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Enfin des stations qui donnent envie de faire un chemin de croix
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Enfin des stations qui donnent envie de faire un chemin de croix
Enfin des stations qui donnent envie de faire un chemin de croix. Plaisir d?esthète qui diminuera d?autant les indulgences attachées à cet exercice spirituel ? voir à ce sujet la Somme contre les Gentils (Alain compris) du néo-plasticien saint Thomas Taquin, né le 28 janvier 1225 à Roccasecca, en Italie, mort en 1274 à Fossa Nova et enterré, comble pour un journaliste, dans une fosse nouvelle. Mais avant de congratuler l?auteur et peintre à la hauteur, Vaco Baissac, il convient d?encenser son commanditaire, Daniel Muff, curé de N. D de la Mer, à Albion. Désormais, les nombreux Mauriciens visitant Chartres, pourront se dire : « Les vitraux sont à cette cathédrale ce que les tableaux de Vaco Baissac sont à la nouvelle église d?Albion. »
Bravo donc à Daniel Muff qui renoue avec la louable tradition de miser sur la décoration des lieux de culte pour attirer le plus de monde possible et donner à tous l?envie d?élever leur âme. Retour au vieux principe de la pédagogie à partir de l?image que celle-ci soit statue, bas-relief, fresque, mosaïque, tableaux, chemin de croix ou vitraux. C?est beau ! C?est attirant ! C?est parlant ! La foule s?approche. Admire. S?émerveille. Mais surtout veut comprendre le pourquoi de chaque détail. Notre commanditaire a eu la main heureuse avec un artiste aussi symboliste. Symbolisme ! voilà le sésame permettant d?accéder aux subtils messages de la vision pascale de Vaco Baissac.
On croit s?être débarrassé des recettes d?antan. Elles ont autant de vies que nos plus coriaces matous de gouttière. Les sans-racines historiques et ancestrales s?autorisent à croire que nous avons inventé la civilisation de l?image avec nos panneaux publicitaires géants, nos pseudos encyclopédies où l?exploitation des illustrations high-tech dissimule la médiocrité du contenu, nos émissions télévisées abêtissantes surtout lorsqu?on les compare à l?âge d?or de la télévision d?État, certes monopoliste, mais au service d?une culture de qualité et d?excellence au lieu de courir après l?audimat à travers un nivellement par le bas. L?image est plus vieille que le monde, depuis les fresques préhistoriques, depuis les hiéroglyphes égyptiens, depuis les temples hindous et gréco-romains aux mille divinités, depuis l?apogée de l?art décoratif des cathédrales médiévales et des palais de la Renaissance, depuis l?invention du timbre-poste, depuis les dépassements conceptuels de l?art non figuratif.
À l?heure où nos temples hindous connaissent les bienfaits esthétiques d?un renouvellement par une décoration visuelle de qualité, les lieux de culte chrétiens semblent marquer le pas ou souffrent d?une mise en valeur inadéquate. On investit des millions dans la construction mais pas assez dans la décoration intérieure. Les fresques (église de Sainte-Croix) et les vitraux (église Saint-Jean) du talentueux maître verrier Guy Lefebvre sont l?exception confirmant la règle. L?hirondelle de l?élégante église de Trou-d?Eau-Douce ne suffit pas à faire le printemps de l?art sacré en chrétienté mauricienne. La situation pourrait changer et pas seulement sur le plan esthétique si l?imprimatur est accordé au Christ créole du prophète Vaco Baissac.
Il faut savoir quand même que ce dernier possède un illustre devancier en Xavier Le Juge de Segrais, auteur, connu ou pas, du chemin de croix de l?église de Bel-Air/Rivière-Sèche. Gérard Sullivan a aussi prié Pascal Lagesse de rénover celui de l?église de Mahébourg. Mais on y chercherait en vain trace d?un Christ créolisé dont Vaco Baissac fait le significatif portrait après avoir longuement médité sur ses spécificités. Avec cette oeuvre, la chrétienté renoue avec la peinture mauricienne qui nous vaut, entre autres, la Pêche miraculeuse d?Alfred Richard, en la cathédrale Saint-Louis.
Africanité insuffisante du Christ de Vaco
Au renouvellement de la manière esthétique d?aborder l?art sacré de Vaco Baissac, on peut y ajouter une dimension ethnique et pédagogique. Nous sommes, peut-être involontairement, collectivement complices d?une édulcoration de la réalité d?un Dieu incarné dans l?Histoire des Hommes. Qu?avons-nous fait de ce Dieu, né de Myriam la Palestinienne, après que l?ange Djibril lui eut annoncé qu?elle a été fécondée par l?Esprit-Saint ? Qu?avons-nous fait de Yesou ben Yousouf, le charpentier de Nazareth ? Sommes-nous capables de retrouver dans nos menuisiers et ébénistes, ce charpentier que fut Dieu-Sauve (Yésou en araméen) pendant les 15/16 ans de sa vie professionnelle ? Nous en avons fait une sorte de prince Viking moustachu, à la blonde chevelure, aux joues roses et aux yeux bleu azur que n?aurait pas désavoués Hitler. Comment ne pas penser ici à Aunauth Beejadhur, dont on célébrera l?an prochain le centième anniversaire de sa naissance, et qui demandait ceci à un éminent Mauricien doutant que l?Asie ait pu offrir quelque chose à l?Europe : « M. Pierre de Sornay peut-il nous dire si Bethléem se trouve en Europe ou en Asie ? » Que nous le voulions ou pas, Dieu a choisi de naître d?une femme, il y a 2 000 ans, dans cette Palestine occupée aujourd?hui par l?armée d?Ariel Sharon que soutient l?Amérique de George W. Bush. On peut donc Le deviner coiffé du célèbre foulard de Yasser Arafat. Son aïeul, le roi David, fut un champion de la fronde, à l?instar des adeptes de l?Intifada. Il nous aurait peut-être choqués en disant : « Rendez à Sharon ce qui appartient à Sharon ! »
Mais même Vaco Baissac ne va pas assez loin sur ce plan. La coupe Bitoule de son Christ ne correspond guère à l?africanité que nous prêtons, abusivement peut-être, au type créole. On anticipait un Christ rasta. On s?aperçoit, en se rapprochant de la station 1, que les tresses africaines ne sont que piquants de couronne. L?africanité insuffisante du Christ de Vaco apparaît davantage quand on le compare à d?autres personnages secondaires plus typés, tels le secourable Simon (station 5), l?infirmière Véronique (mais non le visage faisant pourtant bonne impression), une des saintes femmes pleurant les souffrances du Christ, les fossoyeurs de la station Terminus Tout le monde descend !. Vaco Baissac n?a pas non plus la main heureuse avec les mains informes de ses personnages.
Ce possible délit de faciès mis à part, on ne peut qu?être tout éloge pour le chemin de croix de Vaco Baissac et envier les paroissiens de Daniel Muff de pouvoir prier dans un cadre aussi esthétique. L?art sacré réussit sa mission, quand il facilite le dialogue entre la créature et son Sauveur. On y retrouve les nombreuses qualités habituelles de Vaco : l?harmonieuse juxtaposition d?éclatantes couleurs, la simplicité stylisée et hiératique des sujets et objets peints, la sûreté et la fermeté du dessin, l?effet vitrail garanti, souligné même par l?effet marbrure de l?acrylique, l?habilité des nuances et autres tons dégradés, la vision concentrique des compositions suggérant un judicieux recours à un cubisme simplement esquissé, le relief saisissant des effets ton sur ton, la puissance symbolique des rappels des éléments de notre quotidien y compris les montagnes Pieter Both, Lion, Trois Mamelles (mais curieusement pas le Morne Brabant qui, pourtant, fait si bien la côte Rivière Noire).
On savait Vaco Baissac peintre. On l?ignorait théologien. On chercherait en vain une trace de dolorisme dans sa Via Dolorosa. Sagement il laisse à l?autel, où se célèbre l?Eucharistie, le soin d?être la quinzième station désirée, celle de la Victoire sur la Mort. Si souffrance il y a, elle est davantage morale que physique. Les hémorragies sont internes plutôt que sanguinolentes. Un c?ur qui saigne, fait davantage souffrir que les épanchements d?une plaie. Morale, la blessure se cicatrise plus difficilement. Le Christ de Vaco n?est pas un loser même si sa Victoire passe (Pâques) par une mort ignominieuse du style gibet de potence. Son Christ est toujours nimbé dans des cercles solaires. Le soleil, mettant un terme aux ténèbres nocturnes, est symbole de résurrection quotidienne. Le Christ de Vaco ne connaît point d?éclipse. Il rayonne dans le c?ur de ses fidèles.
Il y a quand même une erreur botanique à la station Porte-Malheur (la 13e) : les trois tournesols ne se tournent pas vers le Christ-Soleil. Explication possible : les ténèbres qui suivent la mort du Christ sur l?autel de la croix. « De midi à 15 heures, il y eut des ténèbres sur toute la terre » (Mt 15,45). D?où le déboussolement des héliotropes. Ne quittons pas cette mort, sans noter, à la 12e station, la présence justifiée du dodo (dead as the Dodo).
Notre peintre-théologien se manifeste par son insistance à faire participer, sous une triple forme, la Sainte Trinité à la Mort/Résurrection de Dieu-Sauve. On a donc droit à trois poissons, trois fleurs, trois voiliers, trois mamelles, trois femmes, trois nuages. Mention spéciale des trois cabris de la 10e Station. Occasion privilégiée pour prier l?Agnus Dei dans sa version locale : « Ti cabri Bon Dié, ki arrasse sa ki mauvais dans nou, sappe nous la vie ! » La Trinité est aussi suggérée par la colombe qui traditionnellement symbolise l?Esprit-Saint, comme le poisson signifie le Christ (poisson, ichtus en grec, mais aussi les initiales des cinq mots Iesous Christos Theou Uios Sôter ou Jésus Christ, Fils de Dieu, Sauveur).
Un chemin de croix édifiant
Habile subterfuge dans l?Eglise des Catacombes pour indiquer une présence chrétienne sans se faire repérer par la police de Néron et de ses semblables. L?Esprit-Saint Colombe suit donc le chemin de croix, s?agitant quand Dieu-Sauve est condamné, tombe pour de bon et meurt. À la 14e station, il (ou plutôt elle) monte aux cieux pour annoncer la Mort/Résurrection du Christ. On devine la question que lui pose alors Dieu le Père : As-tu vu monter Christo ? Esprit-Saint Colombe touche aussi Maman Myriam, faisant pour une fois son âge (50 ans et plus), pour lui rendre son Fils dans une sorte d?Annonciation-Bis, récompenser le Fiat-Voluntas-Tua de toute sa vie et le poignard s?enfonçant dans son c?ur et annoncé, dans le ch?ur, par le vieux Siméon.
Le Christ de Vaco, au départ présume de ses forces. Encore euphorique, il reçoit sa condamnation à mort et sa Croix comme les symboles de sa royauté céleste. Le faux pas le guette. D?où la première chute. Faut pas tomber. Maman bobo. Simon le secourt mais pour une station seulement. L?infirmière essuie son visage. Chute bis. Adieu consolations. Ne pleurez pas sur moi mais sur l?Humanité souffrante. Au Lieu du Crâne, Jérusalem, le découragement est à son comble. « Les bras lui tombent », explique Vaco. Une croix pour les soutenir ne serait pas de trop. Manque de pot : la croix disparaît sous la fulgurance du triomphe sur la mort. Mais les bras se lèvent déjà pour ébaucher le V de cette Victoire radicale. Le dodo n?en croit pas ses yeux.
Anticipons, pour finir, les foules et les pèlerins qui se presseront désormais à Albion pour accompagner Dieu-Sauve dans son mystère pascal. Le chemin de croix créole est édifiant à souhait et Vaco Baissac est son peintre. Grâces lui soient rendues à jamais. Cela est juste et bon.
Dans l?amour qui est l?aimé ?
La passion est une inclination qui s?exagère et devient le centre exclusif, dominateur, de notre vie psychique. L?homme passionné tente à tout prix d?accomplir le succès de son désir, mais il se sent divisé avec lui-même, en éprouve, la plupart du temps, une gêne morale qui devient un élément essentiel de la situation : pour échapper à ce malaise intime, il se réfugie dans un monde imaginaire, organisé par une raison qui a perdu son indépendance et qui met en ?uvre une logique particulière. On peut essayer de comprendre le monde du passionné, celui-ci n?en est pas moins un monde irrationnel.
Si l?on conçoit la raison comme puissance d?équilibre et d?harmonie du psychisme, la passion rompt cet équilibre. La personnalité est réorganisée sous le contrôle de l?imaginaire. Comme l?obsession, elle s?oppose à la dispersion naturelle des sentiments, elle est concentration et entraîne un nouveau style de vie. Entre l?objet de sa passion et le passionné s?établissent des relations quasi-mystiques. La passion est possession ; le passionné veut avoir et avoir seul. Aussi la passion se développe-t-elle toujours dans un climat d?inquiétude, car l?objet passionnel est ambivalent.
L?amour connaît ce même drame d?une inquiétude angoissée devant l?être auquel on est livré et qui s?affirme libre face à la passion : ainsi la religieuse portugaise nous livre, dans
Les lettres portugaises de Guilleragues (1669), une passion qui a transgressé toutes les raisons sociales ou morales ; n?osant se plaindre de l?infidèle, elle célèbre l?Amour lui-même. Plus que l?objet qui l?a fait naître, la passion est jalouse d?elle-même, de sa continuité : « Je ne mets plus mon honneur et ma religion qu?à vous aimer éperdument toute ma vie, puisque j?ai commencé à vous aimer ». Il s?agit de nier le changement, le temps, de figer l?homme aimé tel qu?il était quand, lui aussi, était amoureux. Devant l?échec vécu qu?elle refuse, la passion se développe de toute sa force sur le plan symbolique. L?illusion de la religieuse ne porte pas tant sur les qualités de celui qu?elle aime, que sur ce qu?elle attend de la passion elle-même. Celle-ci se ravive par le conflit de pulsions contradictoires. La passion s?efforce de perpétuer certaines émotions vécues, mais l?inquiétude exige de nouvelles émotions pour s?apaiser. La passion crée alors - en l?absence de son objet - ses propres représentations, les survalorise, et affirme magiquement ses propres valeurs. Aveugle au démenti de l?expérience, à la réalité, à l?échec, rien ne peut abattre la volonté passionnée : la raison est impuissante à briser le cercle.
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