Publicité

Elle se bat pour les femmes battues

20 août 2004, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Ce qui frappe chez Danielle Laville, c?est une propension à ne pas se prendre au sérieux, malgré ses diplômes récemment obtenus en Australie. Elle en est encore à chercher sa voie, même si elle sait que sa finalité est de se consacrer aux victimes de la violence domestique.

Pourtant, enfant, cette fille de cordonnier issue d?une famille de huit enfants et habitant Centre-de-Flacq oscillait entre la comptabi-lité et la force policière. Quand elle se classe 175e à l?examen final du primaire et qu?elle obtient une bourse du conseil de district, elle n?a qu?une idée en tête : rejoindre les rangs du Mahatma Gandhi Institute pour faire de la danse indienne. Ses parents l?entendent autrement. Ils veulent qu?elle aille dans une école confessionnelle. Finalement, c?est au Queen Elizabeth College qu?elle atterrit, inconsciente du prestige associé à cet établissement.

Danielle a du mal à se situer au départ, surtout quand elle se rend compte qu?elle est entourée d?une majorité de filles de la classe moyenne alors qu?elle vient d?un milieu ouvrier. Elle se fait ensuite des amies dans un groupe qui s?autoproclame «équipe mauricienne» en raison de la diversité des origines qui la composent.

La jeune femme choisit la fi-lière comptabilité et économie. A l?issue de sa Form VI, sa priorité est de trouver un emploi pour alléger le fardeau financier familial. Le hic est qu?on est alors en 1984 et que le chômage bat son plein. Après un remplacement de trois mois au secrétariat de sa paroisse, elle apprend que Laurence Leclézio, s?ur du père Henri Souchon, recherche des volontaires pour donner des cours d?alphabétisation aux recalés du primaire à Trou-d?Eau-Douce. Pendant un an, à raison de trois cours par semaine, elle encadre ces enfants ainsi que quelques adultes.

<B>CORRUPTION ET COMPAGNIE</B>

Voulant se spécialiser en comptabilité, elle se fait inscrire à l?université de Maurice pour obtenir un diplôme en la matière. Après la première année d?études, elle décroche un stage dans le département de comptabilité de l?hôtel St-Géran où elle se retrouve entourée d?hommes. Quand la direction lui propose un emploi dans ladite section, elle laisse tomber ses études pour en prendre avantage. Elle se rend toutefois compte, au bout de quelques années, que ses collègues s?enlisent dans la routine. Elle refuse de s?inscrire dans le même schéma. Elle pense donc à la force policière et répond à un appel de candidatures.

Danielle fait partie du second groupe de 55 aspirantes policières recrutées pour encadrer les victimes d?abus sexuels au sein des postes de police. Après une formation de six mois, elle est mutée au poste de Flacq. Elle effectue des patrouilles dans les rues, est envoyée à la Criminal Investigation Division et finalement à la Children and Women Protection Unit.

Elle côtoie non seulement la corruption ? ceux à qui elle a distribué des contredanses tentent de la soudoyer avant de réaliser que c?est peine perdue ? mais aussi la mesquinerie d?un supérieur qui lui impose des patrouilles, même en cas d?absence d?un policier à l?administration. «Ce n?était pas du racisme car la majorité des policiers qui m?entouraient étaient d?une ori-gine différente de la mienne et on se respectait mutuellement. Je n?ai jamais compris pourquoi ce supérieur ne m?aimait pas. Toujours est-il qu?il préférait m?envoyer sur la rue.»

De tous les problèmes sociaux qu?elle a rencontrés, Danielle est plus sensible à la violence domestique à l?égard des femmes. Estimant qu?elle n?est pas suf-fisamment équipée pour les encadrer, malgré une formation en relationnel auprès du Groupe 40 au sein de sa paroisse, elle décide de tenter d?obtenir une bourse pour se spécialiser en travail d?intérêt général. En lisant les journaux, elle découvre que l?Australie, notamment le Chisholm Institute, à Victoria, en offre. Elle fait une application auprès de l?IDP-Australia et obtient une demi-bourse. Cela n?arrange pas ses affaires puisqu?elle n?a pas été en mesure de faire des économies.

Elle est sur le point de refuser l?offre quand une âme bien intentionnée au sein de sa paroisse décide de la financer. Il ne lui reste plus qu?à trouver un hébergement. Un appel de Mgr Maurice Piat, évêque de Port-Louis, sur la radio mauricienne en Australie fait le reste. Une compatriote établie à Victoria accepte de la loger gratuitement. Danielle n?a qu?à s?acquitter des factures d?électricité, d?eau et prendre son alimentation à sa charge.

Elle obtient un congé sans solde de la police et s?envole donc pour l?Australie. Après deux mois chez la Mauricienne qui l?héberge, Danielle trouve une maison pour étudiants à proximité du Chisholm Institute. Elle entame ses études en travail d?intérêt général (community service) qui sont d?une durée de deux ans. Pour survivre, elle travaille à mi-temps, d?abord comme preneuse de notes pour étudiants handicapés et ensuite comme accompagnatrice pour personnes âgées. Elle note chez ces dernières une grande solitude qu?elle tente de combler.

Voyant son intérêt pour les études, sa chargée de cours lui propose, une fois son diplôme en travail d?intérêt général obtenu, de rempiler avec cette fois une licence en développement communautaire à l?université de Victoria. L?idée emballe Danielle mais le manque de moyens financiers pose toujours problème. Ledit cours coûte Rs 170 000. Même si elle a trouvé un boulot de caissière dans un supermarché où le responsable est un Mauricien, elle ne peut réunir cette somme. Son guide spirituel, une Australienne de souche, se charge de trouver l?argent à travers une quête dans différentes paroisses.

C?est ainsi que la jeune femme parvient à compléter sa licence. Son stage en entreprise l?entraîne dans un refuge pour femmes battues où elle est observatrice. Là, elle sent qu?elle touche du doigt sa vocation. Danielle est si dévouée qu?elle se fait remarquer par une des responsables qui travaille dans un autre refuge géré par le Women Domestic Violence Crisis Service. Il y a un poste vacant d?animatrice au sein dudit refuge et on le lui offre sur un plateau. Danielle accepte.

Elle côtoie de nombreuses femmes originaires des pays du Maghreb et d?Asie qui ont perdu confiance en elles et qui ne croient plus en rien. «J?ai réalisé que le pro-blème de la violence domestique est partout le même. Il s?agit de domination. On a même eu une femme de 70 ans qui est venue chercher refuge chez nous.» Sa mission consiste alors à «écouter sans juger et se mettre au niveau de la victime. Celle-ci peut même vouloir retourner chez son agresseur et ça, on doit l?accepter. On offre d?abord le gîte et le couvert, l?encadrement médical ou psychologique, si la victime le souhaite.»

Danielle réalise qu?il est important de renforcer les capacités des victimes. «Les femmes victimes pensent qu?elles sont des incapables. Elles se croient faibles. C?est un mythe qu?il faut détruire. Il faut les aider à reprendre confiance en elles en leur faisant découvrir leur potentiel, en renforçant leurs capacités et en les aidant à se reconstruire.»

La jeune femme veut absolument mettre en pratique ses connaissances. Elle regagne Maurice en mai 2003 et reprend sa place au sein de la force policière. Elle réintègre la Family Protection Unit de Flacq mais s?y sent à l?étroit aussi bien dans l?uniforme que dans l?espace dévolu. «On faisait face à un problème d?espace et cela décourageait les victimes à se confier car même si c?était involontaire, les autres policiers présents ne pouvaient s?empêcher d?entendre ce qui se disait. Je sentais moi que je n?étais pas en mesure de donner le meilleur de moi-même.»

Entre-temps, elle rencontre Pierre Piat, curé de Chamarel, qui lui propose de venir lancer le projet intitulé «Service missionnaire des jeunes» qui comprend entre autres l?animation de classes de catéchèse pour les Form I et II à la SSS de La Gaulette, de même qu?une classe de CPE au Morne. Danielle démissionne alors de la police et se laisse emporter par le courant.

<B>AVOIR LE CHOIX</B>

En semaine, elle vit à Chamarel, ne regagnant son domicile flacquois qu?en week-end. C?est le père Piat qui la délègue en Afrique du Sud suivre le programme Youth Alive, qui prêche l?abstinence aux jeunes de 14 ans à monter. «L?ABC de Youth Alive signifie Abstinence, Be Faithful et Character Building au lieu de Condom. Il vise à apprendre aux jeunes à gérer leur sexualité. En Afrique du Sud, les membres du Club Youth Alive sont invités à faire une promesse d?abstinence renouvelable annuellement.»

A son retour, elle anime, avec le père Jean-Claude Veder, ce programme de cinq jours pour 62 jeunes de 14 à 16 ans au Mont Thabor. «Quand nous avons expliqué le programme, ils ont ri puis ils sont devenus sérieux et nous ont écoutés. On les laisse partir et au bout de deux mois c?est à eux de décider s?ils veulent faire la promesse d?abstinence ou non.»

Danielle reconnaît que parler d?abstinence à des jeunes probablement déjà sexuellement actifs peut paraître une ineptie. «Nous ne sommes pas contre la relation sexuelle mais pour une sexualité responsable. Nous leur montrons qu?ils peuvent changer de comportement s?ils le désirent et que le choix leur appartient.»

Même si elle est si engagée dans la paroisse de Chamarel, Danielle n?a pas pour autant abandonné son idée de travailler avec les femmes battues en répliquant le système qu?elle a vu appliquer en Australie. «Il ne suffit pas de faire la femme battue quitter son domicile, lui faire intégrer une structure et la remettre debout. Il est important de faire un suivi de son devenir, de celui de son mari et du reste de sa famille. Je sais que ce que je veux entreprendre est une tâche herculéenne. S?il existe un groupe de personnes de bonne volonté, je suis prête à travailler avec elles. Pour l?instant, tout n?est que points d?interrogation et de suspension dans ma vie», confie Danielle en riant aux éclats. Et c?est tant mieux quelque part car les certitudes n?existent pas? ■

Publicité