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Emeute à Ere Lingerie

27 février 2004, 20:00

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Des machines à coudre et des repasseuses démolies, des menaces et des injures proférées, un employé molesté? Triste bilan que celui de la manifestation spontanée d?hier à l?usine textile Ere Lingerie Ltée de Pointe-aux-Sables.

La fin du mois, d?ordinaire synonyme de réjouissances en raison de la paie, a tourné au tragique lorsque les 380 employés de l?usine ont appris que leur entreprise comptait fermer ses portes. Raison invoquée : Ere Lingerie aurait contracté près de dix millions de dettes.

Furieux d?apprendre qu?ils ne recevraient que la moitié de leur salaire, les employés ont décidé de débrayer. La colère est alors montée d?un cran jusqu?à se transformer en émeute. La direction s?est même vue contrainte de faire appel à la police régulière et à la Special Supporting Unit pour calmer les esprits.

Il est peu avant 15 heures lorsque Denis Rivet, propriétaire d?Ere Lingerie, convoque les employés de l?usine à une réunion dans l?enceinte de l?entreprise. Il est accompagné de Sattar Hajee Abdoula, Receiver Manager de la firme d?expert-comptable Grant Thornton.

«Je n?ai pas tout de suite compris ce qui se passait. Les rumeurs à propos de la fermeture de l?usine circulaient depuis le début de l?année mais personne n?y croyait», explique Frada Frédéric, une employée de 37 ans. Mariée et mère de quatre enfants, Frada travaille chez Ere Lingerie depuis deux ans et demi. Les travailleurs, dit-elle, ne comprennent pas les raisons de la fermeture.

Place à l?indignation

Le Receiver Manager explique alors que l?usine n?a d?autre choix que de mettre la clé sous la porte car l?entreprise ne peut honorer ses dettes. Sattar Hajee Abdoula affirme avoir entamé des démarches pour une éventuelle opération de sauvetage de l?usine, démarche qui s?est avérée vaine.

«Nous avons dû négocier auprès de la banque afin d?obtenir un prêt et procéder au paiement des salaires», explique-t-il. Ce n?est que vers midi que la banque a approuvé l?opération.

Le court silence qui suit cette annonce laisse aussitôt la place à des hurlements d?indignation et d?impuissance. «J?ai sacrifié dix ans de ma vie pour cette entreprise et aujourd?hui je me retrouve à la rue, sans rien», déclare Marie Paule Joseph, âgée de 36 ans.

La tension monte encore d?un cran et une brève altercation opposant une dizaine d?employés aux policiers présents éclate à la cantine, érigée dans la cour. Les injures et les menaces fusent. Mais le calme revient vite grâce à l?intervention de quelques employés. «Nou pas ti pé rode faire désordre nou. Nou pé zis diman nou droits», lance un ouvrier aux forces de l?ordre.

16 heures. Le propriétaire de l?entreprise reçoit de nouveau les employés au premier étage du bâtiment. Ceux-ci apprennent alors qu?ils ne reçoivent que la moitié de leur dû.

Il n?en faut pas plus pour attiser leur colère. «Nou fine gagne zis Rs 127 salaire de base. Nou pas même fine gagne nou boni de productivité alors ki nou fine fini tous ban comman la veille», s?indigne Frada.

Frustrés, une dizaine d?employés pénètrent dans l?atelier de production et démolissent les machines à coudre, les repasseuses et autres équipements. Des officiers de la SSU sont peu après appelés en renfort pour ramener le calme.

Une dizaine de policiers arrivent dix minutes plus tard et montent la garde devant le bureau de Denis Rivet. Inquiets pour leur avenir, la cinquantaine d?employés indiens que compte l?usine se pressent devant la porte du propriétaire de l?entreprise. Michel, un employé, tente alors de s?interposer. «La violence ne servira à rien, dit-il. Nous devons entamer des négociations.»

Mais les ouvriers, qui ne comprennent pas le français, s?en prennent aussitôt à lui et commencent à le molester. Le pauvre ne doit son salut qu?à l?intervention de trois collègues qui l?entraînent vers la sortie. «Ils ne comprennent rien», lâche-t-il, essoufflé et surpris par cette subite montée de violence.

Une dizaine d?officiers de la SSU montent la garde devant les bureaux administratifs. Malgré les quolibets et les insultes, ils restent de marbre.

17 heures. Les employés, excédés, procèdent à un pillage minutieux de l?usine. Des kilomètres de tissus et de patrons sont ainsi emportés à bras le corps par des jeunes femmes. «Sa même nou bonis sa. Nou ava coude nou propre linze ek sa ban tissus là», s?exclame Irina Emilien, sous les regards amusés des policiers.

Attirés par les cris, cinq enfants, âgés de neuf à dix ans, pénètrent dans l?atelier de production. Ils jouent avec les machines à coudre. Mais les adultes ont vite fait de les faire déguerpir.

Le calme revient finalement vers 18h30. Les employés entament alors des négociations afin d?obtenir leurs salaires et toutes les allocations. «Nous réclamons ce qui nous est dû, c?est tout», lancent-ils en ch?ur.

La direction n?a pas encore fait part de sa décision. La fermeture d?Ere Lingerie s?étendra aussi à sa branche de Forest-Side, Voltamex, où travaillent une centaine d?employés dont 30 travailleurs indiens.

Les traits tirés, Frada, Marie et les autres quittent, désemparées, l?enceinte de l?usine pour regagner leurs domiciles, à quelques encablures de là.

AGRESSION

Une journaliste de Radio Plus malmenée

Sarah Sunthbocus, journaliste à Radio Plus, allègue avoir été malmenée hier après-midi par le propriétaire de l?usine Ere Lingerie. Sur place pour couvrir la manifestation, elle aurait eu son matériel endommagé lors de l?altercation. Cette dernière envisage de porter plainte.

Denis Rivet, propriétaire d?Ere Lingerie, explique que la journaliste avait pénétré dans l?enceinte de l?usine «sans sa permission». «L?usine est un endroit privé, pas un catwalk. J?ai un peu bousculé son brushing et c?est tout», dit-il.

Syndicat

Réunion avec la direction réclamée

Atma Shanto, négociateur d?Export and Export Entreprise Union, qualifie la fermeture de l?usine de «véritable drame». Le gouvernement, dit-il, était au courant de la situation existant à Ere Lingerie depuis le 4 février dernier, date à laquelle le syndicat aurait eu une rencontre avec le ministre de la Fonction publique, Ahmad Jeewah.

Selon lui, une décision avait été prise pour initier une enquête sur Ere Lingerie. «Le ministre du Travail devait, à son retour de l?étranger, présider une réunion tripartite. Mais cette réunion n?a jamais eu lieu», explique-t-il.

Le syndicat, laisse-t-il entendre, décidera de la marche à suivre dès qu?une rencontre avec la direction de l?usine sera fixée.

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