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L?étrange rendez-vous d?E. Juste et de H. de Sornay

9 juin 2008, 20:00

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Etrange ce rendez-vous, mi-littéraire, mi ésotérique, en juin 1983, entre Hervé de Sornay, ancien directeur et rédacteur en chef du défunt Cernéen, et Emmanuel Juste, poète, ancien fonctionnaire du Bureau du Téléphone, à ce titre collègue de notre Malcolm national, rédacteur culturel de l?express. Etrange rencontre quand on se doute qu?Emmanuel ne devait pas être très loin de ces jeunes créoles du «Ward IV» qui, trois décennies plus tôt, escaladent crânement l?escalier vermoulu de l?immeuble Abdullah, rue Félicien-Mallefille (ancienne Ancienne-Comédie) qui sert alors de locaux et même de siège social à ce journal, pour aller souffleter un collègue à de Sornay, collègue coupable d?avoir manqué du respect aux mânes d?un illustre devancier, Rémy Ollier ou Léoville L?Homme ou encore quelqu?un d?autre. Il n?en est malheureusement sorti aucune nouvelle «Sentinelle». Mais quand l?Etrange veut, qui sommes-nous pour le contester?C?est écrit quelque part que cette rencontre devait se faire.

Au début de juin 1983, Emmanuel Juste s?entretient donc philosophiquement avec Hervé de Sornay, récent auteur de « Feuilles au vent », dans lequel livre il narre, avec sa maîtrise du français qu?on lui connaît, ses investigations personnelles et laborieuses avec le monde de l?Etrange. S?ensuit le précieux dialogue suivant :-

E. Juste : Hervé de Sornay vous faites paraître «Feuilles au vent», autrement dit vos chroniques radiophoniques d?une douzaine d?années, sur le thème de l?Etrange sous ses divers aspects. Il y est donc question de l?insolite, de l?occulte, du surnaturel, de l?inconnaissable. Vous n?êtes pas seul face à cet inconnu. Les phénomènes que vous rapportez, les témoignages, venant de personnes crédibles, étayent vos dires. Il est difficile de nier ce que vous avancez.

H. de Sornay : Négation n?est pas preuve. Le mystère m?a toujours intrigué, séduit passionné. Depuis des lustres j?accumule une documentation (N.B. Qu?est-elle devenue ? Merci à qui éclairera notre lanterne, à ce sujet). Elle me sert énormément. (Le contraire nous eut étonnés). Je ne reprends toutefois que des faits dûment authentifiés. L?Etrange y est majoritairement mauricien. Il vient aussi d?ailleurs sous forme d?apparitions spectrales ou encore de rêves prémonitoires. N?entre pas qui veut dans l?Absurde. Cela exige un état de grâce. L?essentiel réside dans la façon de raconter. Elle fait passer le récit. Une narration sèche, mal foutue, mal présentée, tue l?Etrange. C?est tout un art.

E.J. : Que vous maîtrisez à merveille. Vous êtes entré en écriture il y a un demi-siècle (1933).

H. de S. :L?Etrange n?est pas un conte de fée. L?on devient convaincant après s?être convaincu. L?Absurde s?accepte ou se conteste. Depuis l?Antiquité, il transcende la négation. Y ont adhéré de toute leur intelligence hors normes Victor Hugo, Oscar Wilde, Maupassant , Edgar Poe, Alexandre Dumas.

E.J. : Vous faites partie de ces initiés. N?avez-vous pas peur de l?Etrange ?

H. de S. : Je m?y promène avec délectation. Son caractère ténébreux peut séduire. Dieu mène même notre Destin.

Pendant la Première Guerre mondiale, un jeune soldat anglais se bat en Mésopotamie. Il se trouve alors sur un talus. Il reçoit une balle dans la région du c?ur. Il s?écroule au bas du talus. On le tient pour mort. On découvre, sur le billard, que la balle s?est logée à toucher du c?ur. L?enlever peut lui être fatale. Il survit pourtant à sa grave blessure. Rentre en Angleterre. Se marie. A des enfants. Dirige une entreprise prospère. Vingt-cinq ans après, l?envie lui prend de revoir le théâtre de sa blessure. Sur place, il indique à sa femme : Tu vois j?étais sur ce talus?etc?Soudain, il glisse et tombe au bas du talus. Son épouse ne peut que constater son décès.

La vie est complexe. Elle ne nous donne pas toutes les réponses. Notre narcissisme complique encore le tout. Nous prenons pour phare notre nombril. Les rêves sont là pour nous réveiller. Surtout quand ils sont prémonitoires.

Sienkiewicz, l?auteur de «Quo Vadis», est en villégiature à Biarritz. Il raconte, à de ferventes admiratrices anglaises, voir dans ses rêves un éphèbe suivant les porteurs d?un cercueil. Il quitte Biarritz pour Paris. Il reconnaît, dans le porteur de ses valises, l?éphèbe de ses rêves. Il le laisse prendre seul l?ascenseur et préfère utiliser l?escalier. Un bruit effroyable arrête soudain son ascension. L?ascenseur s?écrase au sol, tuant sur le coup l?éphèbe- porteur.

Tout se mêle dans une perpétuelle osmose. Hier restitue ses images. Demain anticipe le destin. Albert Einstein explique qu?il nous arrive parfois de manquer une marche de l?escalier du temps. Nous plongeons alors dans le futur ou nous basculons dans le passé. (Le crédule, en tout cas, marche à tout coup).

P.S. Avec nos excuses anticipées à qui de droit pour tout risque de diffusion de fosse nouvelle. Un comble pour tout journaliste décédé?

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