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Du droit de devenir Premier ministre
Quarante ans. Quatre Premiers mi-nistres. Sir Seewoosagur Ramgoolam, sir Anerood Jugnauth, Navin Ramgoolam et Paul Bérenger. Le premier est demeuré en poste pendant 14 ans. Le deuxième 13 ans. Le troisième en est à sa septième année alors que le dernier a eu droit à un bonus de deux ans. Il faudrait croire qu?en règle générale, les Mauriciens accordent deux à trois mandats à celui qui investit le poste de Premier ministre. Les électeurs n?aiment pas trop s?aventurer voire prendre le pari de nouvelles têtes. Il semblerait qu?il en soit de même pour les partis. Et lorsque Sylvio Michel, leader des Verts fraternels, vient déclarer que le poste de Premier ministre doit revenir à un hindou, il conforte le système en place.
Il est entendu que ce n?est pas seulement le cas à Maurice. D?autres démocraties consacrent le principe dynastique. Surtout pour les jeunes démocraties qui font confiance aux progénitures des figures historiques qui ont un ancrage ethnique prononcé.
Il est entendu que l?histoire indépendante de l?île Maurice est relativement jeune. Par conséquent, on ne peut s?attendre à un bouleversement radical des mentalités. Il est aussi vrai que la pratique de la représentativité, qui s?organise autour d?un Premier ministre issu de la communauté majoritaire, a permis de rassurer les uns et les autres. «Il n?y a certes pas de fatalité. Mais je pense que pendant quelque temps encore, le Premier ministre de ce pays sera un hindou. Il faut accepter ce fait parce qu?on n?a pas atteint la maturité nécessaire pour que les critères rationnels soient les seuls à prendre en compte pour faire le choix d?un Premier ministre», estime, à cet effet, l?ancien président de la République Cassam Uteem.
«Quels sont ces critères rationnels? Le Premier ministre, répond l?ancien président Cassam Uteem, doit prioritairement être un citoyen interculturel, un homme d?ouverture qui tient un langage unitaire et sait être accommodant afin que ?tout le monde se sente à l?aise?.»
Quels sont ces critères rationnels? Le Premier ministre, répond Cassam Uteem, doit prioritairement être un citoyen interculturel, un homme d?ouverture qui tient un langage unitaire et sait être accommodant afin que «tout le monde se sente à l?aise». Pour Roukaya Kase-nally, chargée de cours en média à l?université de Maurice, chaque prétendant au poste suprême doit faire preuve d?une vision en faveur d?une société équitable, démontrer des qualités de meneur et s?assurer d?un développement soutenu. «C?est un homme qui fera passer les intérêts du pays au-dessus des intérêts particuliers et des lobbies. Il doit être à l?écoute et être capable d?agir en conséquence en faisant la démonstration d?une constance dans l?action», affirme, pour sa part, l?économiste Eric Ng.
Il n?en demeure pas moins que ces critères ne seraient souvent pris en compte qu?accessoirement. Il existe à Maurice un déterminisme ethnique. Une fatalité sectaire. «Il faut pouvoir faire abstraction de l?accident de naissance. Autrement, on ne pourra dire que nous vivons dans une République laïque. Nous devons vouloir d?un système prospère qui agit pour le bien de tout le monde. Que tout un chacun puisse donc aspirer aux plus hautes fonctions électives», insiste, en ce sens, Satteeanand Peerthum, historien et ancien politique et diplomate.
Tous les citoyens de ce pays ont donc le droit d?aspirer au poste de Premier ministre, comme l?assure Eric Ng. «Peut-être que le fait d?être hindou constitue un atout mais cela ne devrait pas empêcher des politiques des autres communautés à avoir une telle aspiration qui est légitime», précise l?économiste.
Il n?y a donc pas de prédestination. Mais un fantasme que les formations politiques, elles-mêmes, perpétuent. «Aussi longtemps qu?on continuera à parler en termes de majorité et de minorités, on cultivera les différences. On perpétuera la croyance que le poste de Premier ministre revient à une communauté», soutient, à ce chapitre, Cassam Uteem. Cette croyance qui veut que ce poste revient de facto à un hindou d?une caste spécifique, enchaîne Roukaya Kasenally, est un contresens aux ambitions d?une société qui se dit moderne. «On ne peut avoir une démocratie moderne si on a des réflexes surannés. L?ethnicisation de la société est la garantie d?une régression généralisée», tonne-t-elle. Elle abonde ainsi dans le sens d?une «certaine immaturité de la société mauricienne». De tels fantasmes consacrent les nombreuses reculades de la République en termes de modernité et de mentalité. «Ce pays mérite un Premier ministre qui sait dialoguer avec la société et non composer avec ses faiblesses pour asseoir son pouvoir», lâche notre interlocutrice.
«La terre de Maurice, on a tendance à l?oublier, n?a appartenu à personne. Nous sommes tous venus d?ailleurs et nous avons tous un droit égal. C?est un réflexe d?arrière- garde que de croire que le poste de Premier ministre revient à quelques élus divins»
Le problème, analyse Satteeanand Peerthum, procède d?une lecture approximative de l?histoire. «Les gens bloqués ont aussi mal assimilé l?histoire des autres pays. Que ce soit en Grande-Bretagne ou en Inde, on a vu l?émergence des classes politiques qui ne s?abreuvent pas aux sources historico-ethniques. Les gens qui ont pris le pouvoir ne l?ont pas fait grâce à leur appartenance mais à leurs mérites. La terre de Maurice, on a tendance à l?oublier, n?a appartenu à personne. Nous sommes tous venus d?ailleurs et nous avons tous un droit égal. C?est un réflexe d?arrière-garde que de croire que le poste de Premier ministre revient à quelques élus divins», martèle l?historien.
Il n?en demeure pas moins que la classe politique mauricienne, elle-même, dans une grande mesure entretient le fantasme. Roukaya Kasenally note, dans cet ordre d?idées, l?incapacité des formations politiques à introduire une démocratie interne qui aurait permis de casser la logique dynastique. «Il faut un changement des mentalités des gens mais aussi des partis», fait-elle ressortir. Elle prolonge son analyse en relevant que s?il existe un déterminisme politique, cela voudrait aussi dire que dans d?autres sphères de la vie sociale et économique on risque de reproduire le même modèle.
Le même modèle. Les principes sacro-saints qui poussent la société mauricienne toujours dans la voie obscure des enseignements doctrinaires qui ont théorisé la représentativité ethnique. Aujourd?hui, personne ne veut endosser la responsabilité de ce ridicule sectaire. Même la realpolititik cherche à s?en disculper. Même si la réalité pourrait être tout autre, il n?en demeure pas moins que des personnes comme Sylvio Michel pourront toujours rappeler que la société mauricienne «n?est pas prête» pour des avancées démocratiques. C?est ainsi qu?on légitimise le statu quo, qu?on infantilise une population, qu?on fige tout un imaginaire collectif?
L?ETERNEL RECOMMENCEMENT
Si Maurice fait figure de réussite économique et de démocratie stable sur la scène internationale, force est de reconnaître que les observateurs les plus aguerris ont une vision moins idyllique de la politique locale. Le jeu politique est, qu?on le veuille ou non, empreint de réflexes communautaires qu?on ne peut occulter. La politique mauricienne s?est construite, surtout au sortir de l?indépendance, sur des bases clientélistes. C?est pourquoi, dès sa création le Mouvement militant mauricien a brandi le slogan «la lutte des classes, pas la lutte des races». En fait, le clientélisme politique, teinté de réflexes communautaires, s?est fait jour dès les premières années du Parti travailliste. C. Gabriel dans un article sur le communalisme à Maurice paru dans la revue Politique Africaine, estime que «dès cette époque [années 1930], Le Parti travailliste se ressentait du poids toujours plus important des groupes de pression et du clientélisme politique autour desquels s?organisaient les groupes communalistes hindous au rythme des différenciations sociales en cours dans cette communauté». En devenant le leader du parti, Sir Seewoosagur Ramgoolam est également devenu l?un des architectes de l?indépendance pour ensuite être considéré comme le Père de la Nation mauricienne. Son fils, Navin Ramgoolam est devenu, malgré lui, un personnage public que le Parti travailliste est aller chercher au début des années 1990. Pour autant, son engagement politique ne s?est pas fait attendre et dès 1995 il est devenu Premier ministre grâce à l?alliance avec le MMM de Paul Bérenger. La filiation est, dans le jeu politique mauricien, une réalité que l?on ne peut ignorer. Ainsi, ils sont nombreux ces «fils de» à se jeter dans l?arène politique pour y avoir baigné depuis toujours. Ils sont nombreux aussi, ces Mauriciens à faire confiance à ces politiciens dont le nom les précède. Sir Seewoosagur Ramgoolam et Navin, Sir Satcam Boolell et Arvin, Sir Anerood Jugnauth et Pravind, Sir Gaëtan Duval et Xavier-Luc? Cela ne signifie pas que ces «fils de» n?ont pas les qualités requises pour la chose politique. Mais le paysage politique mauricien est caractérisé par ces filiations que l?on retrouve et qui amènent à une passation des pouvoirs quelque peu dynastique. C?est surtout à la tête du gouvernement que la question se pose. Etre leader de parti, être fils de leader et donc devenir le futur leader pour, comme le paternel, prétendre au fauteuil de Premier ministre. Voilà, de manière caricaturale, la manière dont est perçu par certains observateurs, le jeu politique mauricien. Catherine Boudet, dans un article intitulé Emeutes et élections à Maurice paru en 2000 dans Politique Africaine évoque les résultats des élections générales de 2000 amenant à la défaite de Navin Ramgoolam : «Le résultat des élections, la caution apportée à l?alliance gouvernementale autour des figures de Navin Ramgoolam et de Xavier-Luc Duval pourraient bien traduire la recherche de nouveaux symboles nationaux [d?où la victoire de l?alliance MMM-MSM] : le slogan «Hier Chacha et Gaëtan, aujourd?hui Navin et Xavier» fait référence à une continuité entre l?alliance des protagonistes du processus d?indépendance, le créole Gaëtan Duval et l?hindou Sir Seewoosegur Ramgoolam, et celle de leurs fils, respectivement Xavier-Luc Duval et Navin Ramgoolam, à travers la formation politique de ces dernières élections». Ici la chercheuse de l?université de La Réunion montre que le jeu politique à Maurice reprend des éléments du passé, que la population accepte ou rejette. En 2000, la coalition Ramgoolam-Duval a pu être, entre autres, battue en brèche car elle portait en elle les réminiscences du passé, d?où le slogan cité par Catherine Boudet. C?est dans une interview de Navin Ramgoolam accordée au magazine Jeune Afrique que l?on voit bien que, vue de l?exétérieur, la politique mauricienne ressemble fort au jeu des chaises musicales. Le Premier ministre s?en défend comme on peut le voir dans l?extrait suivant: «Jeune Afrique : Ramgoolam, Jugnauth, Bérenger, Ramgoolam... La vie politique mauricienne ne semble se résumer qu?à un éternel jeu de chaises musicales entre les mêmes personnes, issues des mêmes familles. Sans renouvellement de la classe politique, l?alternance ne va-t-elle pas devenir systématique ? Navin Ramgoolam : Je ne le pense pas. Mon gouvernement a été choisi sur un projet. Nous avons profité des cent premiers jours pour amorcer un certain nombre de réformes radicales, et nous allons poursuivre dans ce sens. Les Mauriciens comprennent très bien les difficultés auxquelles nous sommes confrontés. Quant à mon équipe, il s?agit pour elle de ne pas perdre de vue les problèmes que rencontre la population. Si le précédent gouvernement a perdu les élections en juillet dernier, c?est parce qu?il s?était coupé de la base.»
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