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Jana Collet la main au collet
Comment écrire sur l?inceste sans en faire trop ? Transformer la violence en romanesque ou est-ce restituer la violence avec sa part de romanesque ? Ne tomber ni dans le sensationnalisme, ni dans le voyeurisme. Décrire l?acte tout en restant ?correct?. Politiquement et autrement.
Modestement, Jana Collet confie ses craintes. Sa peur d?être dans le too much. Sa recherche d?une écriture simple mais pas simplifiée. L?angoisse du premier roman. Ses joies aussi. Celles d?un lancement, celui d?Allia, cette semaine, dans le cadre du cycle des Rencontres rodriguaises organisées par le Centre culturel Charles Baudelaire.
Allia, c?est la petite fille à qui arrive tous les malheurs du monde. Sans commune mesure avec ceux de Sophie. Une Cosette de Rodrigues. Ses Thénardier à elle : son oncle Georges, ?le paresseux? et sa tante Sherlaine, la ?vipère? comme Allia l?appelle. Comme un engrenage qui se met en place, les situations pénibles s?enchaînent. Allia qui vivait à Maurice est renvoyée dans son île natale Rodrigues chez ses grands-parents.
Le jour de son arrivée, la grand-mère Maria lui expliquera : ?C?est déjà difficile pour nous de t?avoir ici bien que nous le fassions avec grande joie. Tu sais, la vie est chère à Rodrigues et ton grand-père et moi n?avons qu?une maigre pension de vieillesse et c?est de quoi nous vivons. Il y a également Sherlaine qui vit ici et qui, je peux dire, nous entretenons avec ses deux enfants. Georges ne travaille pas et je dois avouer qu?il est très paresseux(?) tu comprends ma chérie, c?est vraiment impossible pour nous de t?envoyer à l?école bien que nous l?aurions voulu.?
Le décor est planté. La plume de Jana Collet fait germer le reste. La petite est transformée en bonne à tout faire. Astiquant et récurant du matin au soir, quand elle ne s?occupe des animaux et du jardin. Pire, l?oncle Georges devient son agresseur. Celui qui lui volera son innocence. A répétition. ?Georges n?avait pas l?intention d?en rester là. il avait par ailleurs changé de ton, quand il s?adressait à elle. De l?ironie, il était passé à la brutalité. Il répétait sa monstruosité une ou deux fois par semaine, la nuit, et à la fin cela devint fréquent, presque une habitude sordide, malsaine au point que la petite fille commençait à s?y habituer.?
Au fil du récit, Jana Collet, elle, nous habitue à histoire comme racontée en deux temps. Le roman d?Allia proprement dit, superposé sur celui de Rodrigues, son histoire, son peuplement, ses paysages. Si elles brillent par leur aspect bien documenté, à la limite du scolaire (déformation professionnelle de Jana Collet ?), ces descriptions plus ou moins longues ont parfois le tort de mettre le récit principal en veilleuse. Et un spectateur qui n?accroche pas zappera ces paragraphes pour vite retrouver Allia au milieu de ses mille et une péripéties.
Toujours est-il que pour un premier essai, l?auteur montre une belle maîtrise des ressorts de la narration. Sachant doser le pathos pour ne pas sombrer dans le larmoyant. Et avant tout nous mettre la main au collet. Nous forcer à nous arrêter. Dans nos préoccupations. Pour accorder plus qu?une pensée à toutes les victimes de l?inceste. Pour que cicatrisent toutes les petites Allia de Maurice et de Rodrigues.
*Publié chez Finmark Editions, Allia est en vente à Rs 150.
EXTRAIT
Hébergée
Allia continua son pèlerinage vers l?incertitude, tantôt une immense tristesse au c?ur, tantôt habitée par un espoir dérisoire. Elle se sentit seule et cette solitude lui rongeait l?âme. Elle ne savait vraiment pas où aller, vers qui se tourner. De temps à autre, elle s?accordait un délai de réflexion. Personne ne pouvait savoir ni imaginer la situation où elle se trouvait, elle ne devait que compter sur elle-même. Elle pensa à Nicodème mais rejeta vite l?idée, comme on chasse une abeille prête à piquer, du revers de la main. Elle se dit que celui-ci était bien trop vieux pour qu?elle lui donne plus de souci qu?il n?en avait déjà.
Elle pénétra une petite boutique, quelque temps après. Elle était vraiment belle cette petite boutique. Peinte en bleu et blanc, avec des nombreux petits paniers en vacoas (?) suspendus à l?intérieur, c?était un vrai tableau rustique ! Les étalages de tout ce qui pouvait nourrir les hommes : cônes de haricots, maïs, piments, patates douces, pommes de terre étaient exposés sur des nattes à même le sol.
Elle s?acheta un petit pain et une portion de fromage ?la vache qui rit?, en guise de dîner. Elle ne pouvait pas se permettre le luxe de se mettre mieux sous la dent car elle n?avait que cent roupies. Elle s?assit sous un arbre dans les environs de Quatre-Vents et s?apprêta à mordre dans son pain quand elle vit un gamin emmitouflé, le bonnet jusqu?aux yeux. Il ne dit rien et se contenta de la regarder.
■ Que fais-tu là ? s?enquit gentiment Allia sur un ton maternel, qui trahissait l?inquiétude d?une maman qui se préoccupait pour son enfant qui était dans les rues, alors qu?il faisait presque nuit.
■ Rien ! répondit-il tout simplement, avec un petit sourire timide. Et toi ?
■ Rien ! lui dit Allia en l?imitant avec un léger hochement des épaules.
■ Ils rirent ensemble de cette plaisanterie infantile. Bien vite, ils sympathisèrent et devinrent bons amis. C?était comme si l?image d?Allia se reflétait dans les yeux du petit, âgé d?environ dix ans (?)
■ Si je comprends bien, tu n?as pas un endroit où dormir ? questionna le petit, en montrant du doigt la petite valise qu?Allia avait déposée à côté d?elle. Au fait, je m?appelle Thierry. Et Toi ?
■ Je suis Allia. Effectivement, je suis à la rue. Remarque que ce n?est pas bien joli pour une jeune fille d?être sans domicile?
EVENEMENT
Cycle ?Rencontres rodriguaises?
Demain, à 17h30, projection de ?Les accords de Bella?, documentaire réalisé par David Constantin, à la salle polyvalente du CCB. Pour visiter Rodrigues en 52 minutes, avec pour fil conducteur, ?Bella?, le premier prototype d?accordéon fabriqué à Rodrigues par Marlin Auguste. Jeudi 12 juillet à 20 heures, bal populaire à la salle des fêtes du Plaza, animé par des accordéonistes et danseurs rodriguais dont Marlin Augustin. L?entrée est gratuite.
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