Publicité
Entre slogan et nécessité
L?idée sera déclinée sous toutes ses formes lors de la prochaine campagne électorale. C?est une certitude. La démocratisation de l?économie est désormais au c?ur du débat politique. Elle a même été promue au rang d?enjeu électoral par le gouvernement et l?opposition. Chaque camp prône « sa » démocratisation. Et accuse l?autre d?en avoir fait un slogan politique creux, dans le meilleur des cas ou, au pire, dangereux pour le pays. Mais il faudrait déjà savoir ce que chacun comprend par démocratisation de l?économie.
Le discours de la démocratisation ne date pas d?hier. Les deux camps se livrent d?ailleurs une guéguerre pour savoir qui a proposé l?idée en premier. Qu?importe ! Il est plus important de savoir qui propose quoi. Chez l?alliance MMM-MSM, l?idée figurait dans le manifeste électoral de 2000. La démocratisation se résume alors pour le MSM-MMM à la participation des employés au sein de l?entreprise, à la libre concurrence et à la mise en place d?une loi sur l?égalité des chances.
Paul Bérenger, dans les trois budgets qu?il a présentés, ne fera pas grand cas de cette idée. C?est à peine s?il la cite deux ou trois fois dans chacun de ses discours. C?est Pravind Jugnauth qui s?est chargé de réveiller le mort dans son dernier budget. Il en fait d?ailleurs sa priorité numéro un. Pêle-mêle, il annonce des mesures pour l?accès à la propriété et à la participation à l?entreprise. Il reparle de l?Equal Opportunities Act et d?une série de mesures pour encourager l?entrepreneuriat et le développement des petites et moyennes entreprises. A l?aube du deuxième budget de Pravind Jugnauth, beaucoup de ces idées restent encore à être mises en pratique.
Réduire l?influence des grands conglomerates
Dans tout ça, c?est le Parti travailliste (PTr) qui a le beau rôle. La démocratisation de l?économie n?est devenue un leitmotiv qu?après les élections de 2000. Le PTr a semblé prôner, dans un premier temps, une démocratisation qui a pour but de réduire l?influence des grands conglomérats existants en imposant une plus grande concurrence sur le marché local. L?autre pan important étant, comme chez le gouvernement, la promulgation d?une loi sur l?égalité des chances. Depuis quelque temps, les rouges semblent également vouloir saupoudrer le tout d?une dose d?aide à la création d?entreprises et d?accès à la propriété.
Les politiques ont beau en parler, mais la démocratisation de l?économie reste une notion très vague pour le grand public. Celui-là même qui est censé être séduit par l?idée. Mais, dans le contexte local, on arrive à discerner quelques éléments qui feraient que l?économie soit à la portée du plus grand nombre.
Un élément fondamental d?une économie démocratisée est l?égalité des chances dans l?accès à l?emploi. L?Equal Opportunities Act dont parlent gouvernement et opposition serait le moyen d?assurer cette égalité. « Les jeunes diplômés sont unanimes à dire qu?il n?y a pas d?avenir dans le pays. Il y a une dépendance clientéliste qui détermine la mobilité sociale. C?est cela qui cause la fuite des cerveaux que nous connaissons », explique Amédée Darga, directeur de Stra Consult.
A ce chapitre, ce sont les grandes entreprises du pays qui sont volontiers montrées du doigt. Tim Taylor, le Chief Executive Officer (CEO) du groupe Rogers, le plus gros conglomérat du pays, les défend, tout en restant lucide. Selon lui, ceux que l?on trouve aux postes de responsabilité aujourd?hui chez Rogers ont 40 ou 45 ans. Et ils ont accédé à de hautes responsabilités après 15 ans de carrière dans la boîte. Ceux qui sont recrutés maintenant et qui sont de toutes origines peuvent prétendre accéder à ces postes, une fois leur carrière assise.
Le CEO de Rogers lâche toutefois : « Certaines entreprises recrutent plus facilement un non-blanc aujourd?hui qu?il y a 25 ans. Mais, parallèlement, il y a aussi un problème de confiance. On a volontiers plus d?affinités avec ceux qui proviennent du même milieu que soi. On croit qu?on agit rationnellement lors d?un recrutement alors que c?est fait émotionnellement. » Les problèmes subsistent donc. Une loi sur l?égalité des chances appliquée par une instance judiciaire semble rallier les suffrages des politiques.
Amédée Darga prône la transparence totale dans le recrutement du privé et du public. Que la Public Service Commission et les grandes entreprises jouent le jeu en publiant la liste des personnes recrutées et leurs compétences. « Si une personne se sent lésée car elle croit avoir des compétences supérieures à la personne recrutée, elle devra pouvoir porter son cas devant une instance supérieure», propose Darga.
L?idée peut faire son chemin dans le public mais les entreprises sont peu enclines à envisager cette formule. Certains chefs d?entreprises affirment que cela aura pour effet de les amener à ne pas publier leurs offres d?emploi mais de recruter, en coulisses, par cooptation. Ce qui aggravera le problème en fait. Tim Taylor propose un cadre plus général, à l?anglaise, sous la forme d?un Race Discrimination Act, où tous les cas de discrimination, sans exception, seront pris en compte.
Le deuxième élément d?une économie démocratisée est la capacité à accéder au capital. L?adage « on ne prête qu?aux riches» est vérifié et vérifiable dans notre système économique. Le cadre bancaire actuel ne reconnaît que deux catégories d?emprunteurs. Ceux qui ont déjà une entreprise qui tourne et avec un certain goodwill. Ou alors ceux qui peuvent offrir en garantie leurs terrains ou bâtiments. Cela élimine du coup toute une catégorie d?entrepreneurs-emprunteurs potentiels qui ne veulent pas prendre le risque de donner leur bien en garantie à la banque ou ceux qui n?ont tout simplement pas de biens immobiliers à gager.
Rajah Ramdaursingh, partenaire chez DCDM, prône une nouvelle culture d?entrepreneuriat à la singapourienne. «Il faut réduire les obstacles et faiblesses inhérentes de notre système. On peut promouvoir une culture de l?entrepreneuriat en assurant l?accès aux finances et aux marchés à travers des incitations et soutiens appropriés.» D?autres recommandent la mise en place de « vrais » venture capital funds, qui financeraient les projets d?entreprises qui n?offrent pas les garanties traditionnelles que cherchent les banques mais qui sont bâties sur des idées solides et novatrices.
Amédée Darga relie la question de l?accès au capital à l?accès au foncier. Maurice connaît un paradoxe dans le domaine de l?accès à la propriété. On semble en avoir fait une priorité, les Mauriciens seraient-ils tous locataires ? Justement, ce n?est pas le cas !
Une « lame de fond » qui monte
Nos politiques perçoivent l?accès à la propriété comme un pan important de la démocratisation alors même que plus de 80 % des Mauriciens sont au moins propriétaires de leurs maisons. « La propriété a toute son importance dans un système où il faut un terrain pour garantir un prêt. D?autre part, quand on veut faire de l?argent rapidement, on pense aussi à transformer ses quelques arpents de terre en morcellement. Là il n?y a pas de prise de risques. C?est le seul moyen que l?on trouve pour s?enrichir dans notre système », explique Amédée Darga.
A coté de l?accès au patrimoine immobilier, la participation à l?actionnariat des entreprises est aussi présentée comme un outil de démocratisation. On perçoit certes des dividendes quand les grandes entreprises font des profits. Mais l?ouverture de leur capital sur la Bourse n?est que partielle. « Et il faut se demander si le fait de posséder des actions dans une entreprise donne vraiment au particulier un pouvoir ou un droit de regard sur les activités de la grande entreprise de laquelle il est actionnaire », se demande Rajah Ramdaursingh.
Avec l?accès aux capitaux, l?accès au marché et la compétition sont aussi considérés comme un élément important de l?économie démocratisée. Tandis que Tim Taylor pense que la compétition est un outil de redistribution des cartes aux plus performants et qu?il faut la laisser agir sans intervenir, d?autres pensent que la compétition a justement besoin d?un coup de pouce.
Ainsi la nécessité de mieux encadrer les contrats de sous-traitance des grandes entreprises est réclamée. Il s?agit de forcer les acteurs actuels à entrer en compétition avec de nouvelles entreprises dans les mêmes créneaux avec pour objectif de déconcentrer les lieux où se crée la richesse. Tout en poursuivant les objectifs de baisse de prix et de promotion de l?efficience dans un marché compétitif. « Dans certains pays les gouvernements accordent des contrats publics aux grandes entreprises en fonction de leur volonté à laisser de nouveaux entrants s?installer sur leurs marchés », indique Amédée Darga.
Alors démocratiser ou pas ? Est-ce vraiment une nécessité ? Le directeur de Stra Consult parle d?une « lame de fond » qui monte. La classe moyenne qui a émergé ces 20 dernières années veut davantage d?opportunités et de perspectives. Faute de lui offrir ces perspectives, une crise sociale guette. Rajah Ramdaursing pense lui qu?il n?y a pas de solution miracle à la démocratisation de l?économie et que les politiques ne doivent pas utiliser le concept uniquement comme un slogan mais s?engager à mettre en ?uvre un programme de démocratisation.
Les vertus sociales de la démocratisation sont intéressantes. Mais les bienfaits économiques le sont tout autant. L?inégalité qu?on croit inhérente à toute économie de marchés n?est pas sans effets. Et une meilleure distribution des richesses et des opportunités se traduit automatiquement en un accroissement du taux de croissance économique, selon les observations d?institutions internationales dont la Banque Mondiale.
Il reste donc à s?assurer que personne ne confond démocratisation de l?économie avec expropriation des possédants. Nous sommes à Maurice, pas au Zimbabwe. Et les promesses et v?ux pieux qui seront faits au nom de la démocratisation devront être traduits dans la réalité.
CE QU?ILS EN DISENT
« C?est un slogan creux »
Démocratiser pourrait vouloir dire que les travailleurs doivent être propriétaires des entreprises qui les emploient. Cela peut se faire en donnant aux employés les moyens d?acquérir les actions. On peut aussi penser à aider les petites entreprises à se créer et se développer. L?Etat a un rôle très important à jouer dans ce domaine car c?est le secteur qui est le plus créateur d?emplois et de richesses dans la plupart des pays.
Mais si démocratiser veut dire faire contrepoids au pouvoir « blanc », je crois que c?est une grosse erreur. La liberté d?action des chefs d?entreprises que l?on assimile à ce pouvoir est en permanence entravée par la bureaucratie, les influences politiques et la concurrence tout simplement. La richesse n?est plus là où elle était autrefois. De ma position d?observation à la banque, j?ai vu beaucoup plus d?argent dans les autres communautés que chez les « blancs ». C?est dommage que, dans le débat politique, la démagogie amène à répéter les erreurs en abusant de l?ignorance des gens. C?est alors un slogan creux.
« Donner l?accès aux capitaux »
Il faut promouvoir l?accès aux capitaux mais avec moins de tracasseries administratives. Faut-il obligatoirement mettre en gage son terrain avec la banque pour obtenir une financement pour son business ? Le Mauricien n?aime pas prendre des risques, il faut l?inciter à le faire. L?ouverture de l?actionnariat des grands conglomérats est aussi importante. Les actions ne sont pas aussi accessibles qu?elles devraient l?être. Dans le domaine de la création des petites et moyennes entreprises (PME), il faut beaucoup d?incitations fiscales. Le mouvement coopératif doit également être soutenu et développé; il faut se demander comment on peut le faire évoluer davantage.
« C?est le courant mondial »
Cela commence par le partage des richesses. Dans le contexte actuel, la bonne gouvernance paraît primordiale. Je pense qu?il faut donner plus de pouvoirs et de soutien aux PME avec un meilleur encadrement technique et financier pour les aider. Les banques doivent mettre des ressources financières à leur service. D?autre part, il faut encourager l?actionnariat dans les entreprises et réinvestir afin de diversifier dans d?autres secteurs porteurs. A mon avis, il n?y a pas de cartels à Maurice mais des « dominant players » qui ont investi dans différentes entreprises et ont diversifié leurs activités en fonction de l?évolution de notre économie. Un exemple serait les groupes sucriers qui ont investi dans le tourisme et dans le secteur des services. La démocratisation est dans le cours naturel des choses - c?est le courant mondial. C?est un processus qui est enclenché à travers le monde.
« Long chemin à parcourir »
La démocratisation de l?économie est un concept qui relève de l?idéalisme, voire de l?utopie. Ce qui ne veut pas dire qu?il ne faut le poursuivre. Il faut même en faire un objectif prioritaire de toute politique économique et sociale. La démocratisation de l?économie veut bien dire donner l?égalité des chances aux Mauriciens pour réussir leur vie matérielle et sociale.
L?ennemi de la démocratisation c?est bien le monopole, celui du pouvoir et du marché. Toute politique de démocratisation passe par le démantèlement des oligopoles et des monopoles. Il y a un long chemin à parcourir avant que l?on puisse vraiment parler de démocratisation à Maurice. Pour moi, ce sont les Etats-Unis, Hong Kong et Singapour qui sont de vrais exemples de la démocratisation de l?économie. L?égalité des chances est beaucoup plus près de la réalité. Si vous avez une idée, c?est beaucoup plus facile de la mettre à exécution.
« Exploiter la richesse »
De quoi parle-t-on exactement ? Lorsque l?on parle d?économie, on parle obligatoirement d?entrepreneuriat. Sans cela il n?y a pas d?activité économique. C?est l?homme qui en est le moteur. Venir poser le problème de l?accès aux ressources en amont des autres, comme ci c?était là le principal obstacle au développement économique, c?est faire fi de cette logique. En termes économiques, la notion de ressources ne peut exister dans un vacuum ; elle prend naissance et gagne de la valeur sous l?impulsion des idées et des projets permettant leur exploitation par l?homme. La véritable démocratisation de notre économie devra passer d?abord et avant tout par l?émergence d?une masse critique d?entrepreneurs capables, avec leurs idées et leurs projets, de mobiliser les ressources nécessaires pour lancer de nouvelles courbes de croissance dans notre économie. Ce ne sont pas les ressources qui vont créer la richesse mais leur exploitation intelligente par l?homme. La très longue liste des entreprises qui existent à Maurice vient confirmer le vieil adage qui dit que le nombre de places au sommet est illimité. Il suffit d?y croire !
« Il faut planifier »
L?idée de démocratiser l?économie est très intéressante. Mais elle doit être planifiée. Dans le secteur des télécoms et de la technologie informatique, par exemple, on a prôné la libéralisation. L?objectif était défini mais par défaut de planning et d?application concrète, on se retrouve avec Mauritius Telecom qui est protégée par un bouclier. Même l?autorité régulatrice semble avoir peur de s?attaquer à elle. Ce qui se passe dans les télécoms est applicable ailleurs. Une vraie libéralisation permettrait de démocratiser l?accès aux télécoms par une baisse des prix et des offres multiples. Elle permettrait l?émergence de nouveaux opérateurs qui pourrait se développer dans un système sans entrave ou protection pour certains.
Publicité
Publicité
Les plus récents