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Entre peur et déception

19 juin 2005, 00:00

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La campagne électorale entre cette semaine dans une phase décisive. Avec la même incertitude : que vont faire, en fin de compte, les milliers d?électeurs indécis qui ont toujours du mal à fixer leur choix ? Et quelles sont leurs interrogations ?

Pour répondre avec quelque assurance à ces questions, il faut commencer par mieux identifier ceux qui se cachent sous les statistiques cliniques des sondeurs, ces 33 % d?indécis révélés par le dernier sondage « Synthèses-l?express » (en comptant les 7 % qui refusent de s?exprimer). C?est ce que nous tentons de faire dans cette édition. Le profil des indécis établi, ce constat ne devrait-il pas, logiquement, peser sur l?orientation de la stratégie électorale des partis ? Rien n?est moins sûr. La faiblesse analytique des directions de campagne est jusqu?ici carrément effrayante. Dans un camp comme dans l?autre.

Les chiffres sont troublants. Les électeurs « dont le choix est encore volatile » sont 180 000. Ce sont des électeurs qui vont certainement voter, qui ont une préférence politique, mais qui n?ont pas encore arrêté un choix définitif. Ceux qui sont sûrs d?aller voter mais qui n?ont fait aucun choix pour le moment sont 150 000. Il y a aussi les électeurs que les partis n?ont pas encore réussi à mobiliser. Ils sont 100 000. Ils ne sont pas certains d?aller voter et pourraient donc constituer l?armée des abstentionnistes.

Ces chiffres font apparaître clairement qu?en dehors de leur électorat fidèle, visible et fanatisé, les principaux blocs n?arrivent guère par leurs discours à atteindre une proportion non négligeable des électeurs. L?un finira bien par remporter la victoire mais comme par défaut.

Ce sont surtout les femmes qui sont les plus insensibles aux discours des politiques. Chez les électeurs certains d?aller voter mais qui ne formulent toujours aucune préférence politique à ce stade, elles représentent environ 63 %. C?est plutôt une mauvaise nouvelle pour le MSM-MMM car c?est principalement à l?intérieur de cette famille que l?on distingue le plus fort pourcentage d?indécis : 37 % disent avoir voté pour l?alliance gouvernementale en 2000 contre 20 % pour le PTr-PMXD.

Sans prendre trop de risques, je crois pouvoir postuler que les deux causes qui alimentent cette indécision sont d?une part la déception et de l?autre la peur.

Il ne fait aucun doute que les problèmes socio-économiques des cinq dernières années ? principalement l?augmentation du coût de la vie et la nouvelle montée du chômage ? suscitent incompréhension et colère chez un bon nombre de familles. La valse continue des prix ? duty free ou pas ? provoque un mécontentement que le gouvernement ne peut esquiver. L?opposition n?a pas besoin de promettre qu?elle sera capable de protéger le pouvoir d?achat des consommateurs pour surfer sur cette vague d?insatisfaction. Disons plutôt cette vaguelette.

Car si la frustration d?une partie de l?électorat MSM-MMM de l?an 2000 n?est pas contestable, il demeure que jusqu?ici, seuls 10 % de ces électeurs expriment l?intention de passer dans le camp opposé. Ces 10 % ne représentent grosso modo qu?environ 5 % de l?ensemble de l?électorat puisque l?alliance MSM-MMM,en septembre 2000, avait recueilli 51,7 % des suffrages.

Pour combler son retard de 15 % --? l?écart de l?an 2000 ?, il faut à l?Alliance sociale une force de séduction qu?elle ne manifeste pas encore. Les électeurs attendent son programme et ils veulent être rassurés par son équipe gouvernementale. Or, Navin Ramgoolam donne à sa campagne une tournure présidentielle. Ce moi-moi-moi à la Zorro « qui va changer la vie en cent jours » impressionne peu. Le leader de l?opposition se trompe de siècle. A cette erreur d?approche, il ajoute une maladresse quand il apprend aux électeurs que s?ils ne votent pas avec discipline dans leurs circonscriptions respectives, les Rama Sithanen, Arvin Boolell, Cader Sayed-Hossen par exemple seront peut-être privés de ministères s?ils sont élus? Grosse bêtise qu?il faut rapidement corriger, d?autant plus que les sondeurs prévoient le panachage des votes dans presque la moitié des circonscriptions !

Déçue donc une partie de l?électorat MSM-MMM mais guère disposée néanmoins à offrir un chèque en blanc à Navin Ramgoolam. Cette frange de l?électorat a peur, elle demande à être rassurée. A quinze jours des élections, Ramgoolam n?en tient aucun compte. Sa lecture de la situation est incomplète, sa campagne mal ciblée. Les indécis sont mécontents du passé, mais ils ont peur de l?avenir. Le « changement » n?est pas sans risques, ils le savent. C?est pourquoi ils hésitent.

Ils hésitent aussi en raison de l?absence de programmes. Les dirigeants politiques n?en font guère une priorité parce qu?ils sont persuadés que les manifestes ont très peu d?impact sur les électeurs. Cette conviction vient du fait que les électeurs rencontrés dans les réunions et autres manifestations publiques ne les interrogent pratiquement jamais sur le contenu de leurs programmes gouvernementaux. Ils en déduisent que l?électeur n?y attache qu?une importance relative. C?est improbable. Sans doute, les partisans qui se traînent de réunion en réunion à chaque campagne électorale n?ont-ils aucune exigence de la sorte et gobent sans réfléchir toutes les énormités que débitent leurs orateurs et plaideurs préférés. Mais ils sont une minorité, voire une minorité en régression, si l?on se fie à Synthèses, qui enregistre un faible taux de noyau dur dans chacun des blocs. Les autres ont besoin du grain à moudre, ils crient famine.

En attendant d?être entendus, les électeurs en sont réduits, à cette étape cruciale de leur histoire, de choisir l?équipe qui devra gérer une transformation économique sans précédent en ignorant comment celle-ci se prépare à relever les défis. L?alliance gouvernementale s?appuie sur son bilan et propose la « continuité ». Ce n?est sûrement pas ce qui convient. Nous sommes à la fin d?un cycle ; il y a des ruptures à engager. La « continuité » de la politique menée jusqu?ici nous mènera à l?impasse. Il faut négocier un virage. Il faut un « changement » de cap. Celui, imprécis et démagogique, que propose pour l?instant l?Alliance sociale est bien court. Il faut un vrai programme de changement et de modernisation qui mènera le pays à la troisième phase de son développement, celle d?une économie de services, après les étapes de la monoculture sucrière et de l?industrialisation.

Quel électeur peut affirmer avoir entendu parler concrètement de ces questions-là lors de la présente campagne ? Elles sont pourtant les seules qui importent.

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