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Différents?mais bien ensemble

29 septembre 2007, 20:00

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Première pierre d?achoppement : le titre de ce dossier. Issa Asgarally n?est pas tout à fait d?accord qu?on mette d?abord l?accent sur la différence. Selon lui, l?interculturalité doit se fonder sur l?unité, puis explorer les différences. Il penche plus pour « Bien ensemble, mais différents ». Deuxième questionnement : le but du dossier. L?historien Benjamin Moutou ne mâche pas ses mots : « Je veux bien qu?on parle d?harmonie, d?unité, mais attention à ne pas pass diber. Car à chaque fois qu?on veut discuter en profondeur des affaires sérieuses, on ne libère pas la pensée. »

Le sujet est complexe. Vivre bien ensemble sans faire de distinction entre les gens : tout le monde en rêve. Mais comment y parvenir en cas de désaccords, de conflits d?intérêts, de mauvaise foi ? Comment contrôler cette tendance à vouloir protéger nou bann quand on sent une injustice ? Il n?y a pas de réponse toute faite, mais on ne peut pas rester les bras croisés et laisser les choses déraper.

Issa Asgarally note que Michel Serres, professeur d?histoire des sciences, a raison de souligner que la leçon philosophique à tirer du dernier tsunami, c?est que nous sommes tous embarqués à bord du même vaisseau spatial ! « Si nous n?en prenons pas enfin conscience, je crains qu?on ne prépare des tsunamis prévisibles, mille fois plus meurtriers : les guerres. »

L?ancien président de la République, Cassam Uteem, fait aussi ressortir que si nous n?arrivons pas à mettre un terme au noubanisme qui met en péril notre « vouloir vivre ensemble » développé au fil des ans, nous allons transformer cette île paradisiaque en enfer.

Que faire ? Nous sommes certes différents les uns des autres, on ne peut pas le nier. « Partant de là, je n?ai pas à l?accepter ou non. C?est comme ça, les différences sont là. Maintenant, il y a une façon de cultiver la différence, en usant de l?ignorance et du mépris, et une façon de cultiver la rencontre et la compréhension de l?autre », explique Joseph Cardella, professeur de philosophie.

Leur pilier : le respect de l?autre

Et selon lui, si l?on ne choisit pas de s?ouvrir à l?autre, c?est peut-être qu?on ne s?y est pas préparé depuis l?enfance. Il précise que « chaque individu est unique, et que toutes les personnes sont différentes les unes des autres. C?est donc la différence qui est constitutive des individus. Nous sommes les mêmes, parce que nous sommes différents ! », avance-t-il.

Plus concrètement, selon Cassam Uteem, il nous faut avoir une réflexion sérieuse sur la Constitution et les législations existantes. Il faudrait ainsi examiner l?éventualité de se défaire des provisions de loi qui sont de nature à encourager ou à exacerber la notion d?appartenance communale. « Démocratiser l?économie en donnant à TOUS une chance égale. »

Même son de cloche chez Benjamin Moutou : « Nous devons avoir une société de justice où les gens se sentent pris en compte. Qu?il n?y ait pas une politique qui favorise les uns au détriment des autres. » En somme, pour qu?on vive mieux ensemble, il faudrait des éléments de base.

« Se centrer sur sa propre culture, c?est ce que nous apprenons depuis l?enfance, et se ?décentrer? demande un effort et une approche que la connaissance, peut permettre », poursuit Joseph Cardella. On peut, comme avance Issa Asgarally, vivre individuellement nos différences et « remettre en cause l?idée que la différence implique l?hostilité ».

Il ne nous reste plus qu?à cultiver l?harmonie. Les témoignages qui suivent peuvent servir d?exemple. Un vieil adage dit : « Qui se ressemble s?assemble. » Le contraire est tout aussi vrai. Nous avons rencontré des personnes qui sont de différentes cultures, mais qui vivent, travaillent ensemble, ou adoptent les coutumes des autres sans pour autant nier leurs différences. On peut se demander pourtant ça a l?air de fonctionner. Leur pilier : le respect de l?autre. Pour eux, pas de repli sur soi, leurs différences de vraies forces. Cela permet des complémentarités passionnantes, un enrichissement extraordinaire.

TEMOINAGNE

Jonathan, à fond l?interreligieux

Il ne croit pas qu?il suffit de dire « je suis Mauricien » et de nier le fait que l?un s?appelle Jacques, l?autre Abdool, ou encore Vikash. Il croit dans la construction du Mauricien à partir des différences et de la diversité religieuse. Jonathan Ravat est jeune, mais n?a pas peur des mots et de ses convictions.

Il a fait de la cause interreligieuse son dada. Il siège au Conseil des religions, est membre de deux groupes interreligieux, et prépare un mémoire à l?université de Maurice sur le thème des religions et de la pauvreté à Maurice.

Cette passion a germé quand il a commencé à s?intéresser aux textes sacrés des autres confessions. Il voulait connaître l?autre à la source même, pour mieux le comprendre. « On peut vivre bien ensemble, côte à côte, mais ce n?est pas assez, car on peut facilement basculer dans le communalisme si l?on se sent menacé. Moi je pense qu?il y a des efforts à faire pour s?entendre vraiment. Il faut, pour cela, faire la démarche de rencontrer l?autre. »

Jonathan est d?accord qu?il faut de la justice sociale. » Mais il faut faire attention à la manière de procéder, et ne pas ghettoïser les mentalités » Son v?u, c?est que dans le lobbying, l?on se batte tous ensemble, peu importe la religion, pour des causes et non pour une communauté.

Sameer et Benoît, entrepreneurs et associés

Comme disait le mahatma Gandhi : « Sois le changement que tu veux voir sur Terre. » Sameer est un homme d?action. Benoît et lui ont lancé ensemble la gamme de t-shirts à messages Reality. Ils se sont rencontrés par une connaissance commune.

Leur vision sur la communication et le design les a tout de suite fait comprendre qu?ils étaient s?entendraient bien et pourraient travailler ensemble. Pour eux, qu?on soit musulman ou Blanc, cela ne change rien.

Ils sont huit dans l?entreprise, de cultures différentes, et forment une équipe. Chacun apporte son expérience, sa façon de voir les choses. Ce qu?ils veulent réaliser, c?est de faire passer le plus simplement possible des messages pour apporter leur pierre à l?édifice, et écarter, un petit peu, « les oeillières de ceux qui ne s?aperçoivent pas que notre société et notre planète vont mal, qu?il n?est jamais trop tard pour bien faire et penser un peu aux générations futures », affirme Sameer.

Ce qui le conforte dans son opinion que nous devrions avoir tous les mêmes objectifs et convic-tions, face aux problèmes qui affectent notre planète. Comment cultiver l?harmonie qu?on retrouve sur leurs t-shirts ? « À mon sens, les règles fondamentales de vie doivent être : le respect des différences et des opinions basé sur la communication, ce qui sous-entend le dialogue, mais aussi et surtout l?écoute », explique Sameer.

Veerle et Manoj Jaynut, un couple-carrefour

Manoj est Mauricien et son épouse Veerle est Belge. Ils vivent leur rencontre et leur union comme un enrichissement. Cela fait dix-huit ans qu?ils se connaissent, et ce n?est que par le regard des autres qu?ils se rendent compte, parfois, qu?ils ne sont pas de la même culture. De même, s?il y a eu des appréhensions, elles ve-naient de quelques proches qui craignaient que le couple ne s?adapte pas.

Veerle et Manoj n?ont, quant à eux, pas eu de difficultés à s?entendre.

« J?ai vécu sept ans en Belgique, et on est à Maurice depuis 1997. Mon épouse et moi avons chacun eu l?occasion d?apprendre la culture de l?autre. Et puis, nous avons des valeurs en commun », explique Manoj.

Pour le reste, tout est une question de respect, même quand les opinions divergent. « Je me souviens qu?au départ, je disais à ma femme de porter le sari quand on allait à un ma-riage hindou. Et puis, j?ai réalisé qu?elle devait se sentir libre de s?habiller comme elle voulait. Ce sont des réflexes qu?on apprend au fur et à me-sure », ajoute-t-il.

Veerle, qui a lu Les identités meurtrières de Tahar Ben Jelloun, refuse de classer et de juger les gens selon des « cases » identitaires. « Notre fils va à l?École du Nord et prend des cours d?hindi le dimanche. Si un jour il se marie, je souhaite qu?il trouve une fille qui le rendra heureux. C?est là le plus important », avance-t-elle. « Un beau bouquet peut aussi être composé de fleurs différentes », affirme Manoj, en guise de conclusion.

Rita et Manuella :Mère et fille

Quand elle était petite et qu?on lui demandait de quelle « nation », elle était, Manuella Azie (aussi appelée « Yukim ») disait « des Nations unies ». Elle ne comprenait pas les histoires de race. Et les autres étaient intrigués par ses cheveux crépus et? ses churidars. Manuella a été adoptée par Rita Vencatasamy alors qu?elle avait huit ans. Elle en a aujourd?hui 18, était parmi les finalistes du concours Jori No 1, et possède un Advanced Diploma en danse indienne. Elle va à l?église, au shivala, fête Pâques, Divali, Holi, Eid, l?indépendance? Avec sa mère, elle danse le séga, et regarde les films indiens. Les deux s?aiment beaucoup et sont très complices. Mais des remarques, Manuella en a essu-yées. « J?ai beaucoup pleuré, j?ai souvent été blessée », raconte-t-elle. Elle s?est sentie mal au départ dans son cours de danse indienne, quand on lui faisait comprendre qu?elle devait plutôt aller apprendre le hip hop. Elle a eu mal quand, dans son quartier natal, on lui disait qu?elle avait renié sa culture. Mais aujourd?hui, les choses se passent mieux.

Pour Rita, cela n?a pas été rose non plus. Elle se souvient qu?une fois, alors qu?elle était au marché en compagnie de sa fille adoptive, elle a entendu un marchand dire : « Gett sa fam la, linn pran enn mari kreol. » Après la mort de son époux, elle voulait adopter un enfant et la religion n?avait pas d?importance pour elle. D?ailleurs, Manuella a été bien accueillie dans la famille. « Je voulais que Manuella soit une enfant universelle, qu?elle ne soit pas cloîtrée dans une religion. » Rita est d?avis que c?est trop facile de ramener les problèmes de notre société à une dimension raciale. « Il faut combattre les préjugés et c?est quelque chose qu?on apprend à faire. Si notre maison prend feu et qu?on doit aller demander de l?aide à notre voisin, on ne va pas aller frapper à une porte en fonction de la religion de la personne », lance-t-elle.

QUESTIONS A ISSA ASGARALLY, AUTEUR DE « L?INTERCULTUREL OU LA GUERRE »

« Il faut voir les gens avant tout comme des humains »

« L?unité dans la diversité », slogan tant vanté à Maurice, est, selon vous, un mythe ou une réalité ?

Ce slogan est caractéristique du multiculturalisme, lui-même simple juxtaposition ou mosaïque de cultures, de modes de vie. On compartimente les cultures aussi bien que les hommes et les femmes, on met d?abord l?accent sur les différences pour appeler ensuite à l?unité, souvent introuvable !

Je suis, quant à moi, plus pour l?interculturel, qui est un désenclavement des cultures, et qui met d?abord l?accent sur l?unité fondamentale des êtres humains avant d?explorer leurs différences incontournables. C?est « la diversité dans l?uni-té ». Le point de départ c?est l?unité du genre humain. La diversité, importante, vient après.

On dit que malgré nos bonnes intentions, l?ethnocentrisme est ancré en nous. Qu?en pensez-vous ?

Il faut d?abord souligner que le multiculturalisme, politique officielle de Mau-rice depuis l?indépendance, promeut l?ethnocentrisme. La politique le consolide avec la bénédiction des électeurs consentants. Mais les bonnes intentions, lorsqu?elles existent, ne suffisent plus.

Un affrontement interethnique, localisé, a éclaté en mars 1968, et on était au bord d?une autre confrontation de ce type en février 1999. Le multiculturalisme a montré ses limites. Aujourd?hui encore, les tensions interethniques sont palpables. Il faut donc savoir ce que nous voulons : vivre ensemble ou préparer la guerre, civile ou internationale.

Comment, selon vous, pouvons-nous chacun à notre niveau, vivre nos différences et éviter les frictions communales ?

Il faut, avant toute chose voir les hommes et les femmes comme des êtres humains. Prendre conscience que l?autre est un être humain comme nous, reconnaître son importance ? car c?est lui, son regard qui nous définit ?, respecter chez lui des besoins identiques aux nôtres.

Il faut aussi considérer les cultures non comme des blocs monolithiques et figés, mais comme des configurations multipolaires aux frontières mouvantes. Il est impératif de vivre certes individuellement nos différences, mais de remettre en cause l?idée que la différence implique forcément l?hostilité.

Par ailleurs, il est temps de lancer un débat national pour rédiger une Charte du vivre ensemble et de légiférer pour con-damner, comme en France, les incitations à la haine raciale ou communautaire. Et la Commission des droits de l?Homme doit être plus prompte à sanctionner tout cas de discrimination, d?où qu?il vienne et peu importe qui en est la victime. Il faudrait aussi un travail sur le langage, qui véhicule des stéréotypes racistes.

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