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Deux documents inédits autour du ?Choc des civilisations?
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Deux documents inédits autour du ?Choc des civilisations?
Suite au débat autour du Choc des civilisations de Samuel P. Huntington, lancé il y a quelques jours, nous produisons ci-dessous deux documents inédits, sous forme de commentaire, l?un de J.M.G. Le Clézio et l?autre de Issa Asgarally, à ce sujet. Ces documents font chacun partie d?ouvrages destinés à paraître prochainement en France sous les noms de leurs auteurs respectifs.
Dans son manuscrit, Clézio contredit la théorie de Samuel Huntington en mettant au grand jour la ruse de celui-ci. Il explique comment son erreur fondamentale, qui porte sur la définition du terme ?civilisation?, n?est en réalité qu?une ruse pour réveiller un vieux mythe au profit de sa théorie qui prône un nouveau langage du racisme. Selon lui, le portrait de l?histoire européenne présenté par l?auteur américain contient volontairement une lacune. Celui-ci exclut plusieurs composantes issues de différents héritages (gothique, celte et slave), et celles nées de la Méditerranée (arabe, berbère, phénicienne, turque et ligure). L?objectif consiste à réveiller ce vieux mythe d?unicité de la culture occidentale, fondé sur la Grèce et Rome, et enraciné dans l?histoire de l?Occident.
L?analyse de Le Clézio va jusqu?à dévoiler le truchement par lequel Huntington vient à opposer la civilisation à la barbarie. Ce dernier se serait servi des fantasmes de trois autres auteurs, nourris par ce même mythe. Il s?agit de Carrol Quigley, d?Arthur Evans et de Marija Gambutas. Selon eux, la civilisation occidentale serait née d?une opposition entre deux sociétés primitives : la première patriarcale et guerrière aurait éli-miné l?autre, matriarcale et pacifique. L?Europe, à travers l?Egypte et la Grèce, serait l?héritière directe de cette société masculine, hiérarchisée et militaire. C?est de cette opposition entre masculin et féminin, entre guerrier et pacifique, qu?est inventée l?opposition entre civilisé et barbare. En faisant coïncider les traits culturels avec les caractères physiques de l?être humain, Huntington et ces trois maîtres à penser ont inventé un scénario fantaisiste qui est invérifiable.
Ce document inédit de Le Clézio vient comme une démystification de ce scénario. Il montre comment l?idée d?une Grèce pure cache en réalité un modèle de société hypocrite. La Grèce antique insistait beaucoup sur la beauté et la vertu tout en pratiquant l?esclavage et le refus de la mixité. Elle s?inspirait d?une forme de ?nationalisme? pur (même si ce terme est un anachronisme) : fermeture des frontières, rejet des autres peuples.
Du choc à l?interculturalité
La société européenne moderne tend à prendre cette Grèce, qui a initié l?ère coloniale, comme idéale. Ce faisant, elle institutionnalise le racisme. Aujourd?hui, elle se met sur la défensive pour éviter une soi-disant guerre civilisationnelle en influençant le programme politique de la plus grande puissance mondiale ? dangerosité que dénonce Issa Asgarally dans son essai à venir, aux éditions Philippe Rey.
L?essai d?Asgarally traite essentiellement de l?interculturalité. Le document inédit est un chapitre intégral qui montre comment la théorie du choc des civilisations, issue des généralisations abusives, n?est en réalité qu?un choc des définitions. L?auteur s?applique à montrer que le clivage Orient-Occident est l?aboutissement de la vision binaire du monde qu?ont certains intellectuels. Ce n?est qu?un rapport de forces issu des formations idéologiques reposant sur le rapport dominant-dominé. Le choc de civilisations n?est qu?une invention pour remplacer la guerre froide ? d?où le danger de considérer le monde comme une perpétuelle guerre civile.
L?auteur s?intéresse aux erreurs fondamentales de Huntington. Ce dernier considère les civilisations comme monolithiques et homogènes et refuse de distinguer entre cultures et civilisations. Par ailleurs, tandis que les spécialistes ne sont pas d?accord entre eux sur la caractéristique particulière qui définit les civilisations majeures ? d?où le chiffre oscillant entre 7 et 24 ?, le politologue américain identifie sept civilisations. Son livre prophétique, comme le montre Asgarally, est truffé de contradictions. Il utilise, par exemple, le terme ?chinois? pour désigner de vastes aires géographiques aux cultures variées comprenant la Chine, le Vietnam, la Corée et toutes les communautés chinoises qui vivent partout ailleurs. Il regroupe sous la dénomination de l?islam plusieurs cultures et sous-civilisations comme l?arabe, la turque, la perse et la malaisienne.
En conséquence, il nomme les civilisations arbitrairement, selon la religion pour certaines, l?aire géographique pour d?autres. Sa théorie engendre des inepties. Ainsi, la barbarie serait due à la détérioration de l?ordre mondial plutôt qu?à la pauvreté et l?inégalité engendrées par le modèle économique global. La thèse même des civilisations isolées vient de l?ignorance d?un monde fait de migrations. L?essai d?Asgarally s?oppose à l?idée d?une civilisation isolée, fondée sur des généralités ? ce qui explique la crise des pays européens. On divise parce qu?on croit dans ce fossé imaginaire qu?on creuse davantage de telle sorte que l?Orient devient plus oriental et l?Occident plus occidental avec une impossible rencontre ou alors une rencontre qui s?exprimerait par un ?clash? à la Huntington. La théorie du choc des civilisations, comme l?explique Asgarally, repose sur la proposition d?un modèle explicatif selon lequel les civilisations sont divisées en trois niveaux : les belligérants de base, les Etats directement apparentés, et les Etats phares.
Coopération humaniste
La théorie d?Asgarally prend son départ de l?observation d?un réel social. Elle révèle l?existence d?un échange secret qui se fait entre différentes cultures. C?est ce qui se passe dans le domaine de la musique, de la littérature et de la recherche. Plutôt que de vivre avec l?idée d?une éventuelle guerre civilisationnelle, il faut, préconise-t-il, maximiser l?esprit de coopération humaniste en faveur d?un échange interculturel.
Sa théorie rejoint ici celle de Le Clézio qui affirme que c?est l?évolution naturelle des institutions et le résultat des rencontres et métissages qui marquent les traits culturels de l?homme. Il faut alors voir la construction de l?identité humaine dans les échanges entre cultures variées et non, comme l?écrivait Paul Johnson dans le New York Times Magazine du 18 avril 1993, dans la thèse que les ?nations civilisées? doivent encore coloniser les pays du Tiers-Monde. De toute évidence, le tissu culturel est plus complexe qu?il ne paraît.
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