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En toute indépendance
● <B> C?est important, on pourrait dire inévitable, pour une île de porter le sceau du métissage ?</B>
Absolument. Ils sont indissociables. Il en est ainsi de la Guadeloupe. J?ai écrit un poème où je dis : Quatre continents pour édifier une île. Mais ce n?est pas seulement une réalité subie. C?est cette volonté qui a causé la liberté. Nous avons additionné tout ce qui est dans le monde et cela permet l?expression d?une liberté et d?une égalité.
● <B>L?île se veut souvent pays à part. A-t-elle les moyens de sa prétention ?</B>
Aimé Césaire disait : Toute île est veuve. C?est-à-dire qu?elle est d?abord clôture. La mer est une fatalité au bout de chaque sentier. Il n?y a pas l?espace de la fuite. C?est comme une prison dont on se libère, non pas en s?enfuyant mais en mettant la liberté au coeur même de la prison avec le gardien, le maître avec tous? L?île n?est pas que solitude, elle est aussi archipel. Dans la Caraïbe quand vous êtes sur une île, vous voyez toujours au moins deux autres. Ce qui vous fait réaliser que vous n?êtes pas seul, mais qu?il y a un chemin à faire jusqu?à l?autre.
● <B> La seule liberté vraie, c?est celle que l?on porte à l?intérieur de soi ?</B>
C?est la seule. Il y a aussi l?imposition de la rencontre. L?esclavage qui a eu lieu en Guyane a permis le marronnage. Les Amérindiens se sont repoussés dans la forêt pour laisser un espace aux Noirs. L?obligation de la rencontre est donnée par le manque d?espace de l?île. Cela veut dire que nous devons toujours tenir compte des identités, elles doivent être additionnées. Non pas soustraites. Il faut prendre y compris ce qu?il y a d?humanité dans l?Europe pour combattre le propre maître européen.
● <B>L?obligation de la rencontre, dans un monde déchiré par les religions et l?argent, n?est?elle, finalement pas la seule manière de se rencontrer ? Camus disait non sans malice : La seule manière d?être vertueux, c?est par obligation?</B>
En effet, avec la mondialisation, la vraie rencontre est devenue plus difficile. Il y a deux manières de se rencontrer. Il y a la conquête, les croisades. Il y a l?amour. Dès que j?exprime ce que je suis, dès que j?ai la conscience établie de mon identité, elle n?a de sens que si je la présente aux autres.
● <B>L?amour n?est- il pas une forme pacifiée de croisade? ?</B>
Sans doute. Oui, mais il n?est pas destructeur ni de soi ni de l?autre. Cela veut dire que, quelque part, je suis tenu de trouver dans mon humanité quelque chose qui peut cousiner avec l?humanité de l?autre. C?est tout l?art de la rencontre. Mais en même temps, c?est une grande résistance vis-à-vis de la déshumanisation. Il ne s?agit pas dans l?histoire de l?esclavage et de la résistance aux Antilles de remplacer un esclavage par un autre. C?est une lutte contre la maîtrise, contre l?écrasement imposé de l?autre. Ayant perdu la conscience de leur propre identité locale, on devenait, en théorie, un humain tout simplement. L?erreur du maître a été de croire qu?en enlevant ses spécificités à l?esclave ? sa langue, sa culture etc. ? il lui enlevait son humanité. Au contraire, c?est à ce moment qu?il l?a retrouvée. Il a retrouvé ce qu?il y a d?essentiel et de commun à tout homme. Quand j?étais enfant, je n?ai jamais quitté la Guadeloupe. Pourtant, j?étais devenu Caribéen avant même de quitter la Guadeloupe. Mon enfance a été baignée de calypsos en anglais, de musique de Trinidad, de rumbas, de chansons de Harry Belafonte, de Nat King Cole. Mon oreille d?écrivain et de poète est née de ça. Ensuite j?ai voulu traduire toutes ces choses en français.
● <B>Vous sentez-vous en tant qu?écrivain un homme libre ?</B>
Oui, je me sens un homme libre.
● <B>De quoi ou de qui vous êtes-vous affranchi ?</B>
Je me sens libre dans le sens où mon identité vient, très clairement, de la conquête même de la liberté. Elle ne vient pas de mes racines.
● <B>Votre identité se forge dans votre combat et non dans vos racines ?</B>
Oui. La liberté n?est pas une création ex nihilo. C?est un combat et une conquête qui naissent à partir de ce qui vous a été imposé d?Europe, d?Afrique. La liberté est constitutive de l?identité. C?est l?idée de Montaigne : Le miel il vient du pollen, mais ce n?est pas du pollen. Et la fleur ne peut pas faire de miel. Notre cuisine par exemple, des plats de poisson sans doute avec une origine bretonne ou le boudin d?origine auvergnate. Mais tout cela est transformé. On ne reproduit pas l?identité de ses racines. On s?en libère et on crée autre chose à partir de cela.
● <B>La Guadeloupe est un département français. Ce n?est pas un pays indépendant.. Peut-on être pays libre sans avoir désiré et accompli les chemins de l?indépendance ?</B>
Oui bien sûr. Absolument. L?indépendance politique est une chose. C?est une forme occidentale d?expression de la liberté. La décolonisation s?est passée sous forme de création de nouveaux Etats. Mais quelque part, il ne faut pas oublier qu?une société ne se résume pas à l?Etat. Une civilisation non plus. Au contraire il y a quelquefois un désir des Etats de dominer la création culturelle. L?art, c?est toujours ce qui échappe à tout. Dans le cas des Antilles, ce qu?on appelle les départements d?outre-mer, c?est quoi ? C?est ce qu?on appelle les quatre vieilles colonies. Ce n?est pas un hasard. C?est ce qui était là au moment de la révolution française.
● <B>Vous êtes encore des colonies ?</B>
Les Antilles ont été révolutionnaires. Elles se sont battues pour l?égalité du monde au moment de la Révolution française. Les Noirs qui se battaient contre l?esclavage, ce n?était pas pour la Martinique ou la Guadeloupe mais contre l?esclavage et pour la liberté.
● <B>Vous sentez-vous des fibres communes avec les indépendantistes guadeloupéens ?</B>
Je vais vous dire une chose. Les quatre colonies ont tenté une chose qui s?appelle la liberté à l?intérieur de la République. Ce n?est pas l?Etat, c?est la République. Face au maître, trouver dans la loi quelque chose qui va contrer le Code Noir, le transformer, libérer le droit.
● <B>A vous écouter, l?indépendance n?est pas une forme de liberté ?</B>
Dans la génération de la décolonisation, ce qui a été en cours,Ò c?est la décolonisation au sein de la République. Ce n?est pas la libération nationale. Il est important de comprendre ce qui s?est passé pendant et après la guerre. Les Antilles, par exemple, étaient profondément dans la résistance. Les maires étaient des pétainistes, notre gouverneur était pétainiste et les Antillais ont résisté. Notamment en partant dans les îles anglaises qui étaient à côté. Des bataillons d?Antillais ont participé à la libération non pas de la France, mais du monde; contre cette barbarie qui s?appelait le nazisme et qui concernait l?humanité entière. Cela veut dire une lutte internationaliste qui toujours dépasse le national. Ce qui n?empêche pas d?avoir une identité. La départementalisation a été une expérience politique qui consistait à instiller la liberté au sein de la République. Souvenez-vous de la bataille de Senghor et de ses amis, c?était pour les Etats-Unis d?Afrique. Ils ont été empêchés de le faire. Et l?Occident a procédé à la balkanisation de l?Afrique. Concrètement, le destin de la Guadeloupe est peut-être un jour de faire comme tout le monde et d?avoir son Etat, je ne sais pas?
● <B>Ce serait une avancée ou un recul, à vos yeux ?</B>
Ni l?un ni l?autre. La question n?est pas là. Cela ne se pose pas en ces termes. Ce qui compte, c?est quelle forme de liberté il y aura à l?intérieur de l?Etat. C?est ça qui compte.
● <B>Je vous pose à nouveau la question : vous sentez-vous des choses en commun avec le mouvement indépendantiste guadeloupéen ?</B>
Sur le plan de l?affirmation culturelle de notre identité, tout à fait.
● <B>Pas sur le plan de l?affirmation politique ?</B>
Je n?ai pas à intervenir dessus. Je ne parle pas au nom d?un parti politique. Il faut être indépendant pour parler d?indépendance. La légitimité de l?indépendance politique, elle vient de l?indépendance de soi et de l?indépendance collective. C?est-à-dire de l?identité que l?on a, non pas connue comme opposée à celle de l?autre, mais ouverte. Quelque part, nous avons déjà notre indépendance dans la Guadeloupe. Nous existons comme un peuple. Nous avons une carte d?identité française, un passeport européen, mais ces deux documents ce n?est pas ça l?identité.
● <B>Finalement vous avez le meilleur de tout : la sécurité avantageuse d?un passeport européen, d?une carte d?identité française et la possibilité de philosopher sur la liberté?</B>
Pas du tout. Il ne faut pas voir les choses en ces termes. Ce ne sont pas des facilités.
● <B>Quand on voit le sort économique de certains petits pays indépendants on peut considérer que c?est une facilité que d?obtenir un passeport européen ou d?avoir le financement assuré du budget de son pays par la France?</B>
C?est de la dialectique tout ça. Ce n?est pas comme si nous cherchions un grand frère?
● <B>Est-ce que ce n?est pas vouloir sa liberté sans vouloir son indépendance, sans vouloir assumer son destin qui pourrait passer pour de la dialectique?</B>
La liberté ou assumer son destin ce n?est pas uniquement s?en remettre à l?Etat. Les peuples se sont souvent construits contre l?Etat. La société contre l?Etat est une des grandes leçons de l?histoire du monde. Et cela continue. Les Etats sont presque toujours du côté de l?oppression. L?Etat français dans son histoire était un Etat jacobin qui refusait les identités particulières, même aux Français eux-mêmes. L?Etat a même tué des langues à l?intérieur même du pays. Et nous Antillais, notre bataille, c?est pour pouvoir manifester une identité spécifique à l?intérieur d?une carte d?identité française ou européenne.
● <B>La langue française est une des parties qui constitue votre identité. Vous sentez-vous en tant qu?utilisateur de cette langue dans une attitude de résistant ?</B>
Toute idée qui fait de la francophonie une sorte de conglomérat de gens qui luttent contre la domination de l?anglais, pour moi c?est de l?impérialisme. La Francophonie, c?est d?abord, pour moi, l?invention d?une solidarité par les anciens colonisés. On nous a balkanisé politiquement, on a essayé de résister politiquement en trouvant l?unité autour de cette langue. La France était contre. Jusqu?à maintenant la France est le pays sans doute le moins francophone de l?ensemble. Donc, l?idée que c?est l?impérialisme français qui se poursuit à travers cette francophonie est une erreur. Bien sûr qu?il peut y avoir ça ou là des attitudes de colonialiste dans la politique entre la France et certains pays quelquefois, mais dans la francophonie non. Quand on est Africain, Caribéen ou de l?océan Indien, la guerre des langues n?est pas constitutive de notre identité. Un francophone, partout au monde, sur n?importe quel continent, il parle au moins deux langues. Cela veut dire quoi ? Que le bilinguisme est constitutif de la francophonie. Que ce soit au Québec, au Vietnam, à Maurice, en Afrique, en Belgique. La Francophonie n?est pas une invention française. Je me méfie toujours quand on regarde les choses en pensant aux anciens maîtres ou aux nouveaux? Il ne faut pas voir les choses dans cette optique. La langue française est restée dans beaucoup de pays indépendants parce que souvent cette langue n?appartenait plus au colon mais aux habitants du pays qui en avaient fait leur langue. Il faut faire cette distinction. La défense de cette francophonie fait partie d?une lutte pour une culture commune. Elle n?a rien de politique. La liberté individuelle précède la liberté du groupe. C?est pareil sur le plan politique. C?est pour cela qu?il ne faut jamais mettre en premier la libération politique. Il faut que cela soit l?ultime liberté, sinon on retombe dans les oppressions. La place du maître est toujours là, dans toutes les sociétés. Dans tout pays. Regardez Haïti, Duvalier a pris le pouvoir des mulâtres en disant : regardez je suis Noir comme vous et pourtant il a été le pire oppresseur des Haïtiens.
● <B>Que pense l?écrivain guadeloupéen célèbre que vous êtes lorsque vous voyez aux Editions Gallimard une collection qui s?intitule «Continents Noirs». Vous vous dîtes : la décolonisation n?est pas terminée ?</B>
Je ne veux pas trop parler de ce que fait la France. C?est leur problème. Mais vous avez raison. Ce qui m?intéresse, c?est ce que nous exprimons nous, pas ce que la France pense de ce que nous exprimons. Je n?ai pas envie d?aller taper sur un éditeur français quel qu?il soit. Ce sont des choses secondaires. La France souffre encore de son jacobinisme. Elle souffre aussi de son désir d?assimilation. Et quelquefois elle lutte contre cela en faisant le contraire. La lutte n?est pas finie. Il y en a qui croient bien faire en faisant du spécifique? Comme il y a des gens qui se croient obligés de mettre des mots créoles dans leur oeuvre comme pour donner une garantie de leur liberté?
● <B>Les îles, nous y revenons, ont-elles selon vous, quelque chose qui ressemblerait à un destin commun ?</B>
Oui, elles ont un destin d?archipel. C?est ce que montrent la Caraïbe, l?océan Indien. L?insularité, c?est à travers la mer - qui est à la fois obstacle et chemin - qu?on peut se rencontrer.
● <B>De se noyer aussi peut-être?</B>
Bien sûr, le danger est là? C?est une réalité. L?île doit tout faire à l?intérieur. Le mélange, l?affrontement restent une réalité. On ne peut pas s?échapper de l?île. Il faut résoudre ce qu?il y a à résoudre.
● <B>Finalement, notre enfermement est ferment ?</B>
Absolument. Ce n?est pas le paradis. C?est le paradis de la résistance. Car il renferme toutes les formes de l?enfer historique avec les raz-de-marée, les séismes, les cyclones. Terre, mer et feu sont des éléments qui nous ont fabriqués et qui ont fait de nous ce que nous sommes. Des éléments qui sont dans une dimension à la fois infernale et paradisiaque, alternés. Dans cette alternance, il y a toute la condition humaine. C?est important de comprendre cela. Notre identité s?explique aussi par le géographique et le géologique. C?est notre mystère et notre miracle. L?Afrique a apporté une chose capitale à l?Amérique. Elle a dit : Ta terre, c?est où tu es, où tu vis et non pas d?où tu viens. Les nomades le savent.
● <B>Romancier, poète, essayiste : trois voyages qui nécessitent des bagages différents? S?égarer est toujours possible : cela vous inquiète?</B>
Non. Le point de convergence des trois, c?est le style, l?écriture. La liberté au sein de la langue. Mes livres dialoguent. Je disais : chaque livre en appelle un autre pour offrir un lendemain à sa fin.
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