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?Je ne suis pas un héros?
■ Comment se sent Hicham El-Guerrouj après son doublé historique 1500-5000m aux Jeux olympiques ?
? Toujours sur mon nuage. J?ai parlé avec mon entourage, ma famille, mes amis, et je leur ai demandé : « C?est vrai que je suis double champion olympique ? » Ils m?ont répondu : « Mais oui, Hicham ! »
■ Quel sentiment vous habite ?
? Je me sens vraiment soulagé. Depuis huit ans, je travaillais dur pour ça. Je ne voulais pas le montrer, mais je dois avouer que je me faisais un complexe par rapport aux Jeux Olympiques, à cet or qui me manquait. Le doute était en moi. Je me disais qu?il était possible de ne jamais remporter un titre olympique. Psychologiquement, je m?étais préparé à pouvoir continuer à vivre sans cette médaille d?or. Mais attendre si longtemps était mon destin. Il faut accepter de souffrir avant d?être libéré.
■ A quel point votre chute à Atlanta en 1996 et votre 2e place inattendue à Sydney furent une souffrance ?
? Sydney fut plus douloureux. A Atlanta, j?avais 22 ans, j?étais jeune, j?avais du courage mais je manquais d?expérience. Cette chute était peut-être de ma faute. Ce jour-là, j?étais très proche de Nouredinne Morcelli. Je crois que j?aurais gagné... Mais Dieu voulait que Nourredine gagne, car il le méritait. Lui aussi aurait pu ne jamais être champion olympique. C?est fou. J?ai l?impression que tous les grands milers ont une histoire incroyable. Prenez mon échec à Sydney. Cette année-là j?étais vraiment très fort. Mais j?ai épuisé ma force à l?entraînement et j?ai perdu.
■ Cela rend vos succès à Athènes encore plus beau?
? Oui, ça donne un charme que je ne peux pas décrire. Je crois que ça m?a fait du bien de perdre à Atlanta et à Sydney. C?est fort. J?ai perdu deux JO en quatre ans et là je touche deux fois l?or en quatre jours. Après ma chute à Atlanta le roi Hassan ll m?avait appelé pour me dire
« Ne t?inquiète pas Hicham, un jour tu seras champion olympique. » Aujourd?hui, Hassan ll est mort et je suis champion olympique...
■ Comment avez-vous vaincu votre complexe olympique ?
? Tout le monde croyait que j?allais perdre une troisième fois. Peut-être, d?ailleurs, que si j?avais gagné à Rome (il avait fait 8e), j?aurais perdu ici. Ces défaites m?ont enlevé la pression. Je n?ai jamais été aussi détendu qu?à Athènes.
■ C?était pourtant votre dernière chance.
? En arrivant ici, je disais à mon ami Hocine (son compagnon d?entraînement) que c?était ma dernière balle. Soit je touchais le mille, soit c?était fini. Il m?a dit « Hicham la dernière balle tue ! »
■ Vous avez paru plus ému après votre victoire sur 1500m et sur 5000m.
? C?est vrai, le goût de cette première victoire olympique, ne ressemble à aucune autre. Entre le 1500m et moi, c?est une belle histoire d?amour. C?est quelque chose qui se passe entre mon corps, mon âme et moi. Je vais vous avouer quelque chose. Avant, quand je regardais les champions olympiques pleurer, je me disais : « Ils exagèrent quand même ! » Là, j?ai compris ce que c?est.
■ Vous avez toujours été à la fois très émotif et guerrier sur les pistes.
? J?ai deux personnalités différentes en moi. Je tiens ça de ma mère et de mon père. Ma mère est forte, mon père est calme. J?essaie de m?inspirer des deux. Ma mère, si elle avait fait des études, elle aurait été ministre. Elle ne sait pas ce que c?est que de perdre. Quand elle se lève le matin, elle a un plan d?action. Elle veut tout diriger dans la maison. Elle veut même gouverner le quartier.
■ Avez-vous étonné votre famille ?
? Mon père, ma mère, ma femme? Tous savaient que je pouvais gagner le 1500, mais franchement pas le 5000m. Gagner les deux, c?est de la folie. Quatre-vingt ans après Paavo Nurmi.
■ D?autant plus que c?est le premier 5000m que vous gagnez dans votre vie?
? Tiens, c?est vrai, je n?y avais pas pensé. Si les Kenyans et les Ethiopiens avaient couru comme l?an passé à Paris, j?aurais pu perdre.
■ D?où puisez-vous cette énergie ?
? Ma force, c?est de ne jamais penser à ce que je fais, mais à ce que je vais faire. J?ai toujours couru pour la gloire et c?est, je crois, la seule façon d?y arriver. J?ai la volonté de me dépasser, d?imposer à mon corps des choses surhumaines. Mon corps a toujours été gentil avec moi. Il m?a toujours écouté. Je l?en remercie.
■ Que faites-vous de toutes vos médailles ?
? Il y a une partie à Rabat et une autre à Berkane. Mais les plus importantes, les médailles mondiales et olympiques, sont dans un coffre à la banque.
■ Ça ne vous manque pas de ne jamais pouvoir les regarder ?
? Elles sont toutes là, dans ma tête.
■ Ça doit être de la folie au Maroc ?
? Oh, oui ! J?ai déjà reçu plus de 300 messages. On m?a dit que, là-bas, les gens sont descendus dans les rues pour fêter ça. Ils ont klaxonné. J?ai appris que des ministres avaient interrompu une séance de travail pour descendre dans la rue et regarder ma course sur écran géant.
■ Vous êtes au Maroc ce que Zidane est en France ?
? Vous croyez ? Si c?est vrai, c?est beau !
■ Mais enfin, vous êtes le héros des Jeux d?Athènes !
? Non, je ne suis pas un héros. Il y a Thorpe, Phelps? C?est vraiment bizarre que vous me disiez ça. Franchement, vous le pensez ? Si c?est vrai, je ne le réalise pas.
■ Vous continuez jusqu?à Pékin ?
? Non, c?est vraiment trop loin. Mais je vais peut-être continuer encore quelques années. Le jour où je n?aurais plus envie de courir, je m?arrêterai.
■ Le fait d?avoir été élu à la commission des athlètes du CIO vous donne-t-il des idées ?
? Samedi, j?étais champion olympique et dimanche je prêtais serment pour le CIO. C?est irréel. J?étais là, aux côtés de gens comme Serguei Bubka pour prendre des décisions. J?en tremblais?
■ Beaucoup vous considèrent comme le plus grand coureur de demi-fond de tous les temps?
? Je ne suis pas le plus grand. Je me sens tout de même petit par rapport à Nurmi, Coe, Gebreselassie. Eux, ce sont des monstres, des légendes. Moi, en arrivant à Athènes, je n?étais qu?un champion. Et maintenant, je ne sais pas, je ne sais plus. C?est à vous de répondre en fait !
Nicolas HERBELOT (L?Equipe)
J?ai toujours couru pour la gloire et c?est, je crois, la seule façon d?y arriver. J?ai la volonté d?imposer à mon corps des choses surhumaines. Mon corps a toujours été gentil avec moi. Il m?a toujours écouté. Je l?en remercie.
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