Publicité

Fer de construction : la thèse du complot revisité

23 avril 2007, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Desbro International est-elle victime de complot ? La question titille bien des esprits cyniques, friands d?intrigues politico-commerciales. Rajesh Jeetah, ministre du Commerce et de l?Industrie et aussi le principal ?accusé? dans cette affaire, s?en défend. On en saurait peut-être davantage si le gouvernement devait instituer la commission d?enquête réclamée par l?opposition. En attendant, démonstration est faite que le contrôle de prix est un couteau à double tranchant, difficile à manier sans éventuellement faire du mal au pays.

Dans le cas présent, Desbro aurait dû pouvoir pratiquer une grille de prix réaliste afin de pouvoir survivre dans la durée. Ce qui n?aurait été possible que si le prix avait été libéralisé de sorte à pouvoir refléter le jeu de l?offre et de la demande. En l?absence d?une telle liberté, l?opérateur est obligé à s?en remettre à l?arbitrage du gouvernement, lequel à un agenda déclaré : démocratiser l?économie. La situation se prête à toutes les spéculations.

C?est sans surprise qu?on apprend que le Management Audit Bureau (MAB), chargé par le gouvernement de proposer une stratégie pour l?approvisionnement du pays en fers de construction, recommande la libéralisation des prix. L?organisme met néanmoins quelques bémols. Il cite une condition pour éviter que la libéralisation n?empire la situation pour le consommateur.

La libéralisation des prix, fait-il ressortir en préambule, n?a un effet bénéfique que si le marché auquel elle s?applique est très compétitif. Dans le cas du fer, c?est quand il y a un nombre suffisant d?importateurs et/ou de producteurs. Sinon, le marché tombe très vite sous la domination de cartels. C?est-à-dire, les opérateurs se concertent entre eux pour dicter le marché.

Le MAB propose donc d?introduire davantage de compétition dans le marché du fer. Pour cela, le gouvernement doit éliminer les droits de douane taxant les importations de pays ne faisant pas partie du Marché commun d?Afrique australe et orientale (Comesa). Les importations du Comesa sont hors taxes alors que celles effectuées auprès de pays tiers sont frappées de 30 %.

Importation d?Egypte

Cette taxe est promise à une élimination graduelle, compte tenu des obligations de Maurice auprès de l?Organisation mondiale du commerce. Le MAB propose d?accélérer ce processus. Objectif : mettre toutes les sources d?approvisionnement sur un pied d?égalité. Les importateurs confirment qu?une telle mesure leur permettrait d?importer à des prix compétitifs de l?Inde, d?Afrique du Sud, de la Chine et de la Turquie. L?industrie et le secteur des petites et moyennes entreprises ont été invités à soumettre une étude de l?impact de cette élimination sur leurs activités.

Actuellement, l?Egypte est le fournisseur de fer le plus compétitif sous le régime préférentiel du Comesa. Cela fait craindre, notamment à Enterprise Mauritius, que si le prix du fer à Maurice est libéralisé, les importateurs qui s?approvisionnent en Egypte seront en position de monopoliser le marché. Cependant, le fer égyptien est frappé d?une taxe de sortie de 30 USD par tonne. Les importateurs prétendent que cette charge rendrait ce fer moins compétitif qu?on ne l?aurait cru.

Le prix de la barre de six millimètres est libéralisé depuis 2004. Les opposants de la libéralisation font remarquer que depuis, ce prix a doublé, passant de Rs 22 à une moyenne de Rs 40 actuellement. Le MAB relativise. La hausse a été de l?ordre de seulement 37 % en trois ans, si l?on tient compte du prix réel de cette même barre à l?époque (Rs 29).

Les petits constructeurs opposent l?argument que l?incertitude entourant le prix qu?induira la libéralisation les mettra hors-concours pour les travaux à prix fixes. Les experts de la construction font cependant remarquer que le fer ne compte que pour 5 % dans le coût global. De fait, les fluctuations n?auront qu?un impact mineur, arguent-ils. Du reste, font-ils ressortir, d?autres coûts fluctuent tout autant, sinon davantage, dans ce domaine d?activité.

Libéraliser le prix du fer équivaut à forcer le consommateur mauricien à subir la conjoncture internationale, arguent d?autres. Celle-ci est caractérisée par une forte demande pour le fer et l?acier par des pays comme la Chine et l?Inde. La fourniture étant sous tension, les prix ne cessent de prendre l?ascenseur.

Certains ajoutent que la fixation du prix des billettes, matière première servant à fabriquer les barres de fer localement, protégerait le consommateur local. Cependant, la douane confirme que le prix des billettes croît en flèche. De fait, le prix de la barre de fer fabriquée à partir de celles-ci devrait être réajusté fréquemment. A moins de carrément subventionner cette commodité, fixer le prix des billettes n?offrira aucune protection au consommateur.

Le MAB maintient son approche : la libéralisation est la seule option envisageable pour l?avenir. Il prévient cependant que si la libéralisation est accompagnée d?une élimination des droits de douane, l?Afrique du Sud émergera comme le fournisseur le moins cher. Or, le commerce du fer dans ce pays est contrôlé par Murray and Roberts, l?opérateur avec lequel Desbro négocie sa vente.

Importation ou fabrication

Les fabricants locaux de fer revendiquent leur légitimité. Ils se déclarent plus fiables, plus flexibles aussi, capables de satisfaire les demandes du marché rapidement et selon les spécificités en termes de la taille des barres. Ils font également valoir leur statut d?employeur.

Le MAB réfute ces arguments. Il est possible de s?approvisionner rapidement sur le marché international. Du reste, si l?importation est libéralisée, les commerçants pourront s?approvisionner plus près de chez eux.

Pour ce qui est de la protection des emplois, le MAB estime que dans la conjoncture, le jeu n?en vaut pas la chandelle puisque le pays doit payer un prix élevé. A terme, davantage d?emplois seront créés dans des secteurs plus compétitifs.

L?organisme rejette également l?argument selon lequel l?entrée de nouveaux importateurs dans le créneau sera rendue difficile par les coûts élevés impliqués. Elle avance que les banques sont disposées à soutenir les importateurs désirant se lancer. L??Empowerment Programme? pourrait également intervenir. Le boom de la construction aidant, la libéralisation des prix de fer sera une bonne opportunité de démocratisation, plaide-t-il.

Le MAB suggère que Maurice suive la tendance en cours, qui est d?importer ses barres de fer plutôt que d?en produire sur place. Les barres importées sont moins chères. Du reste, c?est plus facile d?assurer qu?il y a de la compétition dans ce créneau plutôt que dans celui de la production où opère un nombre restreint d?opérateurs.

Pas de restriction sur la ferraille

L?exportation de ferraille est une entreprise en plein essor. Ce qui n?arrange guère Samlo Koyenko, le seul à recycler la ferraille pour produire des barres de fer dans l?île. L?opérateur a demandé un contrôle, voire une interdiction d?export. Une demande qui n?a pas été retenue par le MAB.

La ferraille est exportée vers l?Inde, la Chine et le Japon, entre autres, depuis les années 70. L?année dernière, Maurice a exporté quelque 51 000 tonnes pour Rs 352 millions. Les exportateurs encaissent Rs 6 900 en moyenne par tonne exportée. Une centaine d?entreprises, employant chacune une cinquantaine de ramasseurs de ferraille, sont engagées dans ce secteur.

De son côté, Samlo importe environ 1 300 tonnes de ferraille par an, pour une moyenne de Rs 6 200 la tonne. L?entreprise s?approvisionne également auprès des opérateurs locaux. Profitant de la conjoncture, Samlo a cru faire bonne figure en n?appuyant aucune demande d?augmentation de prix de la barre de fer pour réclamer, en contrepartie, l?interdiction de l?exportation. L?opérateur argue que cela permettra de freiner le vol de structures en métaux, y compris les bouteilles de gaz ménager.

Le MAB estime qu?accéder à la demande de Samlo priverait le pays d?une rentrée de devises. Des milliers de personnes se trouveraient sans emploi. Et du reste, le pays donnerait un mauvais signal aux investisseurs étrangers. Pour ce qui est du vol, il relève que la douane s?organise pour contrôler les cargaisons exportées de sorte à repérer notamment les bouteilles de gaz ménager.

Marché sous tension

Maurice consomme en moyenne quelque 60 000 tonnes de fer par an. Desbro International fournissait les deux tiers de ce volume. Depuis sa fermeture, le marché s?organise pour suppléer à l?absence du fournisseur.

A la fermeture de Desbro, la demande pour le fer de construction se situe autour de 2 700 tonnes métriques par mois. Cette estimation a été communiquée au ministère du Commerce vendredi par la BACECA, organisation qui regroupe les principales compagnies de construction du pays.

Pour ce qui est de la fourniture, Joonas and Co. dispose d?un stock de 300 tonnes et a commandé quelque 3 700 tonnes de plus. La première cargaison est attendue la semaine prochaine. Joonas attend deux autres cargaisons entre le début de mai et la mi-juin. L?autre importateur, Lam Po Tang-Misco, dispose d?un stock de 2 500 tonnes et a commandé 2 000 autres. Les cargaisons sont attendues fin avril, ou à la mi-mai.

Deux importantes compagnies de construction ont signifié leur intention d?importer pour leurs propres besoins, soit quelque 1 600 tonnes de fer.

La fonderie Samlo Koyenko produit actuellement environ 1 000 tonnes par mois. Elle a proposé d?acheter les 4 000 billettes actuellement disponibles chez Desbro, pour en produire davantage. L?entreprise dit avoir augmenté sa capacité de production afin de pouvoir fabriquer jusqu?à 4 000 tonnes de fer par mois. Cela dépend cependant de la disponibilité de ferrailles recyclables.

Questions à Rajesh Jeetah ministre du Commerce et de l?Industrie

● Desbro Ltd laisse entendre que son accord de vente avec Murray and Roberts doit encore avoir le sceau du gouvernement. Ce feu vert sera-t-il donné ?

Cela ne relève pas de mon ministère. Du reste, je ne connais pas les détails du contrat négocié entre ces deux compagnies privées.

● Comment réagissez-vous aux allégations que vous avez poussé Desbro à la fermeture ?

C?est un mensonge absolu.

● Quand exactement avez-vous pris connaissance des conclusions du Management Audit Bureau (MAB) par rapport à la santé de l?industrie du fer ?

Le MAB avait seulement produit une ébauche de rapport. Et il ne me l?a jamais remise. Le MAB, qui comme vous le savez tombe sous la tutelle du ministère des Finances, a soumis ce draft report le 6 avril dernier au comité ministériel chargé du dossier fer. Ce comité est présidé par le vice-Premier ministre et ministre du Tourisme, Xavier Duval. Mes collègues Rama Sithanen, Rama Valayden et Vasant Bunwaree, respectivement ministres des Finances, de la Justice et du Travail, ainsi que moi-même, en faisons partie.

● Maintenez-vous qu?il n?y a pas de pénurie de barres de fer sur le marché ?

Il va sans dire que la décision de fermer, prise par Desbro le 26 mars dernier, a perturbé le marché. J?ai eu une réunion avec les principaux partenaires de ce secteur jeudi dernier pour discuter de la question et pour prendre les dispositions nécessaires (voir encadré). Malgré tout, je dois admettre que l?arrêt de production chez Desbro est encore en train de déranger le marché. Mais cette situation ne durera pas.

● Comment réagissez-vous à la demande de l?opposition pour une commission d?enquête sur les circonstances autour de la fermeture de Desbro ?

L?opposition nous jette la boue quotidiennement. Nous ne pouvons instituer des commissions d?enquête à chaque fois !

Publicité