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Entre prison et reconstruction
L undi 6 octobre, 14 h 55. Dans un van blanc, des femmes détenues arrivent au gymnase de la Prison Training School, à Beau-Bassin. On ne peut s?empêcher d?imaginer des dures à cuire à l?allure de garçon manqué. Mais en fait, on se trompe. Tenues soignées, maquillées et pour la plupart les cheveux lâchés? les détenues de la prison de femmes de Beau-Bassin ne correspondent pas à l?image qu?on peut avoir d?elles. Elles sont comme vous et moi. « Il y a des jolies femmes », chuchote même un collègue à côté.
En fait, il n?y a que l?inscription de leur nom sur la poche gauche de leur chemise, et les officiers de prison qui les encadrent qui rappellent que ce sont des prisonnières. Qu?un jour, elles ont basculé de l?autre côté en commettant « une erreur » punissable par la loi. En volant, commettant un crime, consommant ou participant à un trafic de drogue, entre autres délits.
Mais ces femmes ont voulu s?en sortir. C?est pourquoi elles ont participé au projet initié par la National Empowerment Foundation et l?association Kinouété depuis septembre 2007. Et le 6 octobre, elles ont reçu leurs certificats pour les différents ateliers techniques inclus dans le projet : Beauty Care, Hairdressing, Technologies de l?information et Craft. Sur 42 détenues, 36 ont complété la formation. Et de ces 36 femmes, 25 ont pris part à des examens de fin de formation. Dix ont reçu leur certificat en Hairdressing, sept en Beauty Care, et huit en Technologies de l?information.
Par ailleurs, ces détenues ont également suivi des sessions de « Therapeutic Support Group durant lesquelles elles ont suivi un programme complet de life skills », précise-t-on du côté de l?association Kinouété. Un programme d?écoute et de soutien psychologique, car la prison a un lourd impact sur elles, notamment la perte de repères, d?estime de soi qui les poussent parfois à avoir envie de mourir?
« Aster mo kapav diboute lor mo propre lipié ek okip mo bane zenfan kan mo pou sorti », confie Jacqueline, ancienne toxicomane, depuis trois années à la prison.
En effet, cette formation est pour elle une chance. « Avec la patience mone découver mo ti ena ban talent caché ? », se réjouit de son côté Christine.
Elles se sont trouvé des vocations
Et ces mots font écho aux messages écrits sur des morceaux de bristol et accrochés sur un pan de mur du gymnase de la Prison Training School. « Fierté », « patience », « fer face », « Aprane ene travay », « sanzé », toutes ces femmes détenues ont tenu à exprimer leurs sentiments. Car la prison les a parfois changées en leur faisant oublier « leur valeur », « leur potentiel », « leurs talents cachés »? Des aptitudes que les différents intervenants au cours de cette cérémonie de remise de certificats n?ont cessé de citer.
D?ailleurs, certaines détenues comme Asroze, qui retrouvera la liberté avant la fin de l?année, se sont trouvé des vocations. Elle compte lancer un service de coiffure à domicile. « Sa lané la pu mwa li ene lané de progrès, ki ve dire ki mone travay bien, mo fine bien avancé ek mo fine gagne lexperiens. Kinouété fine aporte nu nu vré valer et sa projet la fine montré nu potentiel », assure-t-elle.
Toutefois, souligne Asroze, « mo per ki dimoune guet nu avek enn movais regar. Société ossi bizin kompren ki kan nu sorti nune fini paye nu dette envers li? »
« L?incarcération leur permet une première prise de conscience »
Quel est l?état d?esprit des femmes que vous suivez ?
Chacune des femmes avec lesquelles nous travaillons à l?association Kinouété a une histoire de vie particulière et une personnalité propre à elle. Pour certaines, les événements ne leur ont pas permis de mener une vie épanouissante, et elles ont eu du mal à répondre aux besoins de leurs enfants et en même temps avoir une vie professionnelle et personnelle satisfaisantes. D?autres ont une famille qui les soutient dans l?épreuve de l?incarcération, et il y en a qui sont complètement livrées à elles-mêmes. La plupart sont mères et leurs enfants grandissent loin d?elles.
L?incarcération leur permet une première prise de conscience. Parfois, la colère se mêle à l?amertume. Cela peut être contre elles-mêmes : elles s?en veulent d?avoir failli à leur devoir de mère, par exemple. Cela peut aussi être une certaine révolte contre le système: leur vie n?a été que lutte, lutte pour se loger, pour se nourrir, pour permettre à leurs enfants d?aller à l?école, pour se faire respecter par les hommes, pour garder une certaine dignité.
Comment l?association Kinouété les encadre dans cette impasse ?
L?équipe de Kinouété les invite à reconnaître et accueillir leurs sentiments et à faire de la place pour une reconstruction possible. C?est un travail professionnel qui ne s?improvise pas et qui nous demande d?assurer une présence et une écoute patiente et soutenante. Pour beaucoup, personne n?avait vraiment pris jusqu?ici leur parole au sérieux. Elles se découvrent alors petit à petit et ne manquent pas de constater à quel point certaines blessures ne se sont pas cicatrisées. Elles peuvent alors passer par une période d?angoisse ou de déprime. Leur quotidien peut ne paraître qu?enfermement pour de longues années, sans avoir de réelle prise sur leur vie, en dehors de la prison. Elles ont besoin d?être soutenues moralement.
Qu?est-ce qui se relève le plus difficile dans votre exercice ?
Le système carcéral a ceci de paradoxal qu?il livre des personnes à la sortie, encore plus déstructurées qu?elles ne l?étaient à l?entrée. Tout est enlevé aux détenus : le droit de décider quand ils vont se réveiller, à quelle heure ils souhaitent manger, les espaces autorisés ou interdits dans les prémisses même de la prison. On attend d?eux qu?ils se réinsèrent, mais certaines personnes ayant déjà purgé leur peine et ayant trouvé du travail par la suite, ont toujours leur compte bancaire gelé et sont incapables d?avoir une fiche de salaire? Tout comme aucun dispositif de travail psychologique sur soi (hormis le travail accompli par les ONG) n?est prévu.
Cela conduit à rendre les personnes à la sortie, incapables de prendre une décision pour elles-mêmes, puisque pendant des années, on leur a dit ce qu?elles devaient faire, quand elles devaient le faire, les rendant parfois inaccessibles à la notion même de responsabilité.
Et quand cela semble presque impossible?
Certaines ont le désir de mourir. Elles n?entrevoient pas de solution. D?autres, par contre, profitent de la dureté du système carcéral pour perpétuer un même type de fonctionnement qu?elles avaient déjà avant : chantage, petits trafics, recherche de privilèges. Il s?agit alors pour nous de ne pas entrer dans le piège de la manipulation ou de la séduction. Le travail de reconstruction et de changement est alors plus difficile.
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