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Effondrement bis du «Cernéen» : Le bâtiment après le journal
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Effondrement bis du «Cernéen» : Le bâtiment après le journal
Tout paraît calme et tranquille en cette matinée dominicale du mois de mai 1983. Il est huit heures, et même près de neuf, Port-Louis s?éveille. Les rues sont encore désertes. La rue Félicien-Mallefille (l?ancienne rue de la Comédie du jardin de la Compagnie) est encore plus déserte que les autres artères de la capitale. Bravement, une 4L Renault, immatriculée AW 36, s?engage hardiment dans cette ruelle, épousant toujours la rampe des berges de l?ancien estuaire, formé par plusieurs ruisseaux et séparant Port Louis en deux (Faubourgs de l?Ouest et de l?Est, Port-Louis du commerce et celui des résidences). Ses quatre occupants ne se doutent pas qu?ils recevront bientôt une sacrée tuile sur la tête, ou plus exactement sur le dôme de leur véhicule. Il leur reste encore une vingtaine de mètres à parcourir avant d?atteindre la rue de la... Poudrière quand, dans un bruit d?explosion apocalyptique, toute la charpente vermoulue d?un immeuble en pierres et au toit de bardeaux leur tombe sur la tête. Les voilà blessés, s?extirpant difficilement de leur véhicule que poutres et planches, les unes plus pourries que les autres, recouvrent dans un désordre dantesque. Un piéton, ayant commis l?imprudence de longer cet immeuble en voie d?écroulement, est également blessé. Au bruit suscité, les secours accourent de toutes parts. On dégage les blessés et on les conduit à l?hosto. Mais impossible de dégager la voie. Le policier de service, en cette matinée dominicale, se résout à la fermer à la circulation. Alexandre Dumas, père, aurait apprécié.
La première émotion passée, les langues se délient. Elles racontent les jours de gloire, entre autres journalistiques, de la rue Mallefille. Elle a abrité plusieurs rédactions dont, entre autres, Le Cernéen et Le Mauricien, celui des Henri et des Sauzier, comme celui de Rivet. Il n?y a pas mieux que des salles de rédaction voisines pour un échange d?invectives, de balcon à balcon. Aux descendez dans la rue si vous êtes un homme de jadis répondent nos sourte déhors si to ène zomme parlementaires. Certains appellent même cela une formidable avancée démocratique sinon démagogique, le pouvoir rendu au peuple pour le meilleur comme pour le pire.
Le Cernéen est une des dernières rédactions à occuper le vieil immeuble de la rue Félicien-Mallefille, avant d?aller s?installer à l?angle des rues Lord-Kitchener et de Chartres, dans un immeuble en béton qui abritera plus tard la rédaction du Militant ou plus exactement du Nouveau Militant, l?ancêtre de l?actuel Militant. Le Cernéen de la rue Mallefille partage l?immeuble avec L?Aube de Marcel Mason que finance un pays de l?Europe de l?Est. Les méchantes langues assurent que l?unique exemplaire de chaque tirage de ce quotidien matinal, intéressant Mason, est celui qu?il pouvait envoyer à son bailleur de fonds roumain ou bulgare et justifier ainsi de généreuses et substantielles prébendes communistes. Mais il ne faut pas croire les mauvaises langues surtout lorsqu?elles font preuve d?anticommunisme primaire.
Elles se souviennent encore de cette délégation de jeunes créoles du Ward IV, ayant bravement emprunté, à la fin des années 1950, l?escalier de l?immeuble appartenant à Abdullah and Sons, pour aller souffleter, à l?étage, un des scribouillards du défunt Cernéen, chroniqueur soupçonné par eux du crime de lèse créolité, du manque d?égards aux mânes de Rémy Ollier, à moins qu?il ne s?agisse de ceux de Léoville L?Homme ou de Raoul Rivet.
L?effondrement de l?ancien bâtiment du Cernéen après celui du journal, n?ayant pas survécu à son 150e anniversaire, fait quand même quelques heureux. Il s?agit des élèves du collège Trinity, alors voisin, car logé dans le bâtiment, faisant l?angle des rues Félicien-Mallefille et de la Poudrière et appartenant à une puissante association religieuse. Ces collégiens avaient marre, en pleine récréation, de recevoir sur le crâne, non pas une tuile, mais des bardeaux, tombant du toit vermoulu de l?immeuble voisin, désormais effondré.
L?immeuble était en voie de démolition. Les démolisseurs s?attaquaient déjà aux dépendances se trouvant au fond de la cour. Le bâtiment principal se serait vengé de ce refus du préséance, dont il se sentirait lésé, que cela n?étonnerait guère les mauvaises langues précitées.
On frémit cependant à l?idée qu?un tel effondrement ait pu survenir en semaine et aux heures de pointe quand la Mallefille sert d?exutoire aux automobilistes de la rue de l?Intendance, voulant fuir les embouteillages de l?autoroute, pour se retrouver dans ceux des rues Brown-Sequard, d?Entrecasteaux et Brabant. Mais comment en vouloir à ceux qui remettent, au feu et aux cyclones, la tâche, la plus ingrate qui soit, d?oser démolir un immeuble vieux d?au moins un demi-siècle.
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