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Il manquait quelques cases au tueur à l?échiquier

13 septembre 2007, 20:00

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Alexandre Pitchouchkine n?aura pas eu le temps de finir la partie. Il lui restait trois cases à remplir pour parvenir aux 64 que compte son échiquier du meurtre. A son arrestation, ce Russe de 33 ans a reconnu avoir tué plusieurs dizaines de personnes, la plupart à coups de marteau.

Que serait-il advenu une fois l?échiquier plein ? ?J?aurais commencé un nouveau jeu?, a calmement répondu Alexandre Pitchouchkine, interrogé par la police. L?homme, dont le procès a commencé le mois dernier doit être jugé pour 49 meurtres et trois tentatives d?homicide. Ce la ferait de lui un des plus grands tueurs en série russe.

Au sud-est de Moscou, les habitants connaissaient l?existence du personnage. Dans le parc forestier de Bitsevski, où les meurtres ont été commis, des arbres ont été habillés de son portrait-robot : le dessin au fusain accusait un visage coiffé d?un bonnet, souligné d?une mise engarde : ?Attention, c?est peut-être à cela que ressemble ?le maniaque de Bitsevski?.?

Les journaux se sont emparés de son histoire, banalisant ce terrible surnom. Depuis, les informations diffusées par les enquêteurs et par la presse russe se sont parfois contredites et beaucoup de détails restent au conditionnel. Combien de morts exactement ? Et peut-on faire confiance au système judiciaire ? L?interrogatoire d?Alexandre Pitchouchkine a été filmé par la chaîne de télévision NTV à la demande de la police, qui voulait éviter d'être accusée d?avoir arraché des aveux.

Ce dont la mère de l?accusé se dit convaincue.Le terrible jeu a été arrêté net le 16 juin 2006, lorsqu?Alexandre Pitchouchkine a été arrêté chez lui. C?est l?alerte lancée par le fils de sa dernière victime qui le perdra.

Le 5 juin, Alexandre avait proposé à une de ses connaissances d?aller faire une pro-menade, puis, chemin faifsant, de se rendre sur la tombe de son chien dans le parc.

Marina Moskaleva a-t-elle senti le danger ? Elle avait pris soin de signaler à son fils Sergueï le nom et le numéro de téléphone de ce compagnon. La soirée passe, sa mère ne rentre pas. Sergueï compose le numéro, Alexandre Pitchouchkine répond, dit qu'il ne sait pas où elle est et raccroche. La police met la main sur lui quelques jours plus tard.

Pendant la fouille de l?appartement, Alexandre présente lui-même aux enquêteurs l?arme de ses crimes : depuis le début, c?est à coups de marteau qu?il tue ses victimes. Dans la forêt, lors d?une reconstitution, il montre la petite trappe d?une canalisation où il cachait ses marteaux, l?étang où il les jetait. Certains des corps de ses victimes étaient balancés dans une sorte de profond réservoir d?eau.

? Il décide alors de défoncer méthodiquement le crâne de ses proies, en y enfonçant des bâtons ou des tessons de bouteille, toujours à coups de marteau.?

?J?ai commis moi-même près de soixante et un meurtres. Soixante sur le territoire du parc forestier de Bitsevski. Et le premier en 1992. Il y a quatorze ans. C?était un camarade de promotion?, a-t-il expliqué lors d?une audition. Les deux hommes se seraient disputés au sujet d'une fille, qu?il aurait aussi tuée plus tard, en 2001.

Parmi les victimes figurent certains de ses collègues de travail. Alexandre Pitchouchkine est manutentionnaire dans un petit magasin. Interrogés par le journal populaire Jisn, ses collègues de travail doutent que cet homme calme et peu bavard ait pu être ?le maniaque?. Certes, il changeait très souvent de vêtements, de coupe et de couleur de cheveux, mais quoi d?étonnant pour un tel passionné de la propreté ? Ils évoquent son aversion envers l?électronique : son refus de prendre de l?argent aux distributeurs, son agacement au bruit de la caisse enregistreuse.

Au début, il s?attaquait exclusivement à des hommes âgés, après leur avoir fait boire une vodka pour les affaiblir. Puis il aurait commencé à s?en prendre à des femmes, à des jeunes ou à des connaissances. ?Il tuait ceux avec qui il travaillait, à côté de qui il vivait, ceux qu?il croisait sur les chemins du parc?, résume le parquet de Moscou. Son objectif était de les achever d?un seul coup. Jusqu?au jour où il croise par hasard une de ses victimes, qu?il croyait avoir assommée à mort. Il décide alors de défoncer méthodiquement le crâne de ses proies, en y enfonçant bâtons ou tessons de bouteille, toujours à coups de marteau.

L?un des enquêteurs a raconté que, durant les derniers mois, il tuait de plus en plus souvent et était moins vigilant. Il ne s?éloigne plus aussitôt en courant. Au contraire, il restait auprès de ses victimes agonisantes pour observer leurs dernières convulsions. Parfois, il laissait leur corps sur le sentier et emportait un ?souvenir?.

Selon ses propres déclarations, ?le maniaque de Bitsevski? éprouve une vive admiration pour Andreï Tchikatilo, l?autre grand criminel russe de ces dernières années. Dans son journal intime, un cahier où il aurait noté le nom de ses victimes et la façon dont il les exterminait, Alexandre Pitchouchkine aurait collé des articles relatant les méfaits de Tchikatilo.

Avec lui, il partagerait le lieu d'exécution de ses meurtres : la forêt. Mais, dans l?échelle de l?horreur, Andreï Tchikatilo, docteur en philosophie, était plus effroyable encore puisqu?il poignardait, violait puis mangeait ses victimes. Tchikatilo revendiqua cinquante-cinq assassinats commis entre 1978 et 1990. La justice lui en attribua cinquante-deux, le condamna à mort et l?exécuta en 1994. Alexandre Pitchouchkine dit avoir jeté ce carnet de bord quelques jours avant son arrestation.

Mais il avoue son plaisir à lire les articles de presse narrant les récits de ses meurtres. Un jour, il est pris de colère : il apprend que la police prétend avoir arrêté ?le maniaque de Bitsevski?. Durant la même semaine, il tue deux personnes. ?Je voulais montrer que j?étais encore en liberté?, expliquera-t-il aux enquêteurs.

C?était la deuxième fois que la police se trompait : une première fois, elle avait arrêté un homme ressemblant au portrait-robot, trouvé en possession d?un couteau, et la seconde fois le suspect était un travesti. Les centaines de patrouilles effectuées vingt-quatre heures sur vingt-quatre par plus de 200 policiers, n?ont rien donné puisque finalement le meurtrier présumé a été arrêté chez lui.

Presque un an après, le 3 avril 2007, les spécialistes de l?Institut Serbsky déclarent après plusieurs semaines d?examens médicaux qu?Alexandre Pitchouchkine est parfaitement responsable et a accompli ses actes en pleine conscience. Sa mère, convoquée par l?institut, explique qu?il a souffert dans son enfance d?un sérieux traumatisme après être tombé de sa balançoire.

Il savait donc quelles atrocités il commettait. En prison, l?homme demande les journaux, collectionne les articles dont il est le protagoniste et s?ennuie lorsqu?il disparaît des médias. Il évoque l?envie d?écrire un livre sur lui-même, qu?il intitulerait Mémoires d?un maniaque. Mais, lors d'une de ses lectures, il découvre la condamnation qui l?attend. C?est le choc : le maniaque décide d?en finir et se frappe la tête violemment contre les barreaux.

?Si vous ne m?aviez pas attrapé, je n?aurais jamais arrêté, jamais. En me capturant, vous avez sauvé de nombreuses vies?, aurait-il déclaré aux enquêteurs. L?homme s?est présenté au tribunal, dans une chemise à carreaux, son motif préféré. Le même que Tchikatilo. Mais, entre les deux affaires, la Russie a signé un moratoire sur la peine de mort : Pitchouchkine risque la prison à vie.

<B>Madeleine VATEL © Le Monde 2007 Distribué par The New York Times Syndicate</B>

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