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Hymne à la joie

7 mars 2008, 00:00

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Que vous reste-t-il de ce 12 mars 1968 lorsque fut joué pour la première fois l?hymne national mauricien ?</B>

Une grande joie, mais aussi pour être franc une déception. Une joie parce que c?est une émotion incroyable d?entendre la musique que j?ai écrite remplacer cette oeuvre immortelle qu?est le God Save. Pour un musicien c?est un accomplissement fantastique. Et puis aussi une déception. Je pensais qu?on allait me permettre le jour de l?indépendance de diriger l?orchestre qui interprétait ce que j?avais écrit. Mais j?étais simple policier non gradé et cela ne s?est pas fait. En plus, comble de l?ironie, il y avait des absents ce jour-là et je me suis retrouvé au dernier rang de l?orchestre en train de jouer du tambour alors que j?étais trompettiste. Mais enfin, oublions cela. Quand cet hymne a retenti au Champ-de-Mars à midi, que le drapeau mauricien a remplacé l?Union Jack, c?est vraiment un moment que je ne peux pas décrire tellement il y avait de l?émotion. Un grand moment de ma vie?

● <B>Un compositeur sent-il le moment précis où se produit l?étincelle qui va donner l??uvre ?</B>

Cela s?est passé très naturellement. J?avais vu des publicités dans la presse annonçant l?organisation d?un concours visant à composer l?hymne national mauricien. Je me suis dit : tiens ce ne serait pas mal d?y participer. Dès cette minute, j?y pensais de plus en plus souvent. Cela me trottait dans la tête. Je crois que le déclic s?est produit le jour où j?écoutais une cérémonie retransmise à l?occasion de la commémoration de la mort de Sir Winston Churchill. J?ai entendu une musique qui a déclenché quelque chose en moi. Et c?était parti. Une partie de la mélodie du futur hymne national m?est venue. Je l?ai tout de suite notée. Cela a continué le soir. J?ai noté encore. Je me suis endormi ce soir-là avec la moitié de l?oeuvre déjà écrite, tout au moins en ce qui concerne la mélodie. Le lendemain matin aussitôt réveillé, j?ai continué à travailler sur la suite de la mélodie et, dans le courant de la journée, l?hymne était né. Mais il restait un gros travail à faire. Ecrire une mélodie est une chose, mais écrire les arrangements orchestraux, c?est vraiment un gros travail. Je suis alors parti chez des parents à Pamplemousses, qui eux, avaient un piano à la maison. Et c?est là que j?ai écrit les harmonies, les accords, l?orchestration de notre hymne.

● <B>A qui avez-vous fait en premier écouter cette musique?</B>

Le lendemain matin, partitions sous le bras, je suis arrivé au Police Band où je travaillais et je n?ai rien dit à personne. J?ai appelé quelques-uns des bandsmen qui étaient des proches et je leur ai dit: vous pouvez me jouer ça ? J?ai distribué mes partitions et ils ont joué cette musique sans savoir qu?elle allait devenir l?hymne national mauricien. Nous l?avons joué une dizaine de fois. A un moment, alors que je dirigeais l?orchestre, j?ai senti qu?il y avait quelqu?un derrière moi : je me suis retourné, c?était Philippe Ohsan, le band master. Il a applaudi et avec son oreille de grand musicien cultivé, il a dit en riant : Messieurs il est fort possible que ce que nous venons d?entendre soit le prochain hymne national de Maurice. Il m?a donné quelques conseils pour corriger des petites choses sur les arrangements pour enrichir quelques harmonies et voilà, ma musique était prête. Philippe Ohsan m?a porté un jour les paroles écrites par Jean-Georges Prosper et nous avons tout mis sur cassette et l?avons envoyé au concours? Que nous avons remporté. Nous avons été interviewés par Luc Legris à la télévision.

● <B>Quelle est la plus belle interprétation de l?hymne national que vous ayez entendue ?</B>

Sans hésiter, celle que j?ai entendu jouer à la télévision en 1997, je crois, quand le Premier ministre, Navin Ramgoolam, a rendu une visite officielle en Chine. Je me rappelle que j?étais avec des amis. Nous regardions la télévision quand tout à coup, sur la grande place de Pékin, j?ai entendu cet incroyable et magnifique orchestre national jouer l?hymne national. Je vais vous faire une confidence : je me souviens d?avoir dit aux amis : voilà, c?est comme ça que doit se jouer cet hymne ! Voilà exactement ce que j?ai écrit. Tout y était : les nuances de la mélodie, des arrangements, vraiment une interprétation grandiose. Ici, je ne l?ai jamais entendu jouer comme ça à Maurice?Ici, chacun le joue comme il veut, on ne respecte rien?Quelquefois quand on jour mon hymne national, je crois entendre un morceau dansant ! Tellement que le découpage du rythme lui-même n?est pas respecté.

● <B>Avez-vous participé à l?enregistrement du disque où figurait l?hymne national ?</B>

Oui. J?ai fait une colère ce jour-là. Lorsque je suis arrivé comme simple musicien du band pour jouer, au moment où nous commencions l?enregistrement, je me rends compte que l?on a changé des choses dans les arrangements. Je refuse de jouer et je demande qui a changé ce que j?ai écrit ? Et on me dit que c?est un monsieur Gradehill, je crois, le directeur du British Council. Il n?aimait pas certains passages et avait changé l?orchestration. Nous étions encore une colonie anglaise et sans doute se croyait-il tout permis. J?ai fait un scandale et on a dû remettre mon orchestration originale. Voilà un peu l?histoire de cet hymne. Ah ! une dernière chose, j?ai aussi mal vécu le fait qu?un jour l?express a écrit un article sur l?hymne national et ait mis que cet hymne avait été écrit par Philippe Ohsan. Cela m?a vraiment fait mal. Mais Philippe Forget est venu le lendemain avec un jeune journaliste, Rivière je crois, pour s?excuser et ils ont publié un correctif le lendemain. Mais enfin, il y a, écrit en Une de l?express, que l?hymne national a été écrit par Philippe Ohsan et cela restera pour l?histoire?Et d?ailleurs pas plus tard que l?année dernière un hebdomadaire écrivait : l?hymne national a été écrit par Philippe Ohsan avec la collaboration de Philippe Gentil ! Simplement parce que ce journaliste avait feuilleté les archives de l?express et avait vu l?article et non le correctif le lendemain. J?étais vraiment en colère.

● <B>Qu?est-ce que cela vous fait d?entendre 40 ans plus tard votre musique ?</B>

C?est vraiment émouvant. 40 ans plus tard, cela me fait toujours quelque chose. Même si ce n?est pas toujours joué comme il faut. Mais cela ne date pas d?aujourd?hui. Je me souviens d?une très belle fête qui avait été organisée par les autorités françaises sur un des bateaux de la marine française. Une fête organisée pour l?écrivain et journaliste Marcel Cabon qui avait été décoré par la France. L?orchestre de la police était au pied de la passerelle et sur le pont, la fanfare du bateau. Quand ils ont joué l?hymne national, je me suis rendu compte qu?il y avait des notes qui n?étaient pas tout à fait celles que j?avais écrites. Quand est arrivée l?heure de l?apéritif, j?ai été voir le chef d?orchestre de la fanfare pour me présenter. Et quand j?ai vu la partition sur laquelle ils jouaient, je me suis rendu compte qu?elle était mal écrite. Le music organiser du ministère de l?Education qui avait fait les copies officielles de l?hymne, n?avait même pas pu copier correctement mon orchestration. Et ces partitions se baladaient partout dans le monde comme l?hymne officiel de Maurice !

● <B>Lorsque vous avez pris votre retraite, vous avez mis sur pied un orchestre à la prison de Beau-Bassin. Elle ne vous lâche pas, la musique hein ?</B>

Lorsque j?ai pris ma retraite, je suis allé passer quelques semaines de vacances en Australie. Et j?ai eu un appel pour me dire que le commissaire des prisons, Deepak Bhookhun, me cherchait. Quand je suis revenu, un jour, on s?est rencontré et il m?a dit qu?il voulait avoir un orchestre pour la prison. J?avais déjà travaillé avec les enfants de la prison à qui j?enseignais la musique pendant que j?étais au Police Band. A cette époque, on enseignait le solfège aux enfants de la prison. Mais très vite, je compris que cela n?apportait rien. C?était de jeunes prisonniers, ils partaient tous au bout de quelques années et n?avaient pas le temps d?apprendre la musique et d?en tirer un plaisir en jouant d?un instrument. J?ai changé radicalement la méthode et je leur ai fait jouer tout de suite d?un instrument en apprenant le doigté, en jouant des choses à l?oreille. Nous avons créé un magnifique orchestre qui, au bout d?un mois, avait un joli petit répertoire. Tellement bien que notre orchestre, composé d?enfants prisonniers, a été envoyé à Rodrigues pour jouer pour les fêtes de l?indépendance. Nous avons eu beaucoup de succès. Les enfants étaient heureux. Quand je suis parti on a voulu revenir aux méthodes traditionnelles et l?orchestre a disparu quelques mois plus tard. Quand Deepak Bhookhun est venu me voir je lui ai raconté cette mésaventure. Il m?a dit : Ne vous en faites pas cela ne se reproduira pas. Je lui ai dit qu?il fallait acheter beaucoup d?instruments et nous avons ainsi créé un band de la prison avec les gardes-chiourmes. Cela représentait beaucoup d?argent mais il l?a fait. En deux ans, nous avions un band qui n?avait rien à envier au Police Band. L?orchestre avait même son uniforme. M. Bhookhun était vraiment quelqu?un de différent des autres. Il avait beaucoup d?humanisme. Certaines personnes lui ont joué un mauvais tour, il a dû partir, mais on a dû le faire revenir. Notre orchestre a été jouer à Rodrigues pour l?accession de Maurice au statut de République. J?ai organisé l?orchestre pour faire un Tatoo qui a eu un immense succès. M. Bhookhun était ravi de son orchestre. Il est venu nous rejoindre à Rodrigues. J?aide aussi l?orchestre des Veeramundar à constituer un répertoire et à travailler les partitions qui vont de ?-Quand refleuriront les lilas blancs jusqu?à La marche du Colonel Boogey. Très variés comme vous pouvez le constater.

● <B>La création musicale vous intéresse toujours?</B>

J?aime écouter de la musique. Ce qui m?inquiète, c?est cette nouvelle génération. Dites-moi un lieu à Maurice où on peut entendre autre chose que le séga et la variété bas de gamme ? Il n?y en a pas. Sur les radios, on peut oublier. Mais comment voulez-vous que le niveau de la musique s?élève alors que nous ne sommes exposés à aucune autre musique que celle dont je viens de vous parler ? Nous avons des gens aujourd?hui qui n?ont jamais entendu du jazz ni de la musique classique. C?est affolant. Comment pouvez-vous créer sans culture musicale ? Auparavant, nous autres jeunes étions exposés à toutes les musiques, séga y compris. J?ai du mal à écouter certains ségas. C?est toujours aussi pauvre harmoniquement et sur le plan de la mélodie. Tous les textes racontent les mêmes histoires.

● <B>La musique, c?est l?histoire de votre vie?</B>

Oui. Que voulez-vous que je fasse d?autre ? Même si je bricole un peu de temps en temps?Je fais des meubles en bois, en fer forgé. Mais la musique, c?est ce que je sais faire.

● <B>Vous avez été le premier à faire découvrir aux Mauriciens l?artiste qu?était Henri Salvador en interprétant à la télévision les chansons qu?il avait écrites avec Boris Vian. Cela vous a fait drôle d?apprendre qu?il était parti ?</B>

C?est le seul chanteur dont je peux dire que c?était vraiment une idole pour moi. C?était un homme complet. Musicien accompli, un humour magnifique, un compositeur d?une finesse remarquable, une voix travaillée jusqu?à l?extrême et qui lui donnait cette douceur, un grand guitariste aussi? Non vraiment c?était un grand artiste. Et puis il a écrit des mélodies qui, dans 50 ans, seront toujours dans le coeur des gens. Une chanson douce? Syracuse? Je ne vois pas qui d?autre peut le remplacer tellement il était particulier et unique. Je peux vous dire : si j?habitais en France, j?aurais été assister à son enterrement. Ah oui ! c?est sûr. Un seul autre artiste occupe cette place d?idole dans mon c?ur : Louis Armstrong.

● <B>Pas étonnant pour un homme qui a fait une carrière de trompettiste? </B>

Personne n?a jamais donné à la trompette le son que lui a donné Armstrong. Quand je jouais, je me disais : voilà la perfection, en pensant à lui. Dans le band il y avait de bons trompettistes : Bergicourt et puis Cassimally. Lui, il avait un son vraiment magnifique. Une fois dans un mariage à Quatre-Bornes, j?étais trompettiste dans le Police Band qui jouait. Monsieur Lucien Pouzet assistait à ce mariage. A cette époque le Police Band et le Band de Pouzet étaient de grands concurrents sur la place. Philippe Ohsan, qui dirigeait le band voulant impressionner Pouzet, écrivit, comme ça, au pied levé, un chorus de trompette pour le morceau River of no return. Il me demande de le jouer en ne regardant pas la partition qu?il venait, en cinq minutes d?écrire. Il voulait que Pouzet croie que j?étais en train d?improviser. Quand j?ai attaqué mon solo dans le style et le phrasé d?Armstrong, Pouzet, qui dansait, s?est arrêté pour nous regarder et pour applaudir l?orchestre. Il y avait aussi un jazz band qui s?appelait Typhoon Band. Vous vous rendez compte: Trois big bands dans un petit pays comme Maurice ?

● <B>Vous êtes aussi, avec Philippe Ohsan de ces musiciens qui ont joué et fait connaître les musiques de Glen Miller. Comment a été reçu cette musique qui, quand elle est apparue, a constitué une véritable révolution dans les arrangements et l?harmonie ?</B>

Glen Miller avait une manière d?écrire les arrangements qui était vraiment particulière. Il a bouleversé les codes en écrivant les harmonies dissonantes. C?est difficile à expliquer comme ça, en paroles, mais il avait vraiment trouvé un nouveau son, un nouveau style. Ohsan aimait beaucoup. Il avait même décortiqué les orchestrations de Glen Miller pour les comprendre et en écrire pour d?autres morceaux qu?interprétait le band. Nous jouions aussi des morceaux de l?orchestre de Ray Ventura. Un jour, le maestro Ohsan m?a dit devant les autres musiciens : c?est vous qui auriez du me remplacer, c?est dommage que vous n?ayez pas vos certificats. Je n?avais même pas ma senior?

<I>«Sur la grande place de Pékin, j?ai entendu ce magnifique orchestre jouer l?hymne national. je me souviens d?avoir dit aux amis : voilà, c?est comme ça que doit se jouer cet hymne!»</I>

● <B>Regrets ?</B>

Les choses sont comme elles sont.

● <B>Vous êtes le petit-fils de Gabriel Gentil, un des premiers photographes de l?île, votre père, Eugène Gentil, l?était aussi. Avez-vous hérité de cette passion où la musique occupait toute la place ?</B>

J?ai connu mon grand-père, c?était un homme particulier. Quand j?ai été l?inviter pour mon mariage, il m?a dit merci et n?est pas venu pour deux raisons. Il était adventiste, j?étais catholique. Deuxièmement, il n?avait qu?un seul costume qui était très très vieux. On le voyait tout le temps circuler avec. Que ce soit pour aller vendre la levure de bière qu?il avait inventée ou pour aller à son office adventiste. Il s?était bagarré avec beaucoup de membres de la famille car il tenait vraiment à afficher très fort ses croyances adventistes.

● <B>Pourquoi avait-il, d?un coup, abandonné l?Eglise catholique?</B>

Ma mère m?a raconté que tout s?est passé un jour alors qu?elle assistait à la messe avec lui. Au moment de la consécration, tandis que résonnait la cloche qui annonce ce moment de la messe, il s?est levé d?un coup et a dit : c?est du spectacle tout ça. Et il a dit cette phrase: c?est pour cela que l?on dit assister à la messe. Et il a ajouté pour sa femme et ses enfants : allez on s?en va ! Et c?était terminé. Il est devenu adventiste. Et s?est fâché avec toute sa famille. Sa carrière a commencé à faiblir quand les gens sont venus voir son fils, Eugène, mon père, qui était lui aussi photographe. C?est là qu?il s?est concentré sur sa levure de bière plutôt que sur la photographie. Le père Ramgoolam venait chez nous à la Rue Chevreau pour se faire photographier par Papa. Un jour, au cours d?une réception après l?indépendance à la Rue Desforges, il m?a demandé si j?avais encore les originaux de ses photos. Mais je ne les avais plus? Vous savez pourquoi ? Je prenais les plaques en verre où il y avait le négatif, je les grattais, les lavaient à l?eau pour avoir un morceau de verre bien propre. Et je m?en servais pour placer des photos que les gens me donnaient à encadrer ! C?est comme ça que les plaques du grand photographe Gabriel Gentil ont disparu !

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