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Insomnie ?
<B>Par Michel Bedu</B>
«Bien plus que le temps, c?est le sommeil qui est l?antidote du chagrin. L?insomnie, en revanche, qui grossit la moindre contrariété et la convertit en coup du sort, veille sur nos blessures et les empêche de dépérir. » Ces lignes de l?écrivain roumain Cioran, qui fut un insomniaque chronique, disent en peu de mots plus qu?un exposé savant sur le sujet. En effet, le but premier du sommeil, c?est l?oubli momentané des tribulations de la vie ? outre son rôle réparateur des fonctions physiologiques. Ce qui est redoutable dans le manque de sommeil, l?insomnie donc, c?est moins la fatigue accumulée qu?une hyperactivité mentale, qui augmente et affine la perception des problèmes de l?existence. On dit souvent : « Dans l?insomnie, on voit tout en noir », ce qui signifie qu?elle donne à nos soucis leur dimension maximale, notre esprit, libéré des nécessités de la journée, se concentrant alors sur tout ce stock de contrariétés, d?incertitudes, d?interrogations qui restent en suspens?
Le sommeil, lui, nous délivre pour un temps de cet inquiétant bagage. Alors que, dans la « vie active », on n?a pas le loisir de ruminer les échecs, les erreurs, les menaces, tout notre « moi » étant accaparé par les impérieuses obligations du travail, de la famille, etc. Sans compter la rêverie des projets, des ambitions, d?un futur? qui arrivera ou non.
Pour une personne occupée, le temps passe vite. Une fois au lit, revenu à l?isolement de l?individu et au non-dit qui circule dans toute pensée, chacun convoque, dans ce glissement vers le sommeil, un certain droit à l?absence, l?absence au monde ? journée remplie, heures de fatigue, d?épuisement parfois?
Chez l?insomniaque, cette bienfaisante « absence » refuse de s?installer, l?emportant vers d?autres régions obscures de son mental? Que faire alors ? Chacun se fait son « traitement » : on se lève, on lit, on téléphone? Ou l?on se met devant la télé, (mauvaise solution : le rayonnement électronique qui entre en vous par les yeux entretient une excitation nerveuse qui vous éloigne de l?endormissement?) On pourrait sortir, « prendre l?air » ; qui le fait ? La solution radicale est le somnifère. Un grand choix permet de trouver celui qui vous conviendra. Mais ce n?est qu?une solution « médicalisée », donc provisoire. L?accoutumance amènera l?inefficacité.
Pour beaucoup, le défaut de sommeil est une occasion de travailler tranquille : trêve de téléphone, d?importuns variés, de bruit parasite? Ce sont les insomnies positives, dont s?accommodent ceux qui n?ont pas de gros besoins de dormir, (je connais des gens qui dorment quatre heures par nuit) ou qui fractionnent, dans la journée, leur temps manquant de repos : les heureux qui dorment « sur commande »? Beaucoup d?écrivains fonctionnent ainsi. Proust dormait très peu ; il avait fait de ses « nuits blanches » les alliées de sa prose. Recourant au Véronal quand la fatigue l?exigeait ; quitte à corriger une somnolence matinale par des extraits de caféine? Balzac aussi dormait peu. Poursuivi par des créanciers, le jour : il s?endettait en permanence, se lançait dans des affaires extravagantes qui ne marchaient jamais ? il se soudait, la nuit, à sa table d?écriture, « carburant » au café fort? Ses cafetières ont accompagné sa célébrité ! Flaubert écrivait beaucoup la nuit, y compris sa correspondance. A l?époque, on écrivait des lettres, longues, détaillées ? heureux temps privé d?ordinateur ! ? qui nous ont laissé une connaissance précieuse du quotidien de ce temps, de ses m?urs, de ses événements? On connaît les 25 000 lettres qu?échangèrent Victor Hugo et Juliette Drouet? Un exemple tiré d?une lettre de Flaubert à Louise Colet : le 2 mars 1854, il écrit à sa maîtresse, jolie femme de lettres qu?il conseille volontiers, plusieurs pages, pleines d?un langage dru et coloré, qui n?est pas du tout celui de ses romans, et qu?il termine ainsi : « Adieu, il est bien tard. Je tombe de sommeil et t?embrasse sur les oreillers que je me souhaite. »
On sait que, chaque soir, bataille ou pas, Napoléon écrivait ? rapidement ? à Joséphine. Lui qui savait « récupérer » n?importe où, en deux heures de sommeil? Selon les tempéraments, le temps nécessaire de sommeil varie du simple au double, les heures avant minuit étant les plus profitables. L?homme est réglé sur un rythme « circadien » (le temps d?une révolution terrestre de 24 heures). Selon la profession ? tous ceux qui travaillent la nuit - ce rythme est inversé, et oblige à dormir le jour.
Nous laisserons à Cioran, lui dont l??uvre est en grande partie bâtie sur ses insomnies, le dernier mot de ce propos : « ?On glisse dans le sommeil et on est heureux de s?y enfouir. Si on se réveille à contrec?ur, c?est qu?on ne quitte pas sans déchirement l?inconscience, véritable et unique paradis. »
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