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Grosse toile

16 avril 2008, 00:00

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<B>Par Eric NG PING CHEUN</B>

À entendre les représentants des industries textile et hôtelière, on croirait que ces deux secteurs vont bientôt disparaître et que l?économie mauricienne entre dans une phase de dépression. Si la posture alarmiste constitue une tactique de négociation sur la compensation salariale, on veut bien l?admettre. Mais comme nul n?est entrepreneur sans être optimiste, on se tire dans le pied en encourageant la sinistrose au sein de la population et en se montrant insensible à la cherté de la vie due à l?inflation.

On n?est quand même pas au temps où le secteur textile subissait une contraction de 38 % (de 2002 à 2005) et où le secteur hôtelier peinait à faire plus de 3 % de croissance. Le Bureau central des statistiques indique que le secteur textile et le secteur de l?hôtellerie et de la restauration continueront à générer de la valeur ajoutée en 2008, par Rs 1,1 milliard et Rs 3,5 milliards respectivement. La valeur ajoutée importe plus que le seul élément du profit, car elle inclut aussi la rémunération du travail et du capital.

Les patrons ne sont pas des enfants de ch?ur. Ce n?est pas par souci de sauvegarder des emplois qu?ils maintiennent leur entreprise en vie. Si celle-ci est toujours en activité, c?est bien parce que le volume de production lui permet d?être profitable et de survivre. Les entreprises textiles réduiront peut-être leurs effectifs, ce qui ne plaira pas aux gouvernants, mais elles seront toujours là. L?enjeu est davantage politique qu?économique.

Pendant des décennies, les groupes textiles et hôteliers ont accumulé des milliards de profits grâce à l?affaiblissement continu de la roupie, entre autres. Le taux de change du dollar américain a doublé en 11 ans, passant de Rs 17 en 1995 à Rs 34 en 2006. Le consommateur mauricien subventionnait ainsi les exportateurs, mais il l?acceptait parce que l?inflation était soutenable.

Aujourd?hui, dans un contexte où l?inflation est intolérable, il faut être sacrément égoïste pour croire que le consommateur va tolérer une dépréciation délibérée de la roupie, sans que cela débouche sur une explosion sociale. La population souffre plus que les entreprises de la hausse des prix. Si certains maudissent l?appréciation de la roupie, elle est une bénédiction pour ceux soucieux de leur pouvoir d?achat : elle a permis de maintenir le prix de l?essence pendant trois trimestres consécutifs malgré la hausse vertigineuse du prix du brut. Même la baisse de 20 % du prix du fioul profite aux entreprises manufacturières.

Les difficultés subies par l?industrie textile ne sont pas propres à l?île Maurice. Elles affectent aussi ses concurrents directs, ce qui amène à relativiser la notion de compétitivité. Tous les pays émergents, à l?instar de l?Inde, ont vu leur monnaie fortement s?apprécier. Celle de la Chine s?est raffermie par plus de 15 % depuis octobre dernier. L?industrie textile chinoise est déstabilisée par l?inflation salariale et par le manque de main-d??uvre, notamment à Guangdong où les usines n?arrivent pas à livrer les commandes à temps. De nombreux acheteurs européens ne s?intéressent plus qu?à la Chine, mais reviennent vers Maurice?

Il n?existe pas de modèle économique qui ne doit son succès que par une érosion de la monnaie du pays. Comment expliquer qu?en dépit de la chute du dollar par rapport à l?euro, les constructeurs d?automobiles américains se font battre par leurs concurrents européens ? Il n?y a qu?une seule explication : l?inefficience. Toute industrie doit être intrinsèquement viable. Sinon, elle doit se réinventer ou dépérir.

De manière délibérée, Singapour a progressivement abandonné son secteur textile, sachant qu?il n?était pas compétitif. Sans faire de même, le gouvernement mauricien ne saurait accorder au textile la même importance qu?il y a 20 ans. Dans une dizaine d?années, le textile ne sera qu?un noyau du secteur manufacturier avec quelque 25 000 employés locaux. L?économie, elle, aspire à devenir, comme Singapour, un centre de services commerciaux, touristiques, financiers et professionnels dans la région. Ce n?est pas par hasard qu?un leader du textile se diversifie dans la distribution?

Que le gouvernement accorde des incitations à l?industrie textile dans le prochain budget, on le veut bien. Mais ce serait dangereux de manipuler les taux de change pour donner un oxygène monétaire à ce secteur. De même, le taux d?intérêt est une arme à double tranchant.

Une fausse théorie circule à la Banque de Maurice comme au ministère des Finances : la baisse du taux d?intérêt stopperait l?inflation ! Faute de croire qu?on a pu évaluer cela en une période de quelques semaines, on sait que c?est après 18 mois qu?un changement du taux d?intérêt a des effets sur l?inflation. Depuis 15 mois déjà, l?inflation tourne en moyenne autour de 9 %, et elle le restera pour encore 9 mois. Deux ans, c?est long et ce sera difficile de renverser la tendance.

L?inflation est un monstre capable de tuer la crédibilité de l?institution censée le combattre. Même si les membres du Comité de politique monétaire ont des tentations suicidaires d?assouplir le taux d?intérêt, la roupie bénéficiera encore longtemps d?un différentiel de taux d?intérêt favorable par rapport au dollar. Néanmoins, les étrangers délaisseront Maurice pour placer leurs investissements en Asie, provoquant un reflux de devises.

Alors que nos autorités politiques et monétaires semblent se résigner à l?inflation, alors que deux farouches partisans de la dépréciation de la roupie tiennent la présidence de deux grandes organisations patronales, alors que les syndicats sont en déficit d?idées, le lobby textile tisse sa grosse toile dans les arcanes du pouvoir et donne du fil à retordre aux décideurs. Mais la réaction viendra de la société. Une nouvelle lutte des classes va émerger, qui opposera les détenteurs de devises à ceux qui n?ont que des comptes en roupies. À moins que ne prévale le bon sens politique.

<I>(www.pluriconseil.com)</I>

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