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Il faut aller au théâtre
Dans quelques jours, le Théâtre de Port-Louis ouvrira ses portes pour accueillir sept troupes et leurs acteurs qui donneront chacune deux représentations pour le Festival annuel de théâtre (voir agenda plus loin).
S?il est coutume, comme nous l?avions fait l?année précédente, de nous interroger sur ce que le public attend du théâtre moderne, il n?est pas moins intéressant, voire pas moins indispensable, d?inverser aujourd?hui la question en nous demandant ce que le théâtre attend du public. Nul n?est censé oublier que l?on ne peut, de nos jours, penser le théâtre sans son public. En réalité, les deux ne font qu?un. Par ailleurs, on oublie souvent que les comédiens ne sont pas les seuls à être observés : dans sa totalité, le public constitue une entité observable par les gens de la scène et ceux des coulisses.
Ces personnels du spectacle, ces auteurs, ces metteurs en scène, ces comédiens et ces membres organisateurs, entre autres, qu?attendent-ils du public ? Ses goûts et préférences ? Ses points de vue et critiques ? Ses applaudissements et huées ? Certes, ce sont-là des signes qui viennent du dehors, qui traversent les salles pour revenir, sous forme d?échos, heurter la sensibilité des gens du spectacle et les pousser à cultiver leur autocritique en vue d?adapter leur création au goût manifeste du public.
Mais par-dessus tout, ce que les hommes du théâtre réclament de ce dernier, c?est avant tout sa présence physique. Non seulement cette présence en tant qu?un signe de fidélité, mais celle-ci dans sa dimension croissante. Pourquoi ? Parce que si c?est le public qui donne vie au théâtre, la nette progression de sa fréquentation en ce lieu est tout simplement le signe qui traduit la santé de ce noble art et la garantie de sa survie. C?est lui, ce vaste empire inexplicable, qui détient le pouvoir sur son destin dans l?ensemble. Sans lui, le théâtre ne survivra pas. Car le public est celui qui, par sa seule présence matérielle, parvient à donner à la pièce la forme légitime de son existence, c?est-à-dire sa forme jouée. Et cette seule présence suffit pour donner aux créateurs et acteurs la part de reconnaissance qui leur revient de droit et sans laquelle il n?y a pas de créations théâtrales.
C?est aussi la raison pour laquelle une pièce de théâtre est dite appartenir à un art qui relève d?un phénomène collectif. Son destin n?est pas à confondre avec, par exemple, celui d?un roman. Ce dernier est destiné à être lu alors qu?une pièce est conçue pour être montée. Et cela ne peut se faire sans la complicité active du public. Il faut donc qu?il y ait plus de gens qui affluent au guichet du théâtre de Port-Louis. Dans le cas contraire, c?est non seulement tout l?art théâtral qui court un risque de stagnation, mais c?est le niveau même du savoir du public en matière théâtrale qui est en jeu. Songez combien cela peut être lourd de conséquences !
L?objectif principal n?est pas de faire la culture de masse. Il y a bien longtemps que cette illusion est dépassée. Seuls les naïfs y croient encore. Mais, s?il n?y a pas de culture de masse, il peut toujours y avoir des loisirs de masse et cela ne va pas sans influer la culture dans son ensemble, car les loisirs, en retour, participent toujours à l?éducation culturelle et sociale de la masse.
L?objectif n?est pas non plus de prendre la température de la culture théâtrale chez nous. Dans l?absolu, la culture ne se mesure pas. Cela s?éprouve avant de devenir du vécu. Mais le théâtre, dit-on, est vrai quand il a en face de lui des gens qui oublient ce qu?ils font dans leur quotidien. Cela va de soi que ce n?est pas demain la veille que l?on aboutira à ce résultat. Mais laissons de côté l?échec de la démocratisation de la culture qu?on incombe parfois à tort aux parents pauvres de la culture. Tournons-nous plutôt vers le public, les vrais parents responsables du développement de leurs enfants.
Demandez-vous, chers parents, quel est le pourcentage des enfants mauriciens qui n?ont jamais assisté à une pièce de théâtre ? Si le chiffre est si effroyable qu?il vaut mieux ne pas y penser, donnez-vous toutefois la peine de méditer sur ceci : nombreux sont les enfants d?aujourd?hui qui seront les étudiants du théâtre de demain, au collège, au lycée, à l?université. Quelle sera leur déception devant la découverte que le niveau de culture de leurs parents, et non leur situation financière, n?était pas encore à ce stade qui leur permettait de les emmener au théâtre ! Au seuil de ce vingt-et-unième siècle, si vous êtes les parents d?aujourd?hui, il est peut-être temps d?éviter de faire partie, demain, du lot. Cher public, le théâtre vous attend?
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