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Fêtards, dollars et caprices de stars
Une destination touristique. Il y a quelques années encore, c?était la seule image que les stars internationales retenaient de Maurice. Et le seul contact entre la population et elles se produisait lors des rares interviews exclusives que ces vedettes voulaient bien accorder à la presse locale. Puis, quelques rares privilégiés ont eu droit à de brèves prestations d?artistes internationaux dans les hôtels. À peine quelques années après, c?est à une « mini Ibiza », île promue comme la « capitale des discothèques », qu?on commence à comparer le pays.
David Guetta, Tiësto, Sean Paul, en passant par des membres du ballet de Bolchoï, et bientôt Zucchero et Daft Punk : le public mauricien en raffole et en redemande.
Les organisateurs, eux, se frottent les mains. Pourtant, derrière le strass, les paillettes et les recettes, l?univers de l?événementiel n?est pas tendre. Certaines agen-ces en ont déjà fait les frais. Si le récent cas impliquant Sean Paul a levé un coin de voile sur le monde impitoyable du spectacle, ce n?est que le sommet de l?iceberg.
Car il ne s?agit pas uniquement d?un concert du sieur Paul, joué en partie en play-back vocal. Le bad boy s?est même engagé dans une man?uvre de chantage et d?extorsion de fonds à quelques heures du spectacle, en menaçant de ne pas monter sur scène s?il n?obtenait pas une petite rallonge. Il a fallu l?intervention de la police pour que Sharris Sumputh, principal investisseur derrière la visite de la star, récupère Rs 500 000 de plus de ce qu?il devait à l?artiste pour les « prestations » de ce dernier.
Un cas qui est loin d?être isolé. Car il y a quelque temps de cela, la chanteuse Lumidee avait fait la même chose, quelques minutes avant le début de son spectacle, refusant de monter sur scène si ses honoraires n?étaient pas réglés séance tenante.
Les pauvres organisateurs avaient alors dû racler le fond des caisses à l?entrée du concert et avoir recours à d?autres sources de liquidités pour satisfaire la star, même si cette condition ne figurait pas sur le contrat du départ. Le spectacle en dépendait. Et ils ont préféré céder devant une personne, plutôt que d?affronter un public en colère.
Mais ce ne sont là que des risques du métier dont les agences organisant de telles soirées sont au courant. Face à la demande accrue pour les spectacles, l?offre tente d?y répondre, ayant affiné l?appétit du public mauricien. Mais il n?en demeure pas moins que c?est un business qui rapporte gros. À l?instar du concert d?un certain David Guetta, où la vente de 5 000 billets à Rs 450 et le coup de pouce des sponsors ont suffi pour re-couvrir tous les frais des organisateurs.
Résultat : 8 000 personnes au concert ce soir-là, et plus de Rs 1,3 million de profits. Et ce, pour seulement quelques heures de prestation de l?artiste.
Pour ces gens du spectacle, il existe une fine ligne entre les affaires et les vacances à Maurice. Surtout quand on peut joindre l?utile à l?agréable. Mais l?aspect mercantile prédomine. Et tout tourne autour de l?argent. Avant que « d?illustres » D.J. ou « princes du dancehall » ne foulent le sol mauricien, il y a eu des stars de Bolly-wood. Ces dernières savent monnayer leurs prestations. Et cette anecdote d?une star du cinéma indien demandant 400 dollars par minute pour une interview avec la presse résume tout. Des exigences dignes d?un maharadjah.
Des desiderata absurdes
Vinay Roopchand, qui se vante d?être un des premiers à avoir invité Shah Rukh Khan à Maurice, avoue que les stars de Bollywood sont les plus capricieuses.
« Elles mercantilisent tout. Que ce soit pour leurs photos, leurs interviews ou leurs images à la télévision, tout se paye. C?est un business, et on ne peut pas faire autrement. » D?ailleurs, une de ces artistes vedettes lui a pris Rs 2 millions d?a-vance pour un projet qui ne s?est pas concrétisé. « Mais nous avons rouvert les négociations, et le concert devrait bientôt avoir lieu. »
Organiser de tels événements demande un investissement qui n?est pas donné. Eve Chavrimootoo, de Green Dot Events, explique que les budgets ne sont pas fixes, mais qu?ils évoluent selon les artistes. « Le coût pour faire venir une pointure international varie entre Rs 1 million et Rs 5 millions. » Et l?isolement géographique de l?île n?aide pas. « Les agents savent qu?à Maurice certains organisateurs sont prêts à payer cher. Donc, si un artiste vaut 6 000 euros ailleurs, il va facilement demander le double à Maurice. » Elle avoue d?ailleurs avoir refusé des vedettes qui réclamaient 40 000 euros, alors « qu?elles n?en valent que 18 000 en France. »
Et pour faire venir un artiste à Mau-rice, il faut d?abord passer par ses agents. Le plus simple pour les boîtes d?événementiel mauriciennes est de contacter des agences similaires à l?île de la Réunion. À travers ces partenariats, les promoteurs des artistes tombent d?accord pour la date d?un concert dans l?île s?ur et une autre à Maurice. Mais les gens du spectacle ont leurs exigences, qu?ils manifestent dans une fiche techni-que, communément appelée rider. Cette fiche, outre de contenir des clauses du con-trat commercial, comporte aussi des préférences personnelles, ou encore des desiderata qui relèvent souvent de l?absurde.
À l?image de Christophe Maé, qui a exigé la présence d?un masseur dans sa loge d?hôtel. Ou encore ces D.J. dits « internationaux », voulant conserver le même statut que dans des lieux tels qu?Ibiza, en voulant des bouteilles de champagne hors de prix que les organisateurs doivent commander de l?étranger. Difficile parfois à digérer.
Et que dire de Raphaël, qui avait exi-gé une marque de bière qu?on ne trouve pas à Maurice, mais qui a finalement dû se rabattre sur une marque locale. Marque qu?il a bien appréciée d?ailleurs, selon des sources proches des organisateurs. Comme quoi, le made in Mauritius n?est pas fait pour les chiens, qu?on se le dise?
Conserver leurs « habitudes »
Shamini Kalychurn, Events Coordinator chez Hemisphere Events, de Bao Communica-tions, avoue que « ce sont des habitudes qu?ils ont et auxquelles ils tiennent. Et nous devons faire avec. C?est un accord que nous passons au préalable ». Mais discuter avec les artistes n?est pas simple. Si, comme l?explique Eve Chavrimootoo, Green Dot Events a rencontré d?énormes difficultés avec Tiësto, qui avait réclamé des équipements indisponibles à Maurice, avant de se raviser, d?autres sont moins commodes et tiennent à conserver d?autres « habitudes ».
Au centre des préoccupations de ces artistes : la sécurité. Si certaines des stars arrivant à Maurice ne connaissent pas grand-chose du public local au premier abord, elles ne veulent surtout pas être « dérangées » par celui-ci, et encore moins par la presse.
Philippe Harel, dont l?agence de gardes du corps s?est fait une réputation dans le monde du spectacle, affirme que l?assurance d?un bon encadrement figure souvent en tête de liste sur les riders des artistes.
Des zones d?ombre
« Notre service consiste à les récupérer à l?aéroport avec un cortège de quatre voitures, et un véhicule en éclaireur. Et nous encadrons l?artiste partout où il va dans le pays » explique-t-il. « Il est sous notre responsabilité, comme stipulé dans le contrat et nous avons le dernier mot en ce qu?il s?agit de sa sécurité. » Et là, il a en tête le flou entre les organisateurs et la presse, dont les souhaits contrastent souvent sévèrement avec ceux des artistes. Même s?ils montent sur scène, ils tiennent à leur tranquillité, loin du public à qui ils promettent d?habitude un « spectacle unique » auparavant.
De plus, sans sombrer dans des stéréotypes, qui dit concert dit aussi produits illicites. Et là, Bruno Raya, ne pratique pas la langue de bois. À la tête du collectif ayant amené à Maurice des artistes comme The Wailers, Alpha Blondy et bientôt Morgan Heritage, Bruno Raya déclare sans concession et sans hypocrisie : « Contrairement aux D. J., les artistes de reggae ne demandent ni femmes, ni strip-teaseuses, ils veulent savoir si le gandia est disponible dans le pays. » Un autre registre, mais pas si loin des soirées de musique électronique, synonymes de circulation de comprimés illicites.
Aujourd?hui, le monde de l?événementiel est en pleine expansion à Maurice. Les agences voient le jour, disparaissent et renaissent. Et certaines stars en sont à leur deuxième ou troisième visite, devant l?enthousiasme « formidable » du public mauricien. Toutefois, face à un tel dynamisme, les autorités peinent à soutenir le rythme. Aux permis accordés à la dernière minute, au flou autour des avis d?experts, ou encore à une législation dépassée sur l?impact sur l?environnement, il faut aujourd?hui rajouter un cadre fiscal nébuleux.
Ainsi, si des paramètres de la loi du travail existent pour qu?un artiste international opère à Maurice, la législation en place contient de nombreuses zones d?ombre, notamment sur la déclaration des revenus. À l?image de la billetterie, qui est sujette à de nombreuses taxes et autres déductions, de même qu?aux honoraires de l?artiste. D?aucuns avouent aujourd?hui que les autorités ne sont pas en mesure de vérifier les cachets de ces derniers, ce qui ouvre la voie à la sous-évaluation et à l?évasion fiscale.
Mais la population ne s?en plaindra pas. Car elle, qui s?est attristée pendant longtemps du manque de spectacles à Maurice, est plus que gâtée aujourd?hui. Toutefois, tout développement a un prix. Et la circulation de grosses sommes d?argent génère souvent d?autres maux dont le pays se passerait volontiers. Maurice, Ibiza de l?océan Indien : un rêve pour beaucoup. Mais d?immenses possibilités mercantiles pour d?autres. Surtout les artistes.
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