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Douce gravité
● Vous affirmez dans un entretien à ?La Vie Catholique? que ?le fait d?être en groupe pour exister à Maurice, me gêne?. En vous identifiant comme une engagée catholique, n?avez-vous pas, vous aussi succombée au piège du groupe ?
Quand je parle de groupe, je veux surtout parler de groupes "culturo-ethniques". A Maurice, on existe par son appartenance. Mais ça, c?est très lié à la question d?identité.
● Quand on fait partie de la mouvance de l?église catholique, on a aussi une forte connotation socioethnique?
Bien sûr. Mais on ne peut pas exister en dehors d?une appartenance?
● C?est triste et inévitable ?
Inévitable. Pas forcément triste. Mais en revanche, je crois que l?on n?est pas obligé de se cantonner à une appartenance, on peut se définir par plusieurs appartenances. Une identité se définit par plusieurs éléments. Mais on ne peut réduire son identité à aucun de ses facteurs en particulier, c?est un tout. On ne peut pas dire, par exemple, qu?on est catholique et que cela définit complètement son identité. Il faut laisser ouverte son identité. L?identité ethnique fait partie de son identité, mais il est dangereux de se définir que par cela. On ne peut pas vivre sans appartenir à quelque chose. Ne serait-ce qu?à des idées.
● Comment vous définissez-vous dans ce maelström ?
Maelström est le mot juste. C?est d?ailleurs le mot employé par plusieurs auteurs de la créolité. Je me définis comme un fourre-tout. J?appartiens à plusieurs mondes et à aucun en particulier.
● C?est le propre du métis ?
Oui. Mais je me sens profondément Mauricienne. Ce n?est pas dans le sens nationaliste ou ethnique, mais dans le sens d?une appartenance à une terre. Je me sens appartenir physiquement à Maurice. Je sens le coeur de cette terre en moi. Mais cela dit, je ne me sens pas appartenir à quelque groupe que ce soit. Même si on me classe, et même si je peux dire que je suis une femme créole, théologienne, catholique. Je ne nie pas ces éléments mais je ne veux pas être réduite à aucun d?entre eux. Je suis un réceptacle de tout.
● C?est une approche idéaliste ?
Oui, sans doute. Mais de toutes les manières, je sais que je suis située quelque part, que je le veuille ou non. Les racines que j?ai, sont profondes et me donnent une certaine stabilité identitaire. Mais je ne veux pas me replier dessus. Je veux recevoir d?autres choses. C?est comme ça que je veux vivre mon identité. Je crois sincèrement que toutes les identités se construisent sans cesse. On est toujours aux prises avec d?autres identités.
● Vous sentez-vous en marge de ce qui se passe à Maurice sur le plan de la recherche d?identité ?
Non, je ne crois pas. Mais c?est vrai qu?ici, le problème est qu?on veut se définir par rapport à une seule racine. Or, la plupart d?entre nous en avons plusieurs. Il y en a même que nous avons perdues. Nous n?allons pas pouvoir revenir continuellement en arrière pour courir derrière nos racines perdues. Il nous faut bien vivre avec ce que nous avons maintenant et construire l?avenir avec. Or, ce que nous avons maintenant, est multiple. Je ne me sens pas en marge car je pense qu?il y a beaucoup de personnes qui sentent la même chose. Et qui sont d?ailleurs dans tous les groupes ethniques. Ni Européen, ni Africain, ni Oriental. C?est cela le Créole.
● Peut-on définir un être par une série de négations ?
En affirmant ses négations, nous voulons dire que nous sommes autre chose qui englobe tout ça. Nous nous définissons positivement en disant que c?est en n?étant pas tout cela que nous sommes Créoles. La culture créole se situe dans le contexte spécifique de l?esclavage, dans les plantations, depuis les 500 dernières années. C?est un brassage issu de la violence de l?esclavage entre les peuples africains, malgaches et les colons. Il y a ensuite eu les Indiens qui sont arrivés à Maurice.
● Cette culture créole porte-t-elle encore les traces de cette violence ?
Tout à fait. L?esclavage n?est pas une anecdote dans l?histoire. Il a touché des millions d?hommes, plus de 15 millions. Ce n?est pas rien. Cela laisse des séquelles dans l?inconscient collectif. L?esclavage, on en parle rarement, ce n?est pas seulement des blancs qui ont acheté des noirs, mais aussi des noirs qui ont vendu les noirs. Des peuples qui ont vendus les leurs. Il y a des blessures dans l?inconscient des nouveaux peuples qui se forment à partir de ces réalités de l?esclavage. Notamment un sentiment de perte profonde de ses racines. Plus d?ancêtres, plus de langues, plus de culture, plus de racines. C?est une souffrance qui n?est pas explicite chez nous, mais qui existe. C?est à peine si on commence à balbutier ces choses-là à Maurice.
● Est-ce un point de vue qui peut être étayé de manière scientifique ?
Sur le plan anthropologique, de nombreuses recherches ont été effectuées sur les populations créoles. Les études sur la langue créole ont suscité beaucoup d?intérêt. 98 % des études sur le créole concernent la linguistique. 2% seulement concernent les cultures créoles elles-mêmes. Les blessures dans cet inconscient créole. Dans les Antilles, on a fait beaucoup d?études sur la psychologie du monde créole. Quand on étudie les peuples créoles de différentes zones géographiques, on retrouve des caractéristiques communes. Des réflexes communs. Par exemple, le ?triangage?. Un mode de fonctionnement qui évite l?affrontement, qui essaie de biaiser.
● Quand vous dites que la compréhension de cette culture vous a libérée. Peut-on savoir de quoi ?
Du poids des préjugés. Enfant, j?ai énormément souffert du racisme venant de tous bords. Notamment du monde créole lui-même. Mais pas seulement. J?étais très très mal avec moi-même : je vivais en me méprisant un peu moi-même. En ne voyant pas mes propres valeurs. Ma langue n?avait pas de valeur. A l?école, un avis disait qu?il était interdit de parler créole. J?ai parlé français durant toute mon enfance. C?est quand je suis devenue adulte que j?ai parlé vraiment créole. C?est de tous ces poids que je me suis libérée. D?un mal être aussi. De la nécessité qu?avait toute la société mauricienne de mettre des étiquettes. Et ça continue. Peu de Mauriciens peuvent remettre en question leurs convictions sur la culture.
● A travers les dogmes, les religions ne sont-elles pas aussi des bastions qui refusent d?être remis en question ?
Pas du tout. Les dogmes sont des balises. Effectivement, si on s?en écarte on n?est plus chrétien. Toute philosophie ou croyance a ses piliers. Il y a des convictions qu?on ne peut pas remettre en question. Ceci dit, on doit confronter sa foi aux réalités sociales et culturelles. Et le christianisme est une religion qui se confronte à la culture. Elle ne peut pas se vivre en autarcie sur une île deserte. L?évolution du christianisme montre que c?est une religion qui est faite pour s?inculturer.
● Je note cette phrase de vous: ?J?ai passé plusieurs années à ne pas savoir qui j?étais, à ne pas savoir quoi faire avec ce que je suis?. Que voulez-vous faire aujourd?hui avec ce que vous êtes ?
J?ai envie d?être ce que je veux être. En refusant que l?on m?impose une identité. A commencer par le groupe auquel j?appartiens. A Maurice, je sens très fort cette pression. Ici, on ne vit que par ce classement qu?on veut imposer aux autres. On veut aussi hiérarchiser les identités, notamment par rapport à la couleur, à la classe sociale, quelquefois même, par rapport à la langue parlée. Et j?ai le malheur d?appartenir à un groupe qui est classé très bas dans l?échelle sociale? Parce que, être noir, c?est être mis en bas de l?échelle sociale.
● Ces normes sociales mettant le "noir" en bas de l?échelle sociale n?ont-elles pas été aussi mises en place par l?Eglise à laquelle vous appartenez ?
Oui, bien sûr. L?Eglise à laquelle j?appartiens a une histoire coloniale comme le reste de l?île Maurice et il y a encore, en son sein, des réflexes identitaires. Il y a des gens qui y contribuent encore. Et il y a heureusement un mouvement de contestation très répandu pour contrer cela. Il ne faut pas oublier qu?il y a dans la foi chrétienne elle-même un dynamisme interne. Cette foi ne peut pas faire cause commune avec le racisme, même s?il y a des chrétiens qui le sont. Elle ne peut pas accepter le communalisme, le dénigrement des personnes. C?est impossible si on veut être conforme à sa foi. Il y a un mouvement de croyants qui remet en question cette manière de vivre.
● Il se heurte quelquefois à la hiérarchie ?
La hiérarchie, ce serait beaucoup dire. On ne peut pas mettre les prophètes d?un côté et la hiérarchie de l?autre. Il y a, au sein du clergé, des prêtres avant-gardistes, un évêque qui est un homme ouvert sur la question identitaire. Maintenant, il faut une mise en oeuvre institutionnelle. C?est cela qui semble difficile. Il faut qu?un corps marche ensemble, et ça ce n?est pas facile parce que l?Eglise est aussi une institution. C?est vrai qu?elle est quelquefois sclérosée, mais ce qui est bien, c?est qu?elle a la capacité de se réformer.
● Elle présente aussi le désavantage de ne pas être une institution démocratique ?
C?est vrai qu?elle ne fonctionne pas sur le mode démocratique occidental. Elle a son propre mode de fonctionnement. Cela peut poser des problèmes parce que là où les gens exercent le pouvoir, il y a risque de mainmise, de dérapages. C?est le propre du pouvoir. Les hommes d?église n?y échappent pas.
● La question est posée mille fois : la militante catholique que vous êtes, ressent-elle l?influence des religions comme un élément de construction, d?unification de Maurice ?
Je crois qu?il faut distinguer les religions en tant qu?institution et la spiritualité. En réalité, il ne devrait pas y avoir de distinction, mais dans les faits il y en a. Il faudrait que les institutions religieuses épousent les valeurs de la foi qu?elles prônent. Que leurs valeurs se retrouvent dans la réalité du fonctionnement de l?institution. Si nous prônons l?amour, il faudrait que cela se retrouve dans notre réalité de fonctionnement de tous les jours. Mais malheureusement, il y a toujours un décalage entre ce que l?on prône et ce que l?on vit dans les institutions.
● Il y a dix ans, naissait un mouvement au sein de l?Eglise construit autour du concept du ?malaise créole? et dont on n?entend plus parler. Une voix étouffée ou une voix qui a fait son temps ?
C?est une voix qui a évolué. Le malaise créole, c?était surtout prendre acte de la dureté d?une certaine réalité pour beaucoup de créoles. Il fallait que cela soit dit de manière explicite. C?était toujours tabou.
● Avec le recul, il s?agissait d?un mouvement fondateur ?
Oui, je crois qu?on peut le dire aujourd?hui. C?est un mouvement qui a libéré la parole créole et c?était très important. Elle a été entendue, respectée et a commencé à prendre elle-même conscience de sa propre valeur. Une des grandes séquelles de l?esclavage, c?est que l?on se dévalorise soi-même. Et ce pas a été franchi. La culture créole a compris sa vraie valeur. On a poussé un cri, mais maintenant, on ne peut pas rester éternellement au niveau du cri. Il faut agir. Il y a eu libération de la parole, débats, réflexions et puis une prise en charge au niveau social.
● Comment réagissez-vous aux propositions concernant une compensation aux descendants d?esclaves ? Utopie ?
Je crois plus en la réparation qu?en la compensation. Il faut une réelle réparation dans la mesure où l?esclavage a été une blessure infligée à un peuple et à ses descendants et qui ont des conséquences aujourd?hui sur le plan social. Il s?agit de réparer cela. En donnant les moyens, par exemple, aux enfants créoles des milieux pauvres de poursuivre des études supérieures, d?aider les gens sur le plan social à mieux se prendre en main. Dans toute cette histoire, le plus important, ce n?est pas de donner du poisson, mais de montrer à pêcher. Le Créole ne doit plus être une victime que l?on doit assister. Il doit être empowered.
● Etes-vous passée par le biais de la culture créole pour arriver à la religion, ou l?inverse ?
C?est une question très difficile. En fait, j?ai toujours eu un intérêt pour l?anthropologie culturelle. Sans savoir que j?allais un jour étudier ma propre culture. Les questions culturelles m?ont toujours intéressée, indépendamment de ma foi. Mais je sais que la foi chrétienne est une foi qui permet de sonder sa propre culture. J?ai toujours trouvé une connivence entre la dimension universelle de la chrétienté et l?ouverture de la culture créole.
● Comment concilier le prosélytisme de la religion avec la rigueur du chercheur que vous êtes? Quand vous parlez d?évangélisation, n?est-ce pas la forme la plus poussée du prosélytisme?
Pas du tout. L?évangélisation propose, ne force pas la main, n?impose pas. Tout homme convaincu partage ses convictions. Proposer une idée n?est pas faire violence à quelqu?un.
● Vous êtes, dans votre métier d?anthropologue, installée dans le rationnel. La foi qui vous anime est, comme toute foi, par essence, irrationnelle. Comment se fait cette cohabitation?
La foi irrationnelle ? Je ne crois pas. La foi ne se limite pas au rationnel. Ce n?est pas pareil. Elle a sa propre rationalité, qui va au-delà de la raison raisonnante. Il y a plusieurs types de rationalité. Notamment la rationalité symbolique. Mais il y a, dans la foi, c?est vrai, un élément qui échappe à la raison. Il n?est pas déraisonnable, pour un homme, de croire. Mais on ne peut pas essayer d?expliquer le mystère de Dieu.
● L?homme s?enrichit-il au contact des mystères ?
Moi, je m?enrichis. Ma grande chance a été de faire une rencontre mystique avec le Christ. Pour moi, c?est quelqu?un de très réel. Même s?il n?est pas visible. La foi, c?est de croire en quelque chose qui n?est pas visible, mais que l?on sait réel. Un jour, j?avais onze ans, j?ai eu un éblouissement, comme une étincelle. J?ai compris, immédiatement, que le Christ était vivant, qu?il était là et qu?il nous aimait. Cela a été une expérience d?amour très forte qui marque ma vie aujourd?hui encore.
?J?ai toujours trouvé une connivence entre la dimension universelle de la chrétienté et l?ouverture de la culture créole.?
?La foi ne se limite pas au rationnel. Ce n?est pas pareil. Elle a sa propre rationalité, qui va au-delà de la raison raisonnante.?
?Le problème est qu?on veut se définir par rapport à une seule racine. Or, la plupart d?entre nous en avons plusieurs?.
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