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Douze hommes en colère

31 mars 2007, 00:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

par Aline Groëme-Harmon

Lundi, le feu s?est éteint dans les forges. C?est dans la voix des employés de Desbro International qu?il brûle maintenant. Voix tremblantes sous le coup de l?émotion. Voix émues dont le ressort est l?incompréhension. Avec pour leitmotiv une question. «Comment ont-ils pu nous faire cela ?»

Comment ont-ils pu nous annoncer la fermeture de cette manière-là ? Des lettres distribuées dans la cour à sept heures du matin, par des «officiers que nous n?avons jamais vu». Sans un mot d?explication. Avec pour consigne : «Ou kapav al lakaz toutsuit.»

Alors il ne reste plus que le souvenir. Ces images qui font picoter les yeux à chaque fois que l?on y pense. Debout, devant la porte de l?usine, les employés attendent. Depuis l?annonce de la fermeture lundi, ils se rendent chaque matin à l?usine. Par conviction. Par solidarité. Pour «réclamer leurs droits».

Là, face à l?autoroute, ces travailleurs qui, en d?autres temps, n?auraient pas eu une minute pour nous, s?épanchent.

Se racontent. Déversent bile, larmes, colère face aux portes fermées. Face à un avenir encore incertain. «Nou prefer ki enn kompani morisyen repran Desbro parski etranzer li pou vini avek lot system, lot laloi», lance-t-on dans la foule compacte qui nous entoure.

Comme une nuée, ces hommes se pressent autour de nous. Parlent tous en même temps. C?est à qui est le plus à plaindre. Un représentant s?avance pour un semblant de tri. Il identifie quelques interlocuteurs. Peine perdue. Ceux qui ne parlent pas, veulent entendre la version des faits de leurs collègues. Et y ajouter leur «bout». Ils en profitent pour nous montrer des sacs en plastique remplis de documents réduits en confettis.

C?est Abdool Karim Bholah qui commence. Il regarde sa montre. Il ne lui restait plus que quatre mois avant de partir à la retraite, après 37 ans de service. Cet opérateur se souvient de chaque détail du jour le plus long. Lundi, il était inscrit pour le shift du soir. Il s?est pointé à l?usine à 16 heures comme d?habitude. «Mo pa tinn ekout linformasyon ditou», raconte-t-il. à la porte, les gardes de sécurité l?interpellent. «Kot ou pe ale ?» Lui, dans son bon droit s?étonne et répond qu?il va travailler bien sûr. « Eh ou la, ou pa ekout radio ? Ou pa kone lizinn finn ferme ?». Le c?ur d?Abdool manque de lâcher. Sa lettre en poche, il dit ne pas se souvenir comment il est rentré chez lui à moto jusqu?à Rivière-du-Rempart, tellement le choc a été grand.

«Dans d?autres pays, on nous aurait proposé un accompagnement psychologique, ici l?accompagnement c?est l?alcool.»

Depuis, il ne sait comment boucler les dépenses pour le mariage de l?une de ses filles prévu pour début août. Sa moto, cela fait six mois qu?il l?a achetée à crédit et tous les mois il doit s?acquitter d?une mensualité de Rs 1 500.

L?histoire d?Abdool est aussi celle de Feizal Laltha obsédé par son crédit logement. De Zaid Imatalikhan qui, les larmes aux yeux, pleure ses 35 ans de service. «Feray ki finn servi pou mont Rogers House finn pass dan mo lamin.» De Jean Paul Rosemond, tourneur qui a vécu, «le moment le plus dur pour un parent, c?est dire à ses enfants qu?il ne pourra leur donner ce qu?ils lui demandent». De Maxwell Garnett qui, avec ironie, constate que sa famille et lui devront «ser sintir ziska koup en de. San promosyon pa pou kapav manze». Comment vivre, avec deux enfants sur le seul salaire de sa femme, une employée d?usine qui ramène Rs 3 500 chaque quinzaine.

Si les plus âgés reconnaissent, avec fatalité ou par réalisme, qu?à 50 ans, «personne ne va nous embaucher», d?autres pensent déjà à l?après-Desbro. C?est le cas de Neeraj Khemraj qui, au pire, envisage de reprendre le «ti bizness» de la famille : «marsan dhall puri». Représentant chez Desbro, il a contracté un crédit logement conjointement avec son épouse. Remboursement annuel : Rs 5 600.

Neeraj en a perdu le sommeil. En aparté, il confie : «Dans d?autres pays, on nous aurait proposé un accompagnement psychologique, ici l?accompagnement c?est l?alcool.» Sans compter les répercussions sur le quotidien. Neeraj nous raconte alors que son fils de quatre ans a l?habitude de voyager dans le van de Desbro pour aller à l?école. «Tou sa la arete. Ki li bisyklet, bis, pou bizin roule.»

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