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J.M.G Le Clézio, ces refrains aux accents mauriciens

12 octobre 2008, 20:00

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Plus qu?un filigrane, un décor. Maurice a sa quote-part dans le tout dernier roman de JMG le Clézio ? prix Nobel de littérature 2008. Ritournelle de la faim est paru le 2 octobre dans la collection blanche de Gallimard.

Sans doute le plus inattendu, c?est ce semblant de créole qu?il met dans la bouche de ses personnages lors de la réunion familiale mensuelle. Nous sommes chez les Brun ? Alexandre et Justine. Couple de Mauriciens, installés rue du Cotentin à Paris. C?est la fin des années 30.

Il faut d?abord savoir que l?histoire est racontée à rebours par Ethel, une petite de dix ans. A table, il y a ses tantes mauriciennes ainsi que la branche parisienne de la famille. Comment en arrive-t-on à évoquer Maurice ?

C?est comme un rituel. «Ethel aurait pu dire à quel instant précis, ce qui déclenchait la dérive. Cela suivait une sorte de signal secret. Alexandre repoussait son assiette, où le cari avait laissé une marque orange pareille à la ligne des vives-eaux sur une plage ».

Le Clézio restitue le feu des palabres à la mauricienne. Les souvenirs d?enfance mêlés à l?odeur des mangues mûres volées chez une vieille Yaya, après l?école, par des enfants affamés. S?il est né à Nice, et qu?il venu à Maurice que vers 40 ans, Le Clézio n?a visiblement pas perdu une bribe des souvenirs que lui ont racontés sa parentèle d?origine mauricienne.

Brin de créole

Et lui qui affectionne les mots d?origine étrangère parsemés dans son texte ? dans Ritournelle de la faim ? c?est le cas avec le russe notamment ? Le Clézio singe un brin de créole. Ou plutôt singe ces Mauriciens émigrés. Qui se raccrochent à leur illusions. Qui cultivent leur souvenirs, leurs préjugés, mais qui pour avoir connu Paris, ne souhaitent pas revenir dans l?île.

Ile rêvée. Ile fantasmée. Dans Ritournelle de la faim, Le Clézio fait la distinction entre l?île magique et ses citoyens qui le sont nettement moins. La toute première mention de Maurice dans le roman prend la forme d?un frisson d?adulte partagé par Ethel. C?est le rêve éveillé de Samuel Soliman, le grand-père d?Ethel, qui rêve d?une maison en bois dans Paris.

«C?est comme s?ils contemplaient ensemble un coucher de soleil sur la lagune, loin, quelque part ailleurs, à l?autre bout du monde, en Inde, à l?île Maurice, le pays de son enfance». Maurice réapparaît par temps de pluie à Paris.

Ce n?est qu?ensuite que l?on quitte cette dimension idyllique pour le salon des Bruns. Comme une sorte d?envers du décor, la plume de Le Clézio restitue l?étouffement dans lequel vit ces personnages plus tout à fait Mauriciens, mais pas encore totalement Parisiens. Un «clan des Brun, ces mauriciens au parler fort, au rire communicatifs, dotés d?humour et de méchanceté, capables quand ils étaient ensemble tenir tête à n?importe quel discoureur, fût-il parisien».

Seul, en face, Monsieur Soliman, vénérable vieillard de 90 ans. Ce grand-père qu?Ethel, à dix ans décrit comme : «un géant, un homme qui peut ouvrir un chemin dans n?importe quel désordre du monde». Un grand-père qui a «rompu les amarres» à 18 ans, quitté Maurice pour ne jamais y retourner.

Mais qui est Ethel ? La critique française y voit la mère de Le Clézio. Lui, termine son roman par cette phrase : «J?ai écrit cette histoire en mémoire d?une jeune fille qui fut malgré elle une héroÏne à vingt ans». Une Ethel qui passe de l?innocence à la douloureuse connaissance. Car au fond, comme l?écrit le Clézio, en prologue : «etre heureux, c?est n?avoir pas à se souvenir ».

*Disponible en librairie à Rs 750

EXTRAIT

Ritournelle de la faim

■ Même quand elle avait grandi et qu?elle avait cessé de se jucher sur les genoux de son père pour s?endormir, Ethel aimait bien ce moment après le déjeuner où ses sens s?engourdissaient. Elle approchait sa chaise de celle de son père, elle respirait l?odeur âcre douce de ses cigarettes, elle l?écoutait parler du temps jadis, là-bas, dans l?île, quand tout existait encore, la grande maison, les jardins, les soirées sous la varangue.

«C?était la vieille Yaya, tu te souviens, Milou ?» quand nous revenions de l?école de miss Briggs, nous étions morts de faim, alors nou ti faire coquin avec les mangues de son jardin, et elle avait gardé les noyaux de mangues que nous avions mangées, elle nous bombardait avec nos propres noyaux !» Les rires fusaient, les tantes commentaient, Milou surtout, la s?ur cadette d?Alexandre, aussi noire que les autres étaient blondes, avec des yeux verts où la pupille nageait, tout le monde disait qu?elle était méchante. «C?est noyau kili !» les autres reprenaient en gloussant : «Noyau kili !» C?était le dicton préféré d?Alexandre : mangue li goût, so noyau kili, la mangue c?est bon, mais que peut-on dire de son noyau ?

Pourquoi Monsieur Soliman était-il resté étranger à tout cela ? Il avait rompu les amarres, il avait quitté l?île à l?âge de dix-huit ans, n?était jamais retourné. Il dédaignait ses concitoyens, les trouvait mesquins, ragoteurs, inintéressants. Un jour, Ethel lui avait posé la question : «Grand-père ( elle aimait bien l?appeler ainsi et lui dire vous), pourquoi avez-vous quitté l?île Maurice ? CE n?est pas joli là-bas ?» Il l?avait regardée avec perplexité, comme s?il n?avait jamais pensé à la question. Puis il a dit simplement : «Petit pays, petites gens.» Mais il n?avait rien expliqué.

Les voix montaient, descendaient. Résonnaient des noms de lieux, Rose Hill, Beau Bassin, l?Aventure, Riche en Eau, Balaclava, Mahébourg, Moka, Minissy, Grand Bassin, Trou aux Biches, les Amourettes, Ebène, Vieux Quatre Bornes, camp Wolof, Quartier Militaire. Des noms de gens aussi, Thévenin, Malard, Eléonore Békel, Odile du Jardin, Madeleine Passereau, Céline, Etiennette, Antoinette, et les surnoms des hommes, Dileau Canal, Gros casse, Faire Zoli, Fer Blanc, Gueule Pavée, Tonton Ziz, Licien, Lalo, Lamain Lamoque, N?a-que-les-os.

REVUE DE PRESSE

Le Monde des livres :

?? il y a l'histoire, le roman d'Ethel. C'est sans doute l'un des plus beaux portraits écrits par Le Clézio, tremblant, fragile, jamais refermé sur lui-même, jamais figé dans un marbre de pacotille ou pris dans l'étau de pesantes certitudes psychologiques. Quant à la part autobiographique, elle est volontairement réduite à sa plus simple expression. Pas de confusion ou de confession donc, mais un simple signal en direction de l'intimité. Une intimité qu'il ne s'agit pas de taire. Pas non plus de surexposer. Au roman et au romancier seuls incombe la tâche de s'emparer du réel, de le recomposer. (?)Pas plus qu'il ne statufie ses personnages, Le Clézio ne brosse une fresque historique. Aux côtés d'Ethel, dont le magnifique profil domine cette Ritournelle de la faim, tous les personnages ont une grande épaisseur de vérité.(?) L'écrivain ne dispense aucune leçon de morale? »

Télérama :

«? Ethel, vient de quitter soudain la sphère de l'imaginaire pour, en quelque sorte, prendre pied dans le réel et s'incarner ? si elle n'est véritablement la mère de l'écrivain, du moins cette dernière at-elle directement inspiré ce sombre et beau roman d'apprentissage, drapé d'ombre comme si pesait sur lui une gravité indéchirable, un irréductible chagrin. Paris, début des années 1930. Ethel est une enfant, elle vit du côté de Montparnasse, auprès de ses père et mère, tous deux d'origine mauricienne. Mais le couple va à vau-l'eau ? comme court au désastre tout le petit monde bourgeois médiocre qui gravite autour de la fillette. Un monde qui vit en vase clos, rumine ses rancoeurs et ses exécrations ? contre les Juifs, les étrangers, les « métèques »...

Lire :

«Très habile dans sa manière d'explorer le territoire de la fin de l'enfance et de l'adolescence, de peindre les contours d'une fille unique trop sensible qui va devenir une jeune femme commençant à ressentir le vide, la douleur et les vertiges, Le Clézio délivre de superbes pages en demi-teinte. (?) L'auteur du Chercheur d'or (Folio) donne à lire une étonnante histoire de colère et de faim ».

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