmes grâce aux économies d?échelle. Il n?y a que les coûts directs tels que la main-d??uvre et la matière première qui augmentent.
Au-delà de cette explication comptable, quel est le secret de la réussite de la CMT ?
François Woo (F.W.) : C?est l?esprit d?équipe qui permet de gagner. On peut dire qu?Alex Ferguson est le meilleur tacticien et le meilleur manager mais il a aussi besoin de bons joueurs. Avoir de bons joueurs ne suffit pas non plus car c?est l?esprit d?équipe qui fait la différence. A la CMT nous avons tout misé sur cet esprit d?équipe. Il y a eu un changement en profondeur au niveau de l?attitude de tout un chacun. Notre bonne performance financière fait encore plus plaisir car elle résulte d?un travail d?équipe.
Cela fait du bien avant d?affronter les années à venir qui s?annoncent plus difficiles encore.
L.L. : Voici un exemple de cet esprit d?équipe. L?année dernière à la même époque il régnait ici une grande effervescence. Suite à un goulet d?étranglement il y avait un fort volume de packaging à boucler en un court délai. Tout le monde s?y est mis. Les membres du staff et du management compris.
Est-ce que la CMT arrivera à répéter la même performance en 2004, année qui s?annonce difficile ?
F.W. : Il est trop tôt pour se prononcer. Il y a quelques années, j?aurais pu répondre facilement, mais tout évolue plus rapidement maintenant. Pour les cinq premiers mois de l?exercice en cours nous avons progressé en termes de volume et de chiffre d?affaires. Mais il reste sept mois et nul ne peut prédire l?évolution du marché. Nous espérons faire mieux qu?en 2003 mais ce serait bien si nous arrivions à répéter la même performance.
Marie-Claire Woo (M.W.) : Le vrai défi est d?avoir un volume de travail suffisant, surtout quand on sait qu?une commande doit être livrée une semaine plus tard. C?est laborieux. Il n?y a pratiquement plus que ce type de commandes qui arrive à Maurice aujourd?hui. Les commandes que l?on passait trois mois d?avance ont pratiquement disparu. Aujourd?hui, les commandes pour les gros volumes de vêtements basiques sont mises aux enchères sur Internet et les commandes sont attribuées à ceux qui cotent le prix le plus bas.
On avait encore quelques basiques dans notre gamme de produits mais nous avons tout perdu au profit du Bangladesh. Demain, on ne travaillera plus qu?avec les meilleurs distributeurs de produits de mode et les plus profitables.
La CMT est-elle prête à affronter le démantèlement de l?accord multi-fibre qui fait peur à tout le monde ?
F.W. : On s?y prépare depuis des années. Nous avons investi énormément dans des équipements plus performants et plus sophistiqués. Parallèlement, nous avons également investi dans la formation qui est tout aussi importante que les machines. Nous avons investi, en moyenne, Rs 275 millions par an au cours de ces cinq dernières années.
Nous mettons les bouchées doubles depuis ces deux dernières années. En 2003, nous avons investi Rs 375 millions, et cette année nous prévoyons d?injecter encore Rs 400 millions dans les divers départements de l?ensemble du groupe afin de consolider davantage les structures de l?entreprise. Ceci sans compter les Rs 600 millions que nous investissons dans la filature.
L?objectif est d?avoir une taille et une flexibilité suffisantes pour répondre aux attentes de nos clients. D?ici 12 à 18 mois nous devrions atteindre une capacité de production de 5 millions de pièces par mois, contre 3,8 millions actuellement.
Quand on arrive à un tel volume, on passe à la catégorie des ?world players? et c?est ce que recherche la clientèle.
M.W : Les grands distributeurs avec lesquels nous travaillons recherchent des producteurs d?une taille suffisante pour devenir leurs partenaires. On voit se dessiner un marché où les grands distributeurs veulent pouvoir se contenter de passer un coup de fil pour avoir l?assurance d?être livrés à leurs entrepôts à la date voulue. C?est de plus en plus la tendance dans les produits de mode. C?est avec ce type de distributeurs que nous voulons travailler. Certes, ils ont un niveau d?exigence plus élevé sur le plan de la qualité et du service, mais c?est à nous de nous adapter.
La barre est relevée chaque jour et c?est à nous de nous adapter. C?est le prix de la compétition. Je crois que ce qui fait notre force, c?est que nous sommes parvenus à transmettre à nos équipes la psychologie du client final qui fait ses achats dans les grands magasins. Quand on comprend la mentalité et les exigences du client, on comprend pourquoi il faut plier un t-shirt comme ceci et non comme cela.
La sensation de faire partie de la compétition mondiale est bien présente dans nos équipes.
A quoi doit-on s?attendre à partir du démantèlement de l?accord multi-fibre en 2005. Les avis divergent sur le scénario?
F.W. : Avec les bons résultats que nous venons de réaliser et avec toute la préparation en cours depuis ces dernières années, nous affichons un optimisme prudent. Néanmoins, ce que nous lisons tous les jours dans la presse économique comme dans les publications spécialisées peut effectivement faire peur.
Dans un dossier sur les retombées de l?abolition des quotas, le magazine Asian Business prévoit la perte de 30 millions d?emplois à travers le monde. Selon David Birnbaum, un gourou du textile, à la fin de ces turbulences, il ne restera plus que 150 supranationales du textile. C?est son analyse, mais il avait aussi prévu les déboires de l?industrie textile en Caroline, aux Etats-Unis, et cela s?est réalisé.
Notre expérience personnelle des marchés nous dicte d?être plus que jamais vigilants. Les semaines à venir seront extrêmement difficiles. Il y aura des bouleversements importants.
Nous utiliserons le temps qu?il nous reste à peaufiner notre stratégie comme un étudiant complète sa révision avant les examens, sans connaître le contenu du questionnaire.
M.W. : Pas besoin d?attendre 2005? Dans cinq mois nous serons confrontés à la compétition des pays qui étaient jusqu?ici assujettis aux quotas. Les premières commandes pour 2005 seront effectivement passées dans cinq mois. Les prix vont baisser dramatiquement.
Oui mais il y a aussi ceux qui disent que la Chine, par exemple, ne doit pas inspirer une peur exagérée?
F.W. : Je pense que nous devons nous attendre à des moments difficiles à Maurice. La Chine est un monstre qui ronronne pour le moment; il ne s?est pas encore réveillé. La Chine a une capacité de réaction époustouflante. Dès qu?il y a une opportunité, ils réagissent en un éclair. Ils ont pu construire tout un parc industriel en seulement douze mois dès que les quotas sur la lingerie ont été abolis. Et en quelques mois, la Chine a inondé le marché américain, à tel point que les Etats-Unis ont dû réintroduire des quotas. Ceci illustre la capacité de la Chine dans le domaine du textile. Aujourd?hui des puissances textiles comme le Vietnam et l?Indonésie ont peur de se faire avaler par le géant chinois.
L?Indonésie, avec ses 250 millions d?habitants et son importante industrie textile, a perdu 50 000 emplois dans ce secteur. Ceci pour dire qu?il y aura une période de transition en ce début d?année, durant laquelle il faudra s?attendre à ce qu?il y ait de la casse.
Que faire dans la conjoncture ?
M.W. : Nous savons que nos meilleurs clients commencent à démarcher la Chine et en tant que partenaires, ils s?attendent à ce que nous y allions aussi. Ils veulent pouvoir bénéficier de la dextérité et des faibles coûts de la main-d??uvre chinoise tout en traitant avec un producteur qu?ils connaissent déjà. Nous savons que nous devrons nous y installer.
F.W. : Notre projet est déjà lancé. Nous serons opérationnels en Chine à la fin de 2005. Nous y aurons des installations intégrées d?une taille raisonnable pour avoir une masse critique suffisante. C?est une perte de temps de s?installer en Chine avec une taille dérisoire. Il faut faire vite car les premiers arrivés seront les mieux lotis. Avec notre installation en Chine, ce sera en quelque sorte une boucle qui sera bouclée. Au lieu d?accueillir des travailleurs chinois ce sera au tour des Mauriciens, des cadres principalement, d?aller travailler dans notre usine en Chine. Ce sera au tour des Mauriciens d?aller faire en Chine ce que les Hongkongais ont fait chez nous.
La taille revient comme un leitmotiv chez vous. Est-ce à dire que si une entreprise n?a pas aujourd?hui la taille de la CMT, elle est condamnée ?
L.L. : Certainement pas. A chacun sa stratégie. Chaque chef d?entreprise est libre de son choix. Il y en a qui disent ?small is beautiful?. Une entreprise peut être petite et se trouver des niches intéressantes.
F.W. : Il n?y a pas que la compétitivité d?une entreprise, mais aussi celle du pays qui entre en ligne de compte. Cela fait des années que nous disons qu?il faut rendre tout le pays compétitif et le vendre comme une destination compétitive où la main-d?oeuvre est productive et où les utilités sont efficientes et pas chères.
Il n?est pas trop tard pour le faire.
L?éloignement du pays de ces marchés et de ces sources de matières premières est un énorme désavantage pour une industrie d?exportation. Il faut éviter de rajouter d?autres contraintes.
Dans la confection, l?obtention d?un contrat dépend de quelques sous en plus ou en moins sur le prix du vêtement. Tout compte. C?est le pays tout entier qui doit être compétitif.
On dit qu?on veut sauver les 90 000 emplois de la zone franche mais qu?a-t-on fait ? Les planteurs paient l?eau à Rs 2 le mètre cube, l?industrie textile à Rs 14 le mètre cube. Les producteurs de l?Inde et de la Chine paient le fret moins cher que nous.
Le problème est que nous voyons l?arbre mais jamais la forêt. On ne voit pas le ?big picture?.
Propos recueillis par Stéphane SAMINADEN
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