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Entre Rosa et Rama

4 mars 2007, 00:00

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Elle se prend pour Rosa Luxemburg. Parce qu?elle possède un vocabulaire plus riche que la plupart de ses collègues, Nita Deerpalsing s?est approprié un ministère de la Parole qui tétanise le Parti travailliste. Encouragée par un Premier ministre qui croit promouvoir le débat démocratique quand il tolère la cacophonie idéologique, la député est devenue le symbole rhétorique des contradictions qui minent le gouvernement. Et qui me poussent à penser que l?affaire Sithanen n?est pas terminée.

Lors des débats de cette semaine au Parlement sur la restructuration de l?industrie sucrière, l?on a vu apparaître très nettement le point de clivage qui sépare l?aile réformiste du gouvernement, menée par Rama Sithanen, et les conservateurs, partisans de la politique distributive qui oublie de poser la question des moyens. Le conflit est profond et pourrait même s?aggraver. Il prend une coloration idéologique opposant ceux du parti, comme Nita Deerpalsing, qui estiment que l?action gouvernementale ne doit pas être « déconnectée » des promesses du manifeste électoral, et ceux qui, comme Sithanen, sont confrontés aujourd?hui à la gestion du réel, et qui ont choisi de tourner le dos à la démagogie des campagnes électorales bien que Sithanen lui-même n?avait pas hésité à y mettre sa cuillère sale.

L?on ne devrait pas en principe s?attaquer à des politiques qui entendent rester fidèles à leurs engagements. D?autant plus que l?on trouve dans le programme gouvernemental de l?Alliance sociale des objectifs tout à fait honorables dont on peut souhaiter la réalisation. Sauf que ce manifeste, comme ceux de tous les partis qui briguent les suffrages des électeurs, est resté totalement silencieux sur les moyens à dégager pour financer les promesses du programme, et plus encore sur les sacrifices immédiats à consentir par les Mauriciens pour assurer le redressement économique futur, au moment où le pays perd des privilèges. C?est là le fond du problème.

La promesse d?« améliorer le niveau de vie de nos citoyens » ou encore d?un « taux de croissance plus élevé » passe effectivement par ce qu?annonçait le programme de l?Alliance sociale : « une gestion saine et rigoureuse de l?économie. » Les auteurs du manifeste se sont bien gardés cependant de chiffrer la rigueur, de dire aux électeurs ce qu?une « saine gestion » implique. Cette omission volontaire est cause, aujourd?hui, des deux principales difficultés du gouvernement : une absence de cohésion qui, elle-même, alimente la désaffection des citoyens. C?est ce que démontre d?ailleurs le dernier sondage politique de Sofres dont il faut saluer le retour inespéré.

C?est ainsi que l?Alliance sociale paie le prix de sa démagogie électorale quand elle prétendait, en 2005, que les Mauriciens vivaient « moins bien qu?il y a cinq ans » du fait de « la mauvaise gestion du gouvernement (d?alors) », notamment en raison de son « favoritisme outrancier envers le gros capital ». C?était un énorme mensonge, une formule de propagande communalo-politique destinée à duper les naïfs. Le pire, c?est que beaucoup d?élus travaillistes, et non des moindres, se sont laissé emprisonner par cette fiction. Ils éprouvent maintenant des difficultés à devoir compter sur ce même « gros capital » pour assurer la réussite de leur projet économique. Et quelques-uns restent profondément hostiles et hargneux à l?égard du secteur privé historique dont ils voudraient rien de moins que la disparition. Nita Deerpalsing, encore elle ? mais elle n?est pas la seule ? a fait cette semaine un violent réquisitoire contre les « barons sucriers » allant même jusqu?à proposer une sorte de nationalisation des centrales électriques à construire et la révision des contrats existants parce que les investisseurs pourraient gagner de l?argent?

L?honnêteté politique aurait exigé que les leaders reconnaissent leur incapacité à réaliser dans l?immédiat leur promesse d?une « nouvelle société » basée sur une « démocratisation de l?économie » censée créer des opportunités et de la prospérité pour tous. À la vérité, dans la conjoncture, le pays appauvri n?a pas d?autres options que d?accepter les mesures et les conditions imposées par les diverses institutions disposées à soutenir nos propres efforts d?ajustement. La « démocratisation » de l?économie n?est pas leur cheval de bataille ; les prêteurs exigent des programmes de relance économique qui soient capables de susciter l?investissement privé, la création de richesses, la création d?emplois, seuls moyens de rendre les Mauriciens, tous les Mauriciens, plus prospères. Tout le reste est de la littérature.

Peut-être n?est-il pas tout à fait juste de dire qu?il n?existe pas d?alternative à la réforme en cours : j?ai le sentiment que certains au Parti travailliste souffrent du syndrome zimbabwéen. Leur ressentiment à l?égard du « gros capital » est tel qu?ils seraient prêts à risquer le pire. Je sais ce que je dis ; quitte à les exposer à des poursuites pour incitation à la haine raciale, je me demande s?il ne convient pas de rapporter en public ce qui se répète en privé.

Ce point fait, le secteur privé historique ? les gens de l?industrie sucrière en particulier ? doit se poser la question des raisons qui expliquent leur si mauvaise image dans l?opinion publique et qui leur vaut d?être le punching-ball préféré des politiciens. J?en vois pour ma part deux immédiates, et une plus lointaine qui trouve son explication dans les blessures de l?histoire : les sucriers ne sont pas crédibles, presque personne ne croit à l?existence de leurs problèmes, ils se plaignent depuis si longtemps. Et puis comment savoir vraiment ; ils donnent l?impression de vivre en vase clos, d?être un clan qui se protège et se reproduit, de perpétuer des traditions d?une époque surannée. Je dis bien « impression » ; dans ce que l?on dit, il y a bien des vérités actuelles mais il y a aussi de vieux fantasmes. L?industrie sucrière traîne son passé comme un boulet, ce ne sont pas les nouvelles technologies qui la sauveront, c?est une nouvelle culture. À ce sujet, Nita Deerpalsing dit tout haut ce que beaucoup de Mauriciens pensent.

Mais le jour se lève, il y a un pays à sauver. Sithanen, je le crains, est plus seul que jamais.

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