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Gérard Léveillé raconte les jardins de Port-Louis
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Gérard Léveillé raconte les jardins de Port-Louis
Fin d?août 1982, le poète-journaliste Emmanuel Juste se désole de voir s?asphyxier sous une chape de béton et de bitume, de plus en plus pesante et insupportable, le Port Louis de son enfance et de sa jeunesse. Il rêve d?espaces verts et de jardins d?évasion. Il se souvient toujours du Jardin de la Compagnie où Guy Rozemont, Renganaden Seeneevassen et Razack Mohamed haranguaient des foules, ne possédant pas même le droit de vote et, en passant, les amusaient par leur verve ou par leur gouaille. Il se souvient des Salines et de leur jardin, devenu d?abord Pleasure Ground puis jardin municipal Robert-Edward-Hart. Depuis, le Vrac le défigure mais protège aussi ses fleurs des embruns océaniques. Il suffit d?ailleurs de tourner le dos au Vrac pour ne plus le voir. Il y a aussi la Reine de la Paix et son embellisseur attitré, Henri Souchon. Dans l?affaire, Port Louis perd un belvédère et hérite d?un monument blanc qui interpelle les visiteurs de passage en rade. Il y avait un jardin à la Plaine Verte là où les mourougues s?empourprent encore dans l?indifférence générale. Le prince malgache Ratsitatane y fut pendu haut et court après avoir été trahi par quelques Judas du temps margoze. Emmanuel prie Gérard Léveillé, le digne successeur de Daniel Bijoux, à la surintendance des jardins municipaux du Port Louis, de bien vouloir être son guide entre fleurs et plantes décoratives.
Les espaces verts font déjà défaut. La norme acceptable fait état de deux kilomètres carrés par mille habitants. Il en faudrait alors 300 kilomètres carrés aujourd?hui. Peut-être et pourquoi pas au dernier étage de tous les bâtiments en hauteur, crevant le ciel portlouisien, et dont les fondations s?enfoncent comme d?implacables serres de rapaces dans la glèbe portlouisienne. Et pourquoi pas ces jardins municipaux, faisant tant défaut, ne monteront-ils pas à l?assaut des montagnes entourant le chef lieu ? Pourquoi pas un jardin de cactus, de plantes décoratives et succulentes autour de la Petite Montagne de la Citadelle du Fort Adélaïde ? Il suffit d?un embryon de volonté politique pour qu?un beau jardin sorte de terre.
Gérard Léveillé consent quand même à énumérer les autres principaux espaces verts portlouisiens. Il cite les plates-bandes autour des Casernes centrales, aux rues d?Orléans, de Chartres et Jemmapes, la place Guy-Rozemont anciennement de l?Artillerie, la Place d?Armes, la place Ferguson (d?aucuns diront Bowen) entre Mercantile (Hong Kong and Shanghai Bank) et Imprimerie du gouvernement (site royal ayant dû depuis céder la place au pudding au chocolat de la Banque d?Etat, mon pauvre Emmanuel), la place du Quai (?), des jardins (?) de l?hôtel de ville, la place Foch devant le théâtre municipal et les magasins Poncini (anciennement Guillemin), le long du Boulevard Pitot (des goyaviers royaux de toute beauté parfois), les deux jardins de la Plaine Verte, la place Ducray (aujourd?hui Kadhafi), les jardins de Saint-François Xavier, de Cité Valleejee, de Roche-Bois, les seize ronds-points de la Montée S jusqu?à Abercrombie. Cela en fait des espaces à couvrir de fleurs.
Les jardins de Port Louis mélangent les styles : français, anglais, italien. Les moyens financiers manquent. On doit se débrouiller avec ceux du bord. Il faut tenir compte des vandales. Ils ne sont guère nombreux. Un sur dix. Ils suffisent cependant pour détruire ce que d?autres construisent. Il y a aussi les scarabées et les cyclones. De quoi vous plaignez-vous, Emmanuel et Gérard Léveillé, vous qui n?avez heureusement pas connu ni les voleurs de ferraille ni les nominations politiques relevant de la politique du vié ferraye ?
La pépinière de Gérard Léveillé, comme celle de Daniel Bijoux, se trouve toujours aux Salines chères à Léoville L?Homme. Elle compte 60 000 plantules. Le climat portlouisien est dur. Impitoyable même pour les rosiers. Y résistent mieux les cannas et les bougainvillées. Qu?importe la fleur du moment que nous avons la couleur en fête.
Gérard Léveillé termine la visite guidée par un hommage prononcé en faveur de son prédécesseur et maître, Daniel Bijoux. Il n?a pas eu sa chance de faire des études supérieures en France mais a appris de lui 98% de ce qu?il met en pratique en 1982. Sa vie était ses jardins. Autre temps, autres m?urs.
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