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Entre les murs du son

26 juin 2004, 20:00

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Le studio où l?artiste enregistre son album est un lieu secret qui fait vibrer les profanes. Maurice ne déroge pas à la règle, et c?est sur la pointe des pieds qu?on accède à cet univers feutré, technique et créatif qu?il ne faut pas troubler si on veut que la magie opère. La tradition musicale est très marquée sur notre île où les musiciens sont légion. Même si nombre d?entre eux gagnent leur vie dans les hôtels, ils constituent un réservoir qui justifie la présence de plusieurs studios. Mais les professionnels sont unanimes à dire que le métier n?est pas encore rentable.

La corporation des studios se développe depuis une dizaine d?années grâce à la musique populaire qu?est le sega. L?évolution avec le seggae et le ragga, la continuité avec le jazz, font que l?île est bien équipée en technique-son et que des perspectives sont ouvertes aux Mauriciens et aux musiciens de la région. Les deux principaux studios, Scorpio à Petite-Rivière et G. L Records à Albion (qui appartient à Gérard Louis) tournent surtout avec les artistes locaux. Ils possèdent du matériel performant, mais les techniciens spécialisés sont encore rares, d?autant qu?il n?existe pas chez nous de formation pour ce métier.

Ronan Cerclay est Mauricien d?origine et ingénieur du son (IS). Il a travaillé en France avec des grosses structures comme le Studio Saint-Martin. Bien qu?il existe aujourd?hui plusieurs écoles en France, ceux de sa génération ont presque tous connu l?apprentissage sur le tas. On entre comme « assistant-serveur de café » non rémunéré, puis on grimpe lentement les échelons. Ceux qui survivent à ce régime sont les fous du son, prêts à passer jour et nuit au mixage pour des « pistaches ».

Ronan s?est installé définitivement à Maurice en 1995 et travaille depuis quelque temps en free-lance, principalement avec Scorpio et G. L Records. Cette position lui permet d?aborder plusieurs styles de musique et de s?occuper parfois de la sonorisation des concerts. L?équipe idéale en studio, selon lui, est composée de cinq personnes : un arrangeur, un directeur artistique, un producteur, un IS et un assistant.

La première rencontre avec Kaya

Plutôt pragmatique, ce Breton a fait des études scientifiques et trouve dans le métier un savant mélange de technique et de feeling. L?IS doit avoir les pieds sur terre, mais s?il n?a pas une sensibilité particulière, une oreille musicale et une psychologie qui s?adapte à celle des artistes, il n?a rien à faire dans

un studio. « On ne peut pas faire d?enregistrement, d?arrangements, sans cet aspect psychologique. Il faut pouvoir créer un univers où la technique ne vient pas heurter les différentes personnalités. »

Dans les années 1980, la première rencontre avec Kaya l?attire inexorablement vers l?univers du seggae. Lors d?un festival à Paris, Ronan écoute l?artiste. Il désire travailler avec lui et cette opportunité lui sera servie sur un plateau par Richard Hein en 1995, lors de l?enregistrement de Zistoir revoltan dans le studio Midivision à Moka. C?est le début de l?aventure et Richard, qui a appris le boulot au Canada après une brève formation théorique, a été présenté à Ronan par le défunt roi du seggae. Plutôt branché rock, Richard est bassiste. Il rachète le matériel du studio de Moka et s?installe à Petite-Rivière après avoir repéré des locaux agricoles hauts de plafond situés au milieu des cannes.

Les connaissances techniques de Ronan permettent de monter la structure du premier grand studio acoustique autour de l?imposante table de mixage pesant plus d?une tonne.

À l?époque, les groupes mauriciens enregistrent encore à La Réunion, mais cette petite révolution dans le paysage musical va peu à peu inverser la tendance avec la venue de groupes de la région qui utilisent l?expertise locale. En attendant, le studio Capricorne enregistre Kaya, Cassiya et des futures vedettes comme Kana en 1998, un groupe français qui trouve la célébrité des années plus tard avec le fameux alexandrin : « Moi j?ai planté banane, banane ça pousse pas. »

En 2000, Richard Hein revend son installation au propriétaire de ses locaux, qui ouvre alors le premier complexe-son avec deux salles, Scorpio A et B. Mais il n?abandonne pas le métier pour autant. Puisqu?il est difficile de rentabiliser une telle structure, il surfe sur la nouvelle vague informatique et monte chez lui dans le Nord son mini studio Kapricorn. Avec un ordinateur, un bon logiciel, un micro, un clavier, il peut travailler.

Si les Rolling Stones et Céline Dion utilisent des studios « Rolls Royce », avec un équipement dépassant le million de dollars, une structure plus légère permet de faire de la qualité à moindre coût. Mais comme l?explique Gérard Louis dans son studio flambant neuf, une fois qu?on possède une table de mixage performante, le plus important est de trouver l?IS dont on a besoin. Or ces techniciens artistiques, qui possèdent chacun leur sonorité, se comptent ici sur les pistons d?une trompette. Et ceux qui sont cotés à l?étranger sont inabordables. G. L Records travaille beaucoup avec Ronan à Maurice, mais certains albums sont aussi mixés en France avec des ingénieurs comme le très demandé Philippe Brun. Il y a quelques années, la mairie de Port-Louis désirait ouvrir un studio grâce à l?aide de la France, mais il fallait trouver Rs 200 000 par mois pour payer un technicien sud-africain.

Le tourisme guitare-dans- le-dos

Gérard Louis arpente depuis de longues années les scènes et les studios. Musicien, auteur-compositeur, arrangeur et producteur, l?ancien leader de Cassiya est depuis toujours passionné par le son et c?est logiquement qu?il a pris un nouveau virage professionnel avec la création de son nouveau studio. Installé à l?étage d?un vaste bâtiment orange, G. L Records possède un équipement de classe internationale, ainsi qu?une grande salle permettant d?enregistrer un groupe en live.

C?est la passion qui l?a guidé dans cette aventure en solo où il met en boîte de nombreux artistes comme Sandra Mayotte, Ton Vié, Natty Jah. Il fait tout pour être abordable et rester accessible aux débutants. Seulement, pour réaliser un album il faut entre dix et vingt jours de studio et Rs 50 000 à Rs 100 000. Sachant qu?en France, ce travail coûterait presque dix fois plus cher, Gérard mise sur le long terme.

De nombreux artistes étrangers apprécient le talent des musiciens mauriciens. Les studios sont prêts. Il reste peut-être à développer un marketing touristique où groupes et chanteurs d?ailleurs bénéficieraient de facilités pour les avions et les hôtels. Un coup de pouce avec effet boomerang garanti. Reste à savoir comment les autorités, séduites par les paillettes de Cannes, considèrent le tourisme guitare-dans-le-dos? Qu?elles se rassurent, la maladie des studios n?est pas la « mixomatose ».

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